PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

FASCICULE N°7

 

 

 

LA JEUNESSE

AUX SOURCES DE L’HEROÏSME CONGOLAIS

DONA BEATRICE-MARGUERITE NSIMBAKIMPA VITA

(1684-1706)

A L’OCCASION DES ANNIVERSAIRES DES ASSASSINATS DE PATRICK EMERY LUMUMBA ET DE LAURENT-DESIRE KABILA

 

ARCHIVES PHILOSOPHIQUES

POUR MEMOIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVESITE DE KINSHASA

JANVIER 2017


TABLE DES MATIERES

 

INTRODUCTION.. 1

I. NOM : BEATRICE-MARGUERITE NSIMBA KIMPA VITA………..8

II. BIOGRAPHIE. 8

II.1. RECIT DU MISSIONNAIRE ITALIEN BERNARDO DA GALLO.. 10

II.2. RECIT DE L’AUTRE MISSIONNAIRE ITALIEN LORENZO DA LUCCA   13

III. L’ETAT DES RECHERCHES BEATRICIENNES. 13

IV. LE BILAN CONCEPTUEL DU DISCOURS BEATRICIEN.. 16

EGALITE DES RACES. 22

L’AUTONOMIE DE LA CONSCIENCE. 22

LA SOUVERAINETE POLITIQUE. 25

V. LA VALEUR HEROÎQUE ET MYSTIQUE DE L’EXPERIENCE BEATRICIENNE  27

CONCLUSION.. 47

 

 

 

 

 


INTRODUCTION

 

Pourquoi un tel titre et pourquoi l’héroïsme est-il nécessaire au peuple congolais et à sa classe politique ? Et pourquoi se laisser distraire est-il interdit aux Congolais ?  

 

A ces questions plusieurs réponses sont possibles. Les nôtres sont les suivantes :

 

1. c’est parce que le premier exemple de lutte héroïque pour sortir d’une situation désespérante était l’œuvre d’un membre de la jeunesse congolaise, la Jeanne d’Arc congolaise, Dona Béatrice-Marguerite Nsimba (1684-1706), Kimpa Vita ;

 

2. c’est parce que la jeunesse congolaise est aujourd’hui dans une situation de désespérance analogue, créée par les faits, ci-dessous, qui exigeront de sa part de l’héroïsme pour neutraliser leurs effets pervers sur son devenir :

 

1° l’intériorisation par les dirigeants Congolais de l’héritage colonial, qui a relégué au dernier rang l’éducation de la jeunesse.

 

2° l’investissement congolais dans l’éducation est de fait l’un des plus faibles du monde, soit 1.8 % du PIB contre 4.6 % de la moyenne africaine !

 

3° la persistance dans les esprits des puissances occidentales, à quelques exceptions près, de l’équation du Général Belge Janssens : « après l’indépendance=avant l’indépendance ».

 

4° la persistance sournoise, dans les esprits, du credo colonial adopté par les dirigeants Congolais, depuis la IIème République, « pas d’intellectuels = pas d’ennuis » ;

 

5° la programmation tacite du génocide intellectuel de la jeunesse congolaise à travers la modicité continue des crédits d’investissement à l’éducation.

 

Voilà les raisons d’être de la convocation de l’exemple héroïque de Dona Béatrice-Marguerite Nsimba Kimpa Vita.

Son action était d’autant plus exemplaire et héroïque qu’elle s’est accomplie à une époque autrement plus désespérante pour les Noirs qu’aujourd’hui.

 

Il s’agit de la fin du XVIIème siècle et du débutXVIIIème, en pleine traite des Noirs.

 

En effet, elle avait à faire face à d’énormes et d’humainement insurmontables difficultés, essentiellement dues aux faits suivants :  

 

1° l’esclavagisme des Noirs érigé en principe d’exploitation commerciale, le cynisme de la révolution commerciale européenne ayant décidé de priver tous les non Européens de leur autonomie personnelle et de leurs droits à disposer d’eux-mêmes ;

 

2° le racisme outrancier anti Noirs des XVIIème – XVIIIème siècles. J. Jan[1] rapporte que la question de savoir si un Nègre est un être humain était une question dont on discutait très sérieusement au XVIIIème siècle, dans beaucoup de milieux ;

 

3° le déni des valeurs intellectuelles des Noirs. On appréciait chez les Noirs la force des muscles et non celle de l’esprit ;

 

4° le trafic des esclaves Noirs réduit en pratique commerciale normale ;

 

5° l’extrême susceptibilité des missionnaires d’une Eglise en pleine crise de la Réforme protestante ;

6° le rôle de gardien de l’orthodoxie accordé aux missionnaires de l’ordre de saint François.

 

On sait que les Capucins, qui ont été très réticents pour les études, en sont devenus de fervents défenseurs, pour garantir l’orthodoxie et lutter contre l’hérésie luthérienne[2].

 

Leurengouement pour les études remonte à la publication de la Bulle « Triomphantis » (4 mars 1588), qui accompagna la proclamation, par le Pape franciscain Sixte-Quint, de saint Bonaventure comme Docteur de l’Eglise.

 

Le Pape présente le nouveau Docteur comme le bouclier des Capucins contre l’hérésie luthérienne ;

 

7° la méfiance devenue la règle à la suite du durcissement des tendances théologiques en Europe des XVIIème et XVIIIème siècles, théâtre de la Réforme et de la contre Réforme.

 

Il faut bien voir que contrairement à l’occupation coloniale consécutive au partage de l’Afrique par les puissances européennes quatre siècles plus tard, au XIXème siècle, c’est appâtés par le message du salut en Jésus-Christ que les Congolais accueillirent, à la fin du XVème siècle, les Européens sur leur sol.

 

Ils crurent naturellement que leur communauté de foi chrétienne créerait entre Européens et Congolais une authentique relation fraternelle.

Dona Béatrice sera brûlée vive, parce que, Noire, elle aura osé tenir tête aux missionnaires Blancs, dont elle démasquera et combattra le racisme, en faisant montre d’une spiritualité hors des sentiers battus, comme tous les grands mystiques de l’histoire de l’Eglise.

 

De fait, les deux missionnaires Bernardo da Gallo et Lorenzo da Lucca usèrent de leur position pour piéger Dona Béatrice et la faire brûler vive.

 

Forts, d’une part, de leur rôle de garants de l’orthodoxie d’une Eglise du XVIIIème siècle, en crise doctrinale, et, d’autre part, de la faiblesse du pouvoir royal congolais, que Dona Béatrice voulait restaurer, les missionnaires la firent  exécuter, pour hérésie,  par le roi Pedro IV, qui se disputait le trône, et qui comptait sur eux pour éliminer son rival, Joao II, et rester seul roi légitime du Congo.

 

Elle mourra sereinement, le 4 juillet 1706, brûlée vive sur un bûcher. Appelée la Jeanne d’Arc congolaise, Dona Béatrice aura, peut-être, la chance d’être réhabilitée un jour, comme l’a été Jeanne d’Arc, 25 ans après, en 1456, et sainte en 1920.

 

Si Dona Béatrice avait la même chance que Jeanne d’Arc, elle aurait été réhabilitée en 1731. Comme il n’est jamais trop tard pour bien faire, nous osons croire que la présente réflexion contribuera, à la suite de beaucoup d’autres, à sa réhabilitation. A part qu’elle Noire, on ne voit pas bien en quoi elle serait plus hérétique que Jeanne d’Arc.

 

Rappelons que sainte Jeanne d’Arc (1412-1431) fut brûlée vive, à Rouen, en France, le 30 mai 1431, à l’âge de 19 ans.

 

Dite la Pucelle d’Orléans, elle naquit à Domrémy, en 1412. Elle appartenait à une famille de paysans. Très pieuse, elle entendit des voix, qui l’engageaient à délivrer la France, sous occupation anglaise. Après avoir réussi, non sans difficultés, à convaincre de sa mission le roi de France, Charles VII, elle fut mise à la tête d’une petite troupe armée. Elle obligea les Anglais à lever le siège d’Orléans. Elle les vainquit à Patay et fit sacrer Charles VII à Reims, le 17 juillet 1429.

 

C’est un rêve semblable, que caressait Dona Béatrice pour Joao II, pour mettre fin à la crise de légitimité dans laquelle avait sombré le royaume, depuis octobre 1665.

 

Jeanne d’Arc, après avoir échoué devant Paris, fut vendue par Jean de Luxembourg aux Anglais, qui la déclarèrent sorcière et la firent juger et condamner par un tribunal ecclésiastique présidé par l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon. Déclarée hérétique et relapse, malgré une défense courageuse, elle fut brûlée vive, le 30 mai 1431, à Rouen.

 

En 1450, un procès aboutit à une réhabilitation solennelle, qui fut proclamée en 1456, c’est-à-dire 25 ans après. Jeanne a été béatifiée en 1909 et canonisée en 1920.

 

Revenons au vieux Congo. S’agissant des relations fraternelles escomptées entre Congolais et Européens, sur base de la foi chrétienne commune, c’est petit à petit qu’elles se dégradèrent et se transformèrent en cauchemar.

 

Au mépris des Européens pour les Noirs, généralement retenu comme seule cause de cette détérioration, il faut ajouter ce que l’on pourrait appeler le mépris des Noirs pour les Blancs, à cause de leur immoralité. Cela veut dire que l’incompatibilité entre les mœurs frelatées des Européens et celles rigoureuses des Congolais doit compter parmi les causes des relations difficiles entre Blancs et Noirs dans le vieux Congo.

 

Ainsi, contrairement à l’idée reçue, selon laquelle moralité rime avec européanité et immoralité avec africanité, le laxisme moral des Européens était la cause de leur exclusion de la communion de vie avec les Congolais, dont la rigueur morale des coutumes leur était insupportable.  

 

L’auteur de La Pratique missionnaire de 1747 était contraint à avouer que la présence des Européens constituait un fléau moral pour les Congolais.

 

C’est pour soustraire leur laxisme moral à la sanction rigoureuse de la loi congolaise que, dès 1512, les Européens, n’en pouvant plus, obtinrent du roi Afonso 1er, leur obligé, une juridiction spéciale, différente de la congolaise.

 

On trouve là l’une des sources de la méfiance historique des Congolais vis-à-vis des Européens et de la résistance à la leur présence, fût-elle chrétienne.

 

Pour simple information, il sied de signaler que, dans le vieux Congo, le plus illustre membre de la famille royale hostile à la présence européenne était le Mani Pangu a Kitima, frère du roi Afonso 1er, battu par ce dernier avec l’aide des Portugais dans leur lutte pour succéder au roi, leur père.

 

A ce sujet, il faut rappeler ce qu’on peut considérer comme le point faible du projet de Lukeni d’instauration du royaume Kongo, à savoir la non fixation de l’ordre de la succession au trône, entraînant des compétitions souvent sanglantes entre princes, à la mort du roi.

 

Les Européens, qui s’en sont aperçus, n’ont pas raté l’occasion de s’engouffrer dans la brèche. C’était, d’abord, pour affaiblir le pouvoir royal, ensuite, pour anéantir tout espoir de sa restauration.

 

Le premier acte était la soustraction, en 1512, des Européens à la rigueur des juridictions congolaises, sous Afonso 1er, l’obligé des Européens, pour les raisons, que l’on sait.

 

Le deuxième acte, plus tragique, a été l’exploitation, par les missionnaires, de la faiblesse de Pedro IV en compétition avec Joao II pour l’accession au trône, pour faire assassiner Dona Béatrice, en campagne pour la restauration de la monarchie.

 

On l’a vu, Afonso 1er, monté au trône grâce à l’aide des Portugais, a été incapable de leur refuser le privilège de juridiction, qu’ils réclamaient pour soustraire leur immoralité à la rigueur de la loi congolaise.

 

L’erreur de Lukeni a coûté cher, très cher à son royaume, qui ne se relèvera peut-être plus jamais.

 

La jeunesse doit bien comprendre que les puissances lui feront payer cash la moindre distraction de sa part.

 

Voilà pourquoi il lui est demandé de ne jamais, ni lâcher prise, ni laisser tomber, ni laisser s’endormir.

 

L’exemple de Dona Béatrice, angoissée par le mauvais sort des siens et qui a mené son action jusqu’au sacrifice suprême est là pour lui servir de modèle. Mutatis mutandis, on la verrait volontiers dans l’héroïne du petit roman suivant :

 

1. « Elle se réveilla... et se leva... ;

2. « Ce matin-là, elle n’en pouvait plus ; son esprit

     s’obscurcissait ;

3. « Sa volonté faiblissait ;

4. « Elle ne savait plus vouloir, comme si elle venait de

        comprendre ;

5. « Qu’a-t-elle compris qui l’empêchait de vouloir ?

6. « Elle a enfin compris que cela ne servait à rien ;

7. « Tous les jeux étaient faits, disait-elle ;

8. « Dans ce monde, il faut naître du bon côté. Car les côtés ne

        changent pas ;

9. « C’est le destin ! Bon pour les uns et mauvais pour les  

        autres ;

10. « Regardez les gens, qui ont tenté de changer le monde.  

          L’ont-ils changé ?

11. « Cette question s’imposait de plus en plus à elle. Elle ne la

     quittait plus !

12. « Pourtant, elle sentait bien qu’elle ne pouvait pas se   

     résoudre à laisser tomber les bras. Son sort à elle, le sort de  

     ses siens n’était pas bon !

13. « Pourquoi, se demandait-elle enfin, ne pas vouloir

     changer ?».

Voici le plan de l’exposé ci-après, pour faciliter sa compréhension :

 

  1. I.      Noms
  2. II.   Biographie
  3. III.   Etat des recherches béatriciennes
  4. IV.    Bilan conceptuel du discours béatricien
    1. V.   Valeur mystique de l’experience béatricienne

 

I. NOM (PRENOM + NOMS): BEATRICE-MARGUERITE NSIMBA     

                                                        ou  BEATRICE KIMPA VITA

 

A ce propos, si sur Béatrice l’accord total, CHIMPA VITA est traduit différemment, notamment R. Batsikama[3] et M. Sinda[4].

 

Selon Batsikama, la jeune héroïne s’appelait Béatrice-Marguerite Nsimba. En effet, pour lui, CHIMPA devait être une mauvaise transcription de NSIMBA. Dona Béatrice était jumelle, accusée de « prêtresse du culte de Marinda » (= Bansimba). VITA était une mauvaise transcription de DITA (= Marguerite), prénom féminin en vogue dans le vieux Congo.

 

Selon Sinda, la jeune femme s’appelait Béatrice Kimpa Vita. En effet, Sinda a pensé que CHIMPA était une mauvaise transcription de KIMPA.

 

C’est sa version qui a cours, même si celle de Batsikama paraît plus plausible. Nous suggérons de suivre Batsikama.

 

II. BIOGRAPHIE

 

Les deux récits biographiques les plus connus sur Dona Béatrice sont l’œuvre de deux missionnaires Capucins Italiens, qui l’ont connue personnellement. Il s’agit des Pères Bernardo da Gallo et Lorenzo da Lucca.

 

Le Père Bernardo da Gallo était installé, depuis 1702, au Royaume Kongo, à Kibango, auprès du roi Pedro IV, dit le pacifique, où le rejoindra le Père Lorenzo da Lucca, le 23 mai 1706, à 2 mois de la mort de Dona Béatrice, en juillet 1706.

 

Pour comprendre pourquoi le roi était à Kibango et non à Mbanza Kongo, San Salvador, la capitale et le siège du palais royal, il faut savoir que depuis la décapitation, par les Portugais, du Roi légitime, Antonio 1er, Nkanga Vita, à la bataille d’Ambuila, en octobre 1665, le Royaume du Congo connait une crise politique très grave. C’était la fin de l’unité du siège, du pouvoir royal et de la chrétienté aussi.

 

Il y avait deux rois, à la même époque. A part Pedro IV, qui a les faveurs des missionnaires et qui exécutera leur condamnation de Dona Béatrice au bûcher pour hérésie, le 4 juillet 1706, il y a un autre roi, Dom Joao II, Nzuzi a Ntamba (1683-1716), installé à Bula.

 

Depuis cette défaite, les populations étaient dispersées dans la forêt. Cela avait pour conséquence non seulement l’affaiblissement du pouvoir de l’Etat, mais aussi la désorganisation de la vie chrétienne.

 

C’est dans ce contexte qu’apparaissent Dona Béatrice et le mouvement antonien, qu’elle incarnait et qui tentera de sauver la foi chrétienne par des expédients jugés hérétiques par les missionnaires. Ceux-ci s’empresseront de la faire exécuter par le roi Pedro IV, qui avait leurs faveurs.

 

A ce sujet, beaucoup de questions sont restées et resteront en suspens : méritait-elle le bûcher pour hérésie ? Les missionnaires ont-ils interprété à bon escient le Décret conciliaire Tametsi du Concile de Trente (1545-1563) ?

 

L’auteur de la Pratique missionnaire (1747), qui avait une plus grande considération pour les mœurs congolaises, aurait sans traité Dona Béatrice différemment. Il reconnaissait que les Bakongo avaient appris certains vices chez les Européens.

Et que dire de Pedro IV, n’a-t-il pas tout simplement craint pour son pouvoir chancelant  et menacé par Dom Joao II, Nzuzi a Ntamba, soutenu par Dona Béatrice et les Antoniens ?

 

Quoi qu’il en soit, le sort de Dona Béatrice ne peut laisser aucun Congolais indifférent. Comme le minimum qu’elle mérite est l’hommage de notre jeunesse, nous nous devons de la lui faire connaître, ci-dessous, le mieux que nous pouvons.

 

Voici les récits de ces deux missionnaires. Ils sont à la fois admiratifs et suspicieux. Ils admiraient, surtout le P. da Lucca, la distinction et la brillante intelligence de cette jeune Noire d’une vingtaine d’années. Ils la suspectaient des pires choses, surtout le P. da Gallo, qui avait du mal à se défaire de ses préjugés moyenâgeux d’Européen pour les Noirs.

 

II.1. RECIT DU MISSIONNAIRE ITALIEN BERNARDO DA GALLO

 

Voici la traduction qu’en donne le Chanoine Belge Louis Jadin[5] : « La fausse S. Antoine donc était une femme Noire du Congo, appelée Chimpa Vita et au baptême Béatrice.

 

Voici sa vie, comme elle me le dit dans l’abjuration privée, qu’elle me fit, lors de la fin malheureuse de sa vie. Supposons écarté qu’elle ne soit pas digne de foi : lorsqu’elle était fillette, souvent lui apparaissaient deux enfants Blancs qui, avec des rosaires de perles en main, jouaient avec elle. Elle devint ensuite concubine ou épouse de contrat de deux hommes, je crois cependant successivement. Ceux-ci purent vivre tranquillement avec elle, car elle était orgueilleuse. Elle fut également ‘nganga’ (=prêtresse) marinda (= bansimba) ou prêtresse ou médicastre d’une certaine secte superstitieuse et féticheuse, appelée ‘marinda’, ou démon, que l’on appelle de ce nom… Au même moment, elle parla contre moi … Elle encourageait les Noirs à être contents, car eux aussi avaient des saints, … comme nous en avions. Elle disait que nous ne voulions pas qu’ils en aient eux aussi.

 

Elle parla contre le souverain  pontife, contre les sacrements de l’Eglise et n’était pas amie de la croix … Elle ne voulut pas qu’on prie un autre saint qu’elle seule.

 

Elle se montra ennemie des vices, des superstitions, des féticheries et autres choses semblables et les brûlait toutes, avec les croix. Ces démonstrations contre les vices et les objets de féticherie servirent d’arguments qui permirent aux Noirs ignorants de la qualifier de sainte.

 

Elle transforma également le Salve Regina, d’une façon si déplacée que je ne sais, si on doit appeler ces expressions, folies diaboliques ou exécrables blasphèmes.

 

J’en rapporte quelques paroles bien indignes, désordonnées et sans aucune connexion. ‘ Vous dites Salve et vous ne savez pourquoi. Vous récitez Salve bastonnades et vous ne savez pourquoi. Dieu veut l’intention. Les confessions ne servent à rien et Dieu prend l’intention. Les prières ne servent à rien. Dieu veut l’intention. Les bonnes œuvres ne servent à rien. Dieu veut l’intention …

 

Elle changea également l’Ave Maria, mais de cela, je ne m’en souviens pas … Elle osait dire tous les propos stupides, sans aucune retenue. Elle disait … que jusqu’à ce moment, il n’y avait pas de roi au Congo, mais que tous les prétendants devaient se réunir à l’église, que celui qui devait venir du ciel, celui-là devait être roi du Congo.

 

Aussi, ceux du clan Kimpanzu ou de Chibenga rivalisaient pour la saluer, elle se déclara finalement de leur parti, tournant tous ses propres partisans en leur faveur.Elle disait que Jésus-Christ avec la Madone et S. François étaient originaires du Congo, de la race des Noirs. Elle parla encore plus clairement … disant que S. François naquit dans le clan du Marquis de Vunda et que la Madone, mère de Jésus-Christ, eut son origine d’une esclave ou servante du Marquis Nzimba Mpangi.

 

Elle enseignait que les hommes Blancs avaient pour origine une certaine pierre tendre appelée ‘fama’ (= tuma ? : argile) …

 

Les Noirs viennent d’un arbre appelé ‘Musenda (= nsanda) …

 

Elle voulait également commencer à faire des religieuses (créer une congrégation religieuse)…

 

Elle prophétisait que les troncs qui restaient après qu’on eût coupé les arbres à S. Salvador pour repeupler la ville … devaient se changer en or et en argent …

 

La fausse S. Antoine ne parla pas ouvertement, dès le début, et non sans couvrir ses mensonges avec quelques voiles, du moins transparents, mais aptes à masquer la vue à ces misérables …

 

La félicité rêvée des Antoniens ne dura pas longtemps, ni la sainteté de la fausse S. Antoine, parce que, en moins de deux ans, cette prospérité se heurta aux écueils des infortunes et rapidement se désagrégea.

 

Le coup de grâce fut que la fausse … donna naissance à un enfant … ».

 

Dona Béatrice, conclut Louis Jadin, fut arrêtée en compagnie de son ‘ange gardien’ et subit le bûcher, le 1er dimanche de juillet 1706, soit exactement le 4 juillet, puisque le 23 mai 1706, jour de l’accueil du P. da Lucca, était un dimanche.

 

Dans le portrait du P. da Gallo il n’a pas été dit pourquoi Dona Béatrice passait pour être Saint Antoine, premier saint de l’ordre de Saint François … L’événement arriva ainsi, disait-elle. Etant malade un Capucin lui apparut. Il lui dit être S. Antoine, envoyé par Dieu dans sa tête pour prêcher au peuple et avancer la restauration du royaume, menaçant de rigoureux châtiments tous ceux qui y contreviendraient.

 

Morte, parce que, à la place de son âme, S. Antoine était entré dans sa tête, sans savoir comment …

 

On aura remarqué le ton suspicieux pour Dona Béatrice et le mépris pour les Noirs, pourtant ses ouailles, dans le texte du Père de Gallo. Le ton du texte ci-dessous du P. da Lucca est plus respectueux, voire admiratif pour Dona Béatrice.

 

II.2. RECIT DU PERE LORENZO DA LUCCA

 

« Cette jeune femme, suivant la traduction du même Jadin, était âgée de 22 ans environ. Elle avait la taille assez élancée et les traits fins. Extérieurement, elle paraissait très dévote. Elle parlait avec gravité, ayant l’air de poser tous ses mots.

 

Elle prédisait l’avenir et annonçait entre autres que le jugement était proche. Elle proclamait que Dieu, dans son indignation contre nous (les missionnaires Blancs), voulait nous châtier, que pour apaiser sa colère, il était nécessaire de réciter le rosaire trois fois, le matin, le midi et le soir.  

 

Elle expliquait le Salve Regina, auquel elle donnait le nom de Salve de la misère et de la honte et disait à propos de cette prière : Vous récitez le Salve et vous ne connaissez pas le pouvoir ».

 

III. L’ETAT DES RECHERCHES BEATRICIENNES

 

Les spécialistes du vieux Congo savent que, sur Dona Béatrice et la ‘secte des Antoniens’, les meilleures études sont dues à deux Belges, historiens connus du vieux Congo.

 

Il s’agit de J. Cuvelier[6], et de L. Jadin[7]. Mais c’est à l’italien T. Filesi[8]que nous devons non seulement l’édition des sources originales italiennes mais aussi une mise au point presque complète sur l’état des recherches sur le sujet.

 

Il connait évidemment les études de Cuvelier et de Jadin, qu’il apprécie beaucoup, même s’il estime perfectible leur traduction française des documents en italien des PP. da Gallo et da Lucca.

 

Quant aux autres études, Filesi se montre très réservé.

 

Voici, d’après une traduction libre, comment Filesi en parle, aux pages 47-51 de son livre :

 

Le sujet du culte antonien au Congo et de ses sacrilèges dévotiens est l’objet, au début de 1961, de la brève mais attentive étude du P. Emilio de Cavaso. Celui-ci cherche, entre autres choses, à donner une interprétation historico-religieuse au phénomène de l’hérésie antonienne. Le P. de Cavaso affirme ignorer la Relation du P. Bernado da Gallo, rendue publique la même année par l’étude du Chanoine Jadin. L’auteur n’a donc travaillé que sur les Lettres annuelles du P. Lorenzo da Lucca. Successivement, quelques autres chercheurs reprennent le sujet dans des sens divers, avec un caractère soit critique soit informatif.

 

Ce qui apparait c’est une certaine unanimité à considérer le prophétisme antonien sous le signe d’un combat national voire ‘nationaliste’ et Dona Béatrice comme une sorte d’héroïne populaire destinée à refleurir le mythe de Jeanne d’Arc. Ces auteurs, de Balandier à Lanternari, Margarido, Randles, Batsikama, Sinda, utilisent les traductions en langue française de Cuvelier et de Jadin et non les sources originales en langue italienne. Leurs interprétations ne se distancent pas substantiellement les unes des autres, mais seulement par des nuances ou des accentuations mineures.

 

La chaotique situation politique, qui s’était installée au Congo depuis 1665 aurait été à l’origine des tentatives destinées à restaurer au Congo l’autorité dynastique et l’unité nationale.

 

Randles arrive jusqu’à formuler une hypothèse dans laquelle on ne sait s’il faut admirer la finesse ou la fantaisie.

 

Le choix du nom de Saint Antoine par Dona Béatrice aurait été inspiré non par la dévotion pour Saint Antoine de Padoue, populaire au Congo, mais par le souvenir du roi Antonio 1er, Nkanga Vita, tué sur le champ de bataille contre les Portugais, pour défendre l’intégrité et la souveraineté de son pays.  

 

Dona Béatrice, en s’attribuant ce même nom, se serait attribué aussi la mission de venger son peuple contre la présence étrangère, qui avait provoqué la ruine du Congo…

 

Pour Balandier, comme pour Margarido, le but de Dona Béatrice est … d’intégrer dans les cadres traditionnels les éléments hétérogènes, qui n’offensent pas la tradition et, dans le même temps, de réévaluer en leur donnant une signification nouvelle, les éléments religieux de la société congolaise. Les caractéristiques extérieures des facteurs hétérogènes sont conservées, mais tout passe, pour ainsi dire, à travers le crible congolais pour faire disparaitre le résidu étranger.

 

La théologie traditionnelle kongo s’appuie essentiellement sur les ancêtres et sur les ‘nkisi’, c’est-à-dire, pour parler comme Van Wing, sur ces objets artificiels dans lesquels il y a un esprit dominé par un homme ; le ‘nkisi’ ne serait … qu’un objet ‘habité ou influencé’ par un esprit et à travers lui doté d’un pouvoir supra-humain, l’esprit étant représenté par l’âme du défunt.

 

Pour Margarido, les mouvements prophétiques et missionnaires, à partir de l’Antonianisme, ne sont pas une création arbitraire, ni ne doivent, d’autre part, être considérés ou décrits comme une conséquence au fond inévitable de la présence européenne.

 

Les Européens introduisent certainement beaucoup d’éléments nouveaux, matériels, religieux, juridiques, etc … Mais les éléments introduits ne se répercutent pas instantanément sur tous les plans de la société envahie ou soumise …

 

Les sociétés locales n’acceptent aucun élément nouveau sans y avoir introduit le résultat d’une réélaboration propre … La contiguïté de l’élément religieux avec l’élément politique fait que tous ces mouvements sont contraints à intervenir dans le cadre politique, même quand ils voudraient s’y refuser.

 

Ainsi, la mission religieuse de Dona Béatrice n’est-elle pas coupée du combat politique … Dans ce contexte, l’histoire des religions devient fatalement l’histoire des évolutions politiques et sociales …

 

Arrêtons là cette mise au point et retenons-en ceci :

 

  1. 1.    l’urgence, pour les études en langue française sur Dona Béatrice, de disposer d’une édition critique des sources italiennes[9] ;
  2. 2.    la nécessité de tenir compte de l’aspect politique dans l’étude des mouvements religieux quels qu’ils soient[10].

 

Déjà Jean-Paul Sartre le disait, à propos de la poésie[11] : « Et la poésie noire n’a rien de commun avec les effusions du cœur : elle est fonctionnelle, elle répond à un besoin qui la définit exactement. Feuilletez une anthologie de la poésie française d’aujourd’hui : vous trouverez cent sujets divers, selon l’humeur et le souci du poète, selon sa condition et son pays. Dans celle que je vous présente, il n’y a qu’un sujet que tous s’essayent à traiter, avec plus ou moins de bonheur. De Haïti à Cayenne, une seule idée : manifester l’âme noire. La poésie nègre est évangélique, elle annonce la bonne nouvelle : la négritude est retrouvée »[12].

 

Après ces quelques considérations, qu’il nous soit permis de faire le bilan conceptuel de la pensée béatricienne.

 

IV. LE BILAN CONCEPTUEL DU DISCOURS BEATRICIEN

 

Pour bien rendre compte de la personnalité de Dona Béatrice, nous voudrions dégager ses idées maitresses. Commençons, toutefois, par rappeler encore quelques données historiques utiles.

 

Dona Béatrice appartient à un peuple, dont les traditions disent qu’il s’est constitué en royaume, après avoir chassé, par la force, les Ambundu du Kwango.

 

Parmi les traditions, qui en rendent compte, il y a celle rapportée par Antonio de Montecucullo Cavazzi[13], dont le contenu ci-dessous :

 

« En Corimba dans la région du Kwango, un nommé E. Mima Nzima, marié à Lukeni lua Nzanza, fille de Nsaku Lau, et de Sirokia de Mpuku a Nsuku, eut d’elle un enfant nommé Lukeni. Ce Lukeni devint un fort et un hardi guerrier, qui rançonnait les gens, surtout aux gués du Kwango.

 

Il avait rassemblé autour de sa personne une bande de sa trempe. Un jour il commit un meurtre sur la personne de sa tante, qui allait avoir un enfant. A la suite de ce haut fait, il fut proclamé chef : Ntinu. Il envahit la province de Mvemba Kasi, et y fonda sa capitale Mbanza a nkanu (= le tribunal, l’endroit où l’on rend justice). Il établit des lois et organisa son royaume. Son oncle maternel, descendant de Nsaku Lau, put garder la province de Mbata. Mais il dut reconnaitre la suzeraineté de Lukeni, et reçut le titre de Neakon dianene Kongo, ce qui, selon Cavazzi, signifie ‘aïeul du roi de Kongo’. Lukeni eut un compétiteur, Mabambala Ma Mpangala, dont les successeurs protestent encore chaque année, par la bouche d’une femme, contre l’usurpation de Lukeni »[14].

 

D’après cette tradition, qui résume bien toute les autres, il y a eu, à l’origine du peuple Kongo, un homme habile, qui s’est imposé par la force, mais qui a su gouverner par des lois justes[15], sans pour autant supprimer les compétitions. Cela explique les tiraillements permanents chez les Bakongo et l’antagonisme persistant des deux grandes tendances politiques traditionnelles Kongo, pro et antioccidentale.

 

A ce sujet, on doit au roi Lukeni l’idée de monarchie élective, qui doit être une idée politique nouvelle. Nous en avons dénoncé la faiblesse.  

 

La présence étrangère, depuis 1482, allait apporter une caution puissante aux différents rois, qui s’empresseront d’en profiter et de l’utiliser pour leurs intérêts, avant d’être surpris par sa dangerosité pour le royaume, dont l’expression la plus désastreuse est naturellement la décapitation horrible du roi Antonio 1er, Nkanga Vita, par les Portugais, en octobre 1665, à la bataille d’Ambuila.

 

Ainsi, dès le 3 mai 1491, le roi Jean 1er, Nzinga a Nkuwu, fut baptisé. Quand il meurt, en 1509, Alfonso 1er, Nzinga Mvemba, le roi chrétien, qui allait marquer le royaume pendant 32 ans, lui succèdera en triomphant de son frère Mani Pangu a Kitima, qui était très hostile à la présence étrangère et au christianisme[16]. On en arriva à identifier le pouvoir et le christianisme pratiquement jusqu’à la mort d’Antonio 1er.

 

Voilà pour ce qui est de la présence chrétienne. Elle coïncide à peu près avec la présence portugaise.

 

Diego Cao aborda l’embouchure du fleuve Congo en 1482 et le roi Jean 1er fut baptisé, en 1491. La présence blanche et chrétienne, après le désastre de l’armée congolaise à Ambuila, en octobre 1665, va être l’occasion pour Dona Béatrice d’exprimer, à travers son action et ses discours, les quelques idées maitresses que voici :

  • Ø l’égalité des races, mais avec une légère préférence pour la race noire ;
  • Ø la haine pour les vices et l’amour pour la rigueur du comportement moral ;
  • Ø l’autonomie de la conscience vis-à-vis du magistère ecclésiastique ;
  • Ø l’universalité du bénéfice de la révélation divine ;
  • Ø la légitimité populaire et divine du pouvoir royal, selon la tradition séculaire du royaume Kongo ;
  • Ø l’indépendance nationale sans exclure une coopération juste et sans complaisance.

 

Toutes ces idées, égalité des races, autonomie de la conscience, indépendance nationale, égalité devant la révélation chrétienne, authentiquement béatriciennes, font de Dona Béatrice une grande personnalité. A leur insu, même les missionnaires contribuèrent à mettre en évidence ses qualités exceptionnelles.

 

A la suite d’autres commentateurs, tels Martial Sinda et R. Batsikama, disons simplement qu’elle était une vraie Mukongo, un vrai produit de la moralité et de la civilité kongo depuis le 1er roi Nimi a Lukeni. Comme jumelle, elle se soumettait aux rites dits des jumeaux (bansimba ou batsimba, comme diraient les Bayombe).  Le Père da Gallo nous dit en outre qu’ « elle était orgueilleuse ». Ce qui est un titre de gloire pour un Noir de la part d’un Blanc.

 

En effet, l‘orgueil ne signifie pas, ici, le 1er des 7 péchés capitaux du catéchisme catholique : 1. orgueil, 2. envie, 3. colère, 4. avarice, 5. luxure, 6. intempérance, 7. indolence spirituelle. Quand un missionnaire taxait un Noir d’orgueil cela voulait dire qu’il était agacé par son indépendance d’esprit, propre aux fortes personnalités. Ils en ont horreur.

 

Il faut savoir, par ailleurs, que quand un missionnaire appréciait un Noir en disant, par exemple, de lui qu’il était bon et humble, cela voulait dire, à quelques exceptions près, qu’il avait à faire à un être sans personnalité, corvéable à volonté.

 

Et quand il admirait trop ouvertement ses qualités de coopération, il le taxait carrément d’idiot, en d’autres termes.

 

Tout cela veut dire que Dona Béatrice a beaucoup déconcerté les deux missionnaires, les PP. de Gallo et de Lucca. Elle ne leur apparaissait pas comme les autres Noirs. Les qualités, qu’ils lui découvrirent, contrastaient avec les défauts, qu’ils avaient coutume de percevoir chez les Noirs.

 

D’elle le P. de Gallo disait qu’elle était orgueilleuse, le P. de Lucca qu’elle était dévote, grave et mesurée.  

 

Des autres Noirs ils disaient tous les deux qu’ils n’étaient que défauts, frustres[17], rêveurs[18], fourbes[19], simulateurs[20], ignorants[21], faux et barbares[22], faibles[23], toujours ancrés dans leur ignorance[24], portés aux disputes[25], pleins de propos stupides[26], plus frustres que la grossièreté elle-même, plus ignorants que l’ignorance elle-même[27], de petite capacité intellectuelle[28], sans personnalité[29].

 

Sur le plan général, les missionnaires, en dépit de leur gêne et de leurs préoccupations dogmatiques, durent reconnaitre qu’ils avaient devant eux une personnalité pas facile à amadouer et un sérieux adversaire.

 

Ne sachant comment la mâter, ils la condamneront à mort, vaincus par la haine de sa classe humaine et des qualités exceptionnelles, dont Dieu, dans sa divine bonté, l’a gratifiée.

 

D’après eux, les Noirs, donc y compris Dona Béatrice, étaient incapables d’hérésies ; celles-ci supposent de l’intelligence, dont les Noirs sont radicalement dépourvus.

 

Pour eux, même si les Noirs, Dona Béatrice comprise, avaient été au contact des hérétiques Blancs, ils n’auraient rien compris. Obligés de reconnaître l’hérésie antonienne, ils la considérèrent comme une exception, qui confirme la règle.

 

Car, même si elle était en contact avec la théologie luthérienne basée sur la ‘sola fide’, Dona Béatrice n’aurait rien compris, comme dit ci-dessus. En effet, les hérétiques Blancs, Arius (256-336), Martin Luther (1483-1546), Jean Calvin (1509-1564), Corneille Jansen, dit Jansénius (1585-1638), Miguel De Molinos (1628-1696) sont des esprits supérieurs, qui ont enseigné des choses que seuls des hommes intelligents peuvent comprendre.

 

Curieuse attitude, qui fait la promotion des hérésies, qu’ils sont chargés de combattre, parce que leurs auteurs sont Blancs[30] ! Ils sont obligés d’admettre l’aberration de la catégorisation des hérésies.

 

L’hérésie antonienne est la seule, dont les Noirs peuvent être capables. Mais même celle-ci, elle n’est pas à leur portée, eux qui, « outre l’ignorance, l’imprudence et la rusticité, sont conçus, nés, élevés et meurent avec les superstitions, parce qu’ils n’ont personne, qui leur porte secours »[31].

Les missionnaires trouvent dans ce fait la raison d’être de leur présence : porter secours à ces pauvres Noirs ignorants, pour les protéger des idées ‘perverses’ de Dona Béatrice !

Ces idées perverses sont, on l’a vu, essentiellement : 1. l’égalité des races, 2. l’autonomie de la conscience et 3. la souveraineté politique.


EGALITE DES RACES

 

Pour expliquer l’égalité des races et la légère supériorité de la race noire, elle emploie le langage imagé et voilé pour ne pas subir les foudres des missionnaires. Elle en parle comme d’un souvenir d’enfance. Elle raconte au P. da Gallo, en juillet, quelques jours avant sa mort, que « lorsqu’elle était fillette, souvent lui apparaissaient deux enfants Blancs qui, avec des rosaires de perles en main, jouaient avec elle[32]». Il y a dans cette image, le souvenir du bon vieux temps, où le christianisme cimentait l’amour entre Portugais et Congolais (enfants Blancs, d’un côté, et elle, de l’autre et, au milieu, la symbolique chrétienne : le rosaire). Dans le texte ci-dessous[33], elle revendique l’égalité des races noire et blanche.

 

« Elle enseignait que les hommes Blancs avaient pour origine une certaine pierre tendre appelée fama. C’est pour cela qu’ils sont Blancs. Les Noirs viennent d’un arbre appelé Musenda (nsanda). C’est de son écorce ou de l’enveloppe de cet arbre qu’ils font des cordes et les pagnes, dont ils se couvrent et dont ils sont vêtus et, ainsi, ils sont noirs ou de la couleur de cette écorce. De là naquit l’invention qu’elle fit de certaines choses qu’ils appellent couronnes, faites de l’écorce du même arbre Musenda. Ceux qui portaient sur la tête lesdites couronnes étaient les plus signalés de ses amis, ses intimes ou partisans».

L’AUTONOMIE DE LA CONSCIENCE

 

Le recours à l’autonomie de la conscience ou à la morale de l’intention a des causes historiques certaines, déjà évoquées plus haut. Comme toutes les autres idées recensées, celle-ci aussi est inséparable du climat du combat politique pour la restauration du royaume « décapité », de la résistance à l’asservissement et de la revendication du respect de la dignité humaine des Congolais déniée par les Portugais, missionnaires compris.

Par l’enseignement très pédagogique de sa Salve antoniana, Dona Béatrice engage une offensive ouverte de libération mentale à travers son offensive contre la colonisation spirituelle des missionnaires. Sa méthode contraste avec celle peu amicale des missionnaires évoquée par l’expression suivante : « Salve bastonnades et vous ne savez pas le pourquoi[34] ».

Les missionnaires reconnurent eux-mêmes que la Salve antoniana était apprise facilement par tous parce qu’elle était facile à apprendre, à une époque où la pratique religieuse régulière était impossible.

Il ne faut pas oublier que nous sommes près de 40 ans après la dispersion dans la forêt, en octobre 1665, des populations fuyant les Portugais, qui avaient décapité leur roi et dont l’image de violence était montée d’un cran !

S’en tenant au seul critère régulier de la pratique chrétienne faite de la récitation matérielle des prières chrétiennes, les missionnaires les laissèrent à leur triste sort du vide de pratique chrétienne.

C’est ce vide que Dona Béatrice a comblé, après avoir dénoncé leur formalisme dogmatique stérile, dénonciation perçue comme un crime de lèse majesté. Comment une Noire, donc une idiote, peut oser remettre en question le point de vue des missionnaires Blancs.  

Dona Béatrice a compris plus vite que les missionnaires que, pour être chrétien et sauvé, il n’était pas indispensable de connaitre par cœur toutes les prières chrétiennes dans leur matérialité, d’autant plus que la confiance chrétienne mutuelle entre Congolais et Portugais avait été rompue par la destruction du royaume chrétien par les Portugais.

Pour elle, la seule chose à laquelle les Congolais dispersés dans la forêt devaient s’accrocher était la voix intérieure de leur conscience, exprimée par ‘l’intention’.

Elle ne se contente pas de chercher à sauver les Congolais. Elle vise aussi les missionnaires, qu’elle n’hésite pas à soupçonner de ne pas savoir ce qu’ils font et pourquoi ils le font, s’agissant de leur enseignement chrétien : « ‘ vous dites Salve’ et vous savez pas pourquoi. Vous récitez ‘Salve’ et vous ne connaissez pas le pourquoi … Dieu veut l’intention, Dieu la prend … ».

Les bergsoniens n’ont aucune difficulté à comprendre la leçon administrée par Dona Béatrice aux missionnaires. Ils savent qu’il y a Deux Sources de la Morale et de la Religion : pression sociale et appel intérieur[35].

Le message béatricien aux missionnaires était une invitation à l’intériorisation de leur enseignement, celui de conformisme social ayant montré ses limites, après 1665. Il ne faut pas perdre de vue qu’à l’époque du roi Afonso 1er, les relations entre les Portugais et les Congolais étaient plutôt bonnes. Après la défaite d’Ambuila, en octobre 1665, les contacts de souverains à souverains instaurés entre le roi Alfonso 1er (1509-1541) et le christianisme occidental n’étaient plus qu’un vieux souvenir. Les préoccupations commerciales avaient pris le dessus. La traite florissait, balayant toute idée d’égalité et de fraternité entre chrétiens.  Des catéchisés étaient vendus, y compris des membres de la famille royale. Le fait que les missionnaires ne la dénoncent pas et ne l’évoquent même pas montre à quel point leur religiosité était formaliste et combien profond le malentendu entre eux et Dona Béatrice.

Dona Béatrice ne manqua pas de dénoncer le cynisme des missionnaires, qu’elle soupçonnait d’enseigner, à travers le Salve Regina, la résignation aux Noirs plutôt que la résistance.

 

Ils collaient aux Noirs la situation désespérée des hommes pécheursévoquée par le Salve Regina : « Enfants d’Eve, exilés… criant… et soupirant dans la vallée de larmes ».

 

S’agissant du mariage, du baptême, de la confession auriculaire et des bonnes œuvres chrétiennes, Dona Béatrice dénonça l’enseignement formaliste des missionnaires de façon lapidaire : « le mariage ne sert à rien, Dieu prend l’intention. Le baptême ne sert à rien, Dieu prend l’intention. Les confessions ne servent à rien et Dieu prend l’intention. Les prières ne servent à rien. Dieu veut l’intention. Les bonnes œuvres ne servent à rien. Dieu veut l’intention ».

 

LA SOUVERAINETE POLITIQUE

 

L’idée d’un Etat laïque et souverain est contenue dans sa revendication d’autonomie, mais elle n’est pas formulée de façon nette. Après tout, Dona Béatrice n’est pas contre le christianisme comme support de la monarchie congolaise, mais contre l’utilisation abusive que le P. da Gallo en fait pour détourner le roi Pedro IV de ses devoirs d’état, comme roi.

Le point sur lequel Dona Béatrice a été la plus précise est certainement celui relatif à la naissance de son fils.

Naturellement, les missionnaires ont sauté dessus pour la disqualifier, mais c’est sans compter avec ce que l’on savait de son sérieux et du sérieux des mœurs sexuelles Kongo, comme le reconnaît, quarante ans après la mort de Dona Béatrice, l’auteur de La Pratique Missionnaire,en parlant de la régularité des mœurs sexuelles des Congolais.

Ridiculiser Dona Béatrice, parce qu’elle disait avoir eu son fils sans savoir comment, c’est du coup jeter aux yeux des Congolais un discrédit certain sur l’Immaculée conception de la Très Sainte Vierge Marie. Pour les Congolais, qui connaissaient le sérieux de Dona Béatrice, ce qui est vrai pour la Très Sainte Vierge Marie devrait pouvoir être vrai pour Dona Béatrice aussi. Ils avaient évidemment tort de comparer Dona Béatrice à l’incomparable Mère de Dieu.

En dépit de son crédit, Dona Béatrice succombera, comme on le sait, sous les coups de l’ « inquisition ». Mais son sacrifice aura servi à ouvrir la route à l’héroïsme à la jeunesse Congolaise, Africaine et Noire.

Elle aura eu l’audace de revendiquer, au nom des Noirs, l’universalité du bénéfice de la révélation chrétienne, c’est-à-dire l’égalité de tous devant elle, un peu comme l’a fait l’apôtre Paul, au nom des Gentils.

Le chrétien Congolais n’a pas besoin, pour être sauvé par Jésus-Christ, de devenir d’abord Italien ou Portugais.

Pour faire comprendre son message, elle déclarait aux Congolais que « Jésus-Christ » était né à San Salvador … et qu’il était baptisé à Sundi et que Jésus-Christ avec la Madona et S. François étaient originaires du Congo, de la race noire ».

La démarche était hardie. Elle avait le mérite de décomplexer les Congolais et de libérer leurs esprits.

En déclarant que la « Madone, mère de Jésus-Christ, eut son origine d’une esclave ou une servante du Marquis Nzimba Mpanghi », c’est cette égalité des chances devant la révélation chrétienne qu’elle revendiquait.

De telles revendications ne sont pas le fait de tout le monde. Elles sont la caractéristique des personnalités fortes et exceptionnelles, des héros ou des mystiques, comme dirait Bergson.

C’est dans ces « hommes exceptionnels », « ces héros », « ces mystiques » que s’incarne la morale complète[36], dont dépend la marche en avant de l’humanité.

V. LA VALEUR HEROÎQUE ET MYSTIQUE DE L’EXPERIENCE   

     BEATRICIENNE

 

Pour le dire en peu de mots, le mystique, selon Bergson, est un homme ou une femme en qui se résolvent ou se dissolvent toutes les contradictions, toutes les disharmonies, toutes les divergences, toutes les dispersions, toutes les exclusions.

 

En même temps que l’unité et l’ouverture totales, ils incarnent l’accomplissement du passage vers le haut d’une attention, qui, autrement serait scotchée au sol.

 

Nous partirons ici d’une vérité historique indiscutée : Dona Béatrice-Marguerite Nsimba Kimpa Vita a été brulée vive le premier dimanche de juillet 1706.

Pourquoi cette jeune femme de 22 ans a-t-elle été brulée vive ? A cette question la réponse historique est celle-ci : Dona Béatrice a été brûlée vive parce qu’elle était prophétesse et que l’Eglise post-tridentine assimilait le prophétisme à l’hérésie[37].

 

Les missionnaires convainquirent le roi Pedro IV, leur protégé, que Dona Béatrice constituait un danger mortel pour lui et la chrétienté et qu’elle méritait la mort.

 

N’est-ce pas, à quelques mots près, ce que le grand prêtre avait décrété pour condamner Jésus et lui faire subir les pires atrocités, dont certaines n’ont pas été rapportées.

Mais, comme le crucifié est vivant à jamais, parce que ressuscité d’entre les morts, il en révèle des fois quelques-unes à qui il veut.

 

Nous reproduisons ci-dessous celles qu’il a bien voulu révéler à la Sœur Marie de Magdalena[38], de l’ordre de Sainte Claire et qui vivait à Rome en grande sainteté. Jésus exauça le désir de cette sœur, qui désirait connaître ses souffrances secrètes, en lui apparaissant et en lui révélant les souffrances inconnues endurées dans la nuit précédant sa mort. Le Christ lui dit ce qui suit :

 

« Les Juifs me considéraient comme l’homme le plus dangereux de leur temps et me traitèrent ainsi » :

 

« 1° Ils nouèrent mes pieds avec une corde et me traînèrent en bas d’un escalier, dans une cave puante et immonde ;

2° Ils me dévêtirent et trouèrent mon corps avec une pointe de fer ;

3° Ils nouèrent une corde autour de mon corps et me traînèrent, aller et retour à travers la cave ;

4° Ils m’accrochèrent à une poutre et m’y laissèrent jusqu’à ce que je glissai et tombai par terre ; cette souffrance fit jaillir de mes yeux des larmes sanglantes ;

5° Ils me fixèrent à un poteau et me brulèrent au brasier avec des torches ;

6° Ils me percèrent d’allènes et de piques et arrachèrent la peau et la chair de mon corps et mes veines ;

7° Ils me lièrent à une colonne et placèrent mes pieds à une tôle incandescente ;

8° Ils me couronnèrent avec une couronne en fer et me bandèrent les yeux avec des linges répugnantes ;

9° Ils m’assirent sur une planche garnie de clous très pointus qui creusèrent des trous très profondes dans mon corps ;

10° Ils arrosèrent mes plaies de la poivre et du plomb en fusion, et me renversèrent de la chaise ;

11° Pour mon supplice et ma honte ils enfoncèrent des aiguilles et des clous dans les trous de ma barbe arrachée ;

12° Ils me jetèrent sur la croix sur laquelle ils me ligotèrent avec tant de force et de dureté que je faillis être étouffé ;

13° Ils me piétinèrent la tête, l’un d’eux, en me matant sur ma poitrine, enfonça une  pointe de ma couronne à travers ma langue ;

14° Ils versèrent les plus horribles immondices dans ma bouche ;

15° Ils déversèrent des flots d’injures infâmes, me lièrent les mains au dos, me conduisirent, en me frappant, hors de la prison, et me donnant des coups de verges ».

Randles prétend que Dona Béatrice est une imposteur, qui s’est couverte abusivement de l’autorité du christianisme séculaire du Congo et de celle, non moins séculaire, de la monarchie de San Salvador, en s’appelant Saint Antoine.

 

« On admet aisément, écrit-il, qu’il était assez naturel qu’un mouvement de reconstruction sociale, qui avait pour centre l’ancienne capitale de San Salvador, ville chrétienne où s’élevaient douze églises, se réclamât de valeurs chrétiennes, mais on peut se demander comment il se fait que ce mouvement tourne autour de Saint Antoine … Celle qui prétend incarner le Saint accuse les missionnaires de ne pas vouloir que les Noirs aient des saints à eux … Ne devrait-elle pas, en fait, incarner Dom Antonio 1er tué par les Portugais à la bataille d’Ambuila et dernier roi avant la chute du royaume dans l’anarchie ? La mort de Béatrice et sa résurrection n’apparaissent-elles pas conforme aux pratiques traditionnelles africaines des mediums-prêtres, permettant la communication entre les ancêtres défunts et les vivants ? Ce n’est qu’une hypothèse impossible à prouver »[39].

 

Ainsi, pour Randles, le mouvement antonien n’aurait, ni dans son inspiration, ni dans son fondement rien de spirituel, en tout cas rien de chrétien. C’est une machination pagano-nationaliste, sans aucune signification religieuse ou mystique. Selon lui, il ne s’est servi du christianisme ou plus exactement des apparences chrétiennes ou spirituelles que par souci de réalisme politique. 

Nous avons là l’objection majeure à lever pour établir le caractère exceptionnel de l’expérience béatricienne.

 

Voici les propos de Dona Béatrice tels que rapportés par Randles[40] : « ‘Saint Antoine’, disait Béatrice, est notre remède. Saint Antoine est le consolateur du royaume du Ciel … Saint Antoine est au-dessus des anges et la Vierge Marie. Antoine est lui, le second Dieu ».

 

Comme il est bien connu que quand on veut noyer son chat on l’accuse de rage, comment savoir que Randles rapporte des ipsissima verba Beatricae, que c’est cela que Dona Béatrice a réellement dit. Et même si elle n’avait pas tenu des propos qui l’exposaient si ouvertement à la condamnation, ils l’auraient quand même assassinée. Les assassins des prophètes ont toujours des prétextes pour justifier leur ignoble besogne. En fait, Randles part de l’idée que rien de bon, rien de sain, encore moins de saint ne peut venir d’un Noir, que Noir rime avec paganisme et péché, tandis que Blanc rime avec christianisme et sainteté ! Quelle aberration !

 

Une telle conception est anti chrétienne. L’Eglise primitive, d’abord exclusivement composée des Juifs convertis, était confrontée au problème de savoir si les non Juifs, le « Gentils », devaient d’abord être Juifs pour être chrétiens.

 

La solution trouvée met à nu l’erreur, qui consiste à penser qu’on peut naître chrétien, qu’il y a des peuples ou des races dispensés de la conversion, parce qu’ils seraient saints génétiquement et auraient des droits à faire valoir devant Dieu.

Voici la réponse générale, que Randles a oublié de prendre en compte.

 

Il y a une double perspective de la relation de l’Homme avec Dieu. Il y a, d’une part, la perspective des prétentions de l’Homme vis-à-vis de Dieu et, de l’autre, l’attitude de Dieu vis-à-vis de l’Homme.

 

Dans la perspective de l’Homme vis-à-vis de Dieu ou de l’initiative revendicatrice de l’homme vis-à-vis de Dieu, c’est formel, l’homme, quel qu’il soit, n’est qu’un être de chair, faible, pécheur et mauvais, qui n’a rien à réclamer, parce qu’il est démuni de toute qualité à faire valoir devant Dieu.  

 

Dans la perspective de l’initiative souveraine de Dieu vis-à-vis de l’Homme, les choses sont tout à fait différentes. Dieu surprend l’Homme par son amour pour lui. Car il n’est qu’amour. Il aime l’Homme, qu’il a créé à son image et sa ressemblance. Il le recherche, comme s’il avait besoin de sa compagnie. Il souffre, quand il ne répond pas à son appel. Et c’est par sa miséricorde infinie, qu’il lui pardonne, quand il ne répond pas. Ce qui ne l’empêche pas de persister à l’appeler avec l’espoir qu’il finira par répondre.

 

C’est cela Dieu. Et il ne fait acception de personne. Il appelle chaque Homme par son nom. Pour lui, Randles n’est pas plus important que le plus ignorant des Congolais.  

 

Les missionnaires n’avaient donc aucune raison de penser que Dieu ne pouvait pas appeler Dona Béatrice et l’engager à restaurer le royaume Kongo tombée dans l’anarchie, après l’horrible décapitation de son roi Antonio 1er, Nkanga Vita, par les Portugais. Pourquoi le Dieu qui a engagé Jeanne d’Arc à sauver le royaume de France occupée par les Anglais n’engagerait-il pas Dona Béatrice à sauver le royaume Kongo tombé dans l’anarchie, par le fait des Portugais ?

 

C’est une erreur, hélas persistante, de penser que Dieu fait acception des personnes. Il est le Dieu de tous : du fort, comme du faible, du riche, comme du pauvre, du Blanc, comme du Noir, de l’Européen, comme de l’Africain.

 

La fierté uniment française et chrétienne, dont fait preuve le fondateur des Pères Blancs d’Afrique, Mgr Lavigerie (1825-1892), ne doit pas être réservée aux seuls Européens[41].

 

La raison religieuse étant écartée, il est clair que Dona Béatrice a été tuée pour d’autres raisons, sans doute la jalousie des missionnaires et le racisme européen.

 

Quoi qu’il en soit, l’un des traits caractéristiques du mysticisme vrai est la liberté vis-à-vis des fixations officielles, parce qu’il ne tire pas d’elles sa force. Il se situe au-delà de leurs préoccupations immédiates.

 

Revêtir la personnalité du saint le plus populaire dans le royaume du Congo, à savoir Saint Antoine de Padoue, répond à une stratégie d’une très grande habileté, surtout qu’il évoquait aussi le roi martyr Antonio 1er, Nkanga Vita.

 

De toute façon, il en fallait pour redonner confiance à des Congolais déboussolés et dispersés dans la forêt depuis une quarantaine d’années.

Sur le succès de l’action béatricienne tous les témoignages s’accordent. Le succès était franc.

Le temps est venu de donner notre point de vue.

Pour nous, il ne fait aucun doute que Dona Béatrice est l’un de ces êtres exceptionnels, que compte l’humanité et sur lesquels l’humanité peut compter pour fonder une action durable et indiquer, le moment venu, dans une société donnée, la direction du progrès humain.

Dona Béatrice a bel et bien été une promotrice du progrès humain dans le cadre de la société africaine représentée ici par la société congolaise du XVIIIème siècle. De cette société les PP. da Gallo et da Lucca n’ont vu que « clos ». Mais La Pratique Missionnaire de 1747, quarante ans après la mort de Dona Béatrice, c’est-à-dire plus de 80 ans depuis l’effondrement du royaume dans l’anarchie, fait une analyse autre. Elle fait état d’une société aux coutumes bien réglées, luttant contre les vices et toute sorte d’indiscipline, qui rappellent celles dont la rigueur était insupportable pour les Portugais manifestement moins vertueux et moins disciplinés que les Congolais.

Mais, les missionnaires, soucieux de confronter les coutumes congolaises au dogme catholique, n’ont eu l’attention attirée que sur leur non-conformité avec les pratiques italiennes. Car, à leurs yeux, être Italien et catholique c’est tout pareil.

A partir de là on peut comprendre pourquoi les missionnaires accusèrent Dona Béatrice et pourquoi ils exigèrent et obtinrent de Perdo IV, sa mort.

Dona Béatrice, comme le lui aurait recommandé le fondateur des Pères Blancs d’Afrique, Mgr Lavigerie, si elle était Blanche et s’il s’agissait de la France, avait un respect religieux pour les lois coutumières établies par les rois, depuis le fondateur du royaume, Nimi a Lukeni, jusqu’à Antonio 1er. Elle accordait le même crédit aux rois avant le christianisme qu’aux rois chrétiens[42]. L’être chrétien n’entrait pas en contradiction avec l’être kongo. L’être chrétien sublimait, mais ne détruisait pas l’être kongo. Dona Béatrice a incarné cette harmonie sublimante, comme seuls les « êtres exceptionnels », « les mystiques » savent le faire.

Son action s’insérait dans la longue histoire congolaise, qu’elle portait en elle-même. L’action des missionnaires, elle, s’insérait, l’histoire italienne. D’où les malentendus, qui ont conduit Dona Béatrice au bûcher.

De fait, les missionnaires jugeaient ce qu’ils voyaient au Congo, avec les yeux de leur pays. Ils appréciaient la grandeur de leur action au Congo en fonction de leur propre histoire d’Européens. Le « Grec » avec les « Grecs » et « Juif » avec les « Juif » d’un saint Paul n’était pas le point fort des PP. da Gallo et da Lucca. Ils n’ont pas été capables d’être « Congolais » avec les « Congolais ».

La grandeur de l’action de Dona Béatrice, qui ignorait sans doute tout de l’Europe, ne pouvait, ni ne devait être appréciée qu’à l’intérieur de l’histoire de la société congolaise, qui n’était pas si diabolique, si l’on en croit le récit, ci-dessous, de la Pratique missionnaire de 1747.

 

 

V.1. LA SOCIETE KONGO AU XVIIIème D’APRES LA PRATIQUE     

        MISSIONNAIRE

 

Pour justifier son étude, l’auteur de La Pratique Missionnaire écrit ce qui suit : « Le missionnaire eo ipso (par le fait même) qu’il entreprend son ministère apostolique doit, tel un autre Jérémie, se considérer comme destiné par Dieu en ces royaumes et parmi ces peuples, à déraciner et détruire, à perdre et à dissiper, à édifier et planter.

Toutefois, il ne pourra point, en ses premières courses de mission, distinguer et discerner ce qu’il est besoin de déraciner et détruire, non plus que concevoir aussitôt les moyens les plus aptes à édifier et à planter, s’il n’a point une connaissance préalable des bonnes et mauvaises qualités du pays et de ses habitants, parmi lesquels il devra exercer son ministère.

C’est par défaut de ces connaissances, je le confesse, que dans les premiers exercices de mes campagnes de mission, je me suis bien des fois trompé : en plantant intempestivement, en semant pour ainsi dire, en un terrain qui devait être improductif, pour n’avoir point été préparé, parce que d’abord je n’en avais point arraché les plantes mauvaises, parce que je ne l’avais point purgé de ses qualités pernicieuses, et cela parce qu’elles m’étaient inconnues.

Pour ces raisons, outre ce que j’ai dit jusqu’ici dans les chapitres précédents pour la conduite et le gouvernement des Pères missionnaires destinés aux royaumes de Congo et d’Angola, j’en viens maintenant à décrire le plus l’essentiel du mal que l’on rencontre en ces royaumes, comme aussi du bien.

Ce pourra servir de guide et de lumière afin de savoir quand et quelles choses il faudra détruire et dissiper pour bien disposer et mieux assurer ce que l’on pourra semer et planter dans cette grande vigne du Seigneur [43] ».

V.1.1. LE PLUS ESSENTIEL DU MAL DE LA SOCIETE KONGO  

            D’APRES LA PRATIQUE MISSIONNAIRE

 

- L’IDOLATRIE

D’après ce document, c’est l’idolâtrie qu’il faut placer en première place des maux de la société kongo.

« L’idolâtrie qui se pratique en ces pays, dit-il, est à première vue la plus diabolique qui se puisse rencontrer par le monde entier »[44]. Car, c’est proprement le diable qu’ils adorent[45] ».

La discussion n’en vaut pas la peine. On croirait entendre l’auteur de « Race Noire, race inférieure », qui ne voit que grossièreté chez les Noirs et excellence chez les Blancs :

 

« En fait de religion, ils (les Noirs) n’ont inventé que des fétiches grossiers. Nous les Blancs, nous avons le paganisme admirable d’Homère, le féroce monothéisme de Jéhovah, la douce mystique du Christ et le belliqueux apostolat de Mahomet. Les Jaunes ont Brahma et Bouddha. En somme six grandioses « religions qui reflètent l’âme de ceux qui les ont faites, croyant les recevoir d’un Dieu. Mais l’âme des Noirs, très puérile, se reflète dans leurs superstitions et leurs amulettes gris-gris ».

 

L’idolâtrie dans les sociétés restées hors de la révélation Judéo-chrétienne est pratiquement pareille partout. Il ne faut pas qu’on reste à l’idée erronée, selon laquelle il y aurait des paganismes plus vertueux que d’autres.

 

« En effet, écrit Eusèbe[46], chez tous les … peuples, dans tous les pays, au sein de toutes les villes, c’étaient partout les mêmes cérémonies religieuses, les mêmes mystères, ou d’autres à peu près semblables … »

 

Les Congolais du XVIIIème siècle n’étaient plus idolâtres que les autres païens de leur époque.

- LES VICES

Ecoutons l’auteur de La Pratique missionnaire :

« Si je voulais décrire les vaines observances et les pratiques superstitieuses de ce pays, je pourrais en former un volume, mais je n’en rapportai que deux, comme tout à fait générale chez ces peuples.

L’une est que lorsque nait un enfant, ses parents le soumettent à ne pas manger une espèce déterminée. Et ils se lient à ce point à cette vaine observance que pour la plus mince transgression, ils sont persuadés qu’ils en doivent mourir. L’autre est que dans leurs champs ils suspendent à un arbre un bâton appelé le bois de superstition et à ce bâton ils attachent un crâne ou une corne d’animal ou quelque autre chose. Et cela suffit pour empêcher le vol et pour que personne n’ose se nourrir d’aucune chose qui pousse en cet endroit, à la seule exception des maitres et ceux qui la reçoivent d’eux. Aussi, dans les champs, où je trouvais dressé dans un arbre un tel engin ou bois de superstition, je le détruisais et je mangeais et faisais manger par les nègres de la mission tout ce qui se trouvait autour de ce bois, afin de détruire cette vaine observance et de montrer le leurre de ces pauvres gens qui la pratiquaient … ».

Venons-en aux serments.

« Dans le procès de ces indigènes, c’est ordinairement le prince qui pour ses vassaux fait figure de juge, et le seigneur des villages pour ses sujets ; ils sont assistés d’un sorcier et le jugement se tient à la vue de tout le peuple. Les parties en litige ont coutume d’affirmer et d’appuyer leurs raisons de diverses formes de serments superstitieux, cruels, iniques, et trompeurs, parmi lesquels un non moins détestable qu’usuel auquel le juge oblige ordinairement une des parties en litige, se nomme le serment d’emchassa »[47].

« Un autre vice aussi détestable dans tous ces pays, mais qui n’est cependant pratiqué que par les personnes de distinction et leurs parents, consiste en ce que celui qui a perçu d’un autre une grave injure, s’il se juge offensé, ne se fait plus tailler la barbe ni les ongles. Cette livrée équivaut au serment de ne point vouloir pardonner aussi longtemps qu’on ne sera vengé, ou qu’on n’aura point reçu la satisfaction à laquelle on prétend. Aussi à la barbe pleine et aux ongles très longs, le missionnaire pourra-t-il distinguer et reconnaitre ceux qui vivent en état de haine vindicatives ; et de tels gens venant se présenter pour se confesser, il ne les admettra point au saint tribunal, qu’ils n’aient d’abord déposé cette livrée de vengeance et qu’ils ne se soient point réconciliés avec leurs ennemis, etc.[48]».

On retrouve dans ce texte le même mépris ridicule du Noir, que nous avons dénoncé ci-dessus, à propos de l’idolâtrie. Notons, toutefois, que le missionnaire reconnaît qu’ « à l’opposé des païens du Brésil en Amérique, qui sine duce et sine lege vagantur (sans loi ni chef), les Congolais et les Angolais en Afrique, ont toujours été gouvernés par leurs rois respectifs, qu’ils nomment Meinu (Mani), ou princes qui tant au civil qu’au militaire remplacent les généraux d’armes, par les seigneurs de provinces, de villages, au moyen de lois dont quelques-unes sont certainement extravagantes, barbares et iniques, mais dont d’autres sont honnêtes et humaines et respiciunt bonum commune, parce que grâce à elles sont empêchés beaucoup de désordres et d’offenses à Dieu ».

« Je supposais quand j’entrais comme missionnaire dans la principauté de Sohio au royaume de Congo, que parmi ces gens presque complètement nus, on n’usait point ou du moins qu’on usait de bien peu de retenue en ce qui regarde le sixième commandement du décalogue. Mais je fus brièvement détrompé par la connaissance que j’eus d’une loi universelle de ce pays, qui est que celui qui déflore une fille reste esclave de celle-ci, en outre comme peine de son délit, il devra lui donner d’autres esclaves, et s’il est pauvre ces esclaves devront être payés par ses parents ou bien ceux-ci seront forcés de rester, suivant le nombre fixé par la loi, esclaves de la fille déflorée. Et une peine aussi rigoureuse était infligée encore, non seulement aux adultères, mais même à ceux qui habuerunt rem cum alterius concubina. A cause d’une semblable loi, il est rare qu’une femme manque à la fidélité envers son mari ou une concubine envers son amant. Aussi les filles déshonorées et les femmes adultères sont-elles considérées comme infâmes ainsi qu’en Europe.  Il est cependant que les législateurs, comme sont les princes et seigneurs absolus, par insolence, vivent parfois ou même se prétendent exempts d’une telle loi.

1° Quant aux femmes publiques livrées au péché, on en rencontre peu, et elles ne trouvent personne qui les veuille prendre même pour concubines, parce qu’elles sont réputées infâmes.

2° En dehors des conquêtes du roi de Portugal, c’est à savoir dans le royaume de Congo, là où le commerce n’est point permis aux Blancs, je n’ai point connu, ni observé qu’il se pratiquât aucun détestable vice de péché contra naturam ; il n’y est point coutume qu’on fasse des gestes d’amour en public, et jamais il ne m’est arrivé de voir parmi ce peuple rien d’indécent, comme des baisers, des embrassements, des attouchements ou des jeux impurs entre hommes et femmes.

Aussi praeter simplicem fornicationem necnon incompositos vereque illicitos motus cuiusdam choreae, il n’y a pas grande malice en ce pays. J’ai dit : « Là où ne trafiquent point les Blancs ; parce que là où est admis et introduit leur commerce, n’est que trop introduite en même temps toute espèce de pestes du vice et de sa malice est enseignée verbo et opere par les Blancs eux-mêmes aux pauvres Nègres  et aux Négresses ; infandum est dicere que quoique le gouvernement ou, si l’on veut les ordres du très fidèle roi de Portugal pour l’administration de ces conquêtes, et pour le trafic et susdit négoce d’esclaves semble dicté par le Saint-Esprit, tout cela néanmoins est réduit à rien par l’infidélité, dissimulation et cupidité de ceux qui sont commis à les exécuter ou faire exécuter.

C’est une loi universelle de ces Ethiopiens que celui qui vole ou tue quelque animal de son prochain, in poenam delicti reste esclave de la personne qui a reçu le dommage.

En tous ces pays le respect pour les anciens est inexplicable, de sorte que tous les chrétiens, en confession, s’accusent de tout manque de respect qui est regardé par eux comme une faute grave.

Dans toute réunion de personnes, ne parle que le plus vieux, et personne n’osera interrompre son discours, ni personne ne parlera sans la permission de cet ancien, battant d’abord des mains, ce qui est un signe de soumission au moyen duquel ils entendent lui demander sa permission et sa bénédiction avant de parler.

J’ai observé bien des fois que lorsqu’on offrait quelque chose à manger à un enfant en présence d’autres, pour grand faim qu’il eût, il ne le mangeait point mais le remettait aussitôt au plus âgé de ceux qui étaient présents, lequel en mangeait une partie proportionnée à la quantité, de manière que, répartissant tout ce comestible entre les assistants, il en donnât une portion si petite dût-elle être, à chacun de ceux qui étaient là. En relation avec cette mienne observation, je dirai, pour avis aux missionnaires, ce que j’en déduisis. Je raisonnai donc de la façon suivante : Si les enfants qui vivent au poste, sont dans une telle dépendance du plus âgé d’entre eux que tout ce qu’ils reçoivent, ils le lui doivent en remettre, ils lui remettront aussi tout ce qu’ils me volent, ou me voleraient par son ordre. Et il en était bien ainsi, car si par hasard quelque chose venait à manquer au poste, je me faisais donner compte du tout par le plus vieux, et avec le temps, je reconnus que c’était bien lui le coupable de tous les larcins qu’ils me faisaient. Cela suffit à empêcher tout vol domestique par la certitude du châtiment qui devait en retomber sur le plus âgé.

Si l’on envoie, par exemple, dix Nègres pour transporter un poids quelconque, les neuf moins âgés feront tout leur possible pour le charger tout entier sur eux, laissant le plus vieux sans fardeau et libre, et ils lui obéiront tous. Leurs ventes, achats ou trocs, c’est de donner toujours la préséance aux plus âgés ; et jamais ne naissent et encore moins ne s’entendent entre eux des contestations, car le prix ou le troc de chaque chose est tellement bien déterminé et entendu que jamais ne se produit ou ne se découvre une tromperie ou une fraude. Chose qui certainement doit faire rougir les chrétiens, car dans les endroits où les Blancs trafiquent, les Nègres ont déjà appris d’eux à falsifier les marchandises, comme par exemple la cire en y mettant du suif, outre d’autres tromperies, qui rendent vicieux ceux qui sont accoutumés à la malice des Blancs »[49].

Cela veut dire, en d’autres termes, que l’action des missionnaires aurait dû être plus religieuse que culturelle.

Les Congolais n’avaient aucun besoin de la culture européenne, mais bien du salut de Dieu en Jésus-Christ[50].

Les observations faites par l’auteur de La Pratique Missionnaire montrent, toutefois, que l’esprit des Congolais du vieux Congo était marqué par un équilibre instable, difficile à tenir entre, d’une part, l’attachement aux coutumes ancestrales, facteur de cohésion sociale et, d’autre part, la volonté de progresser.

L’ouverture constatée à l’Européen, dès les premiers contacts, fin XVème siècle, tient aussi à cela, comme la tendance à préférer la nouveauté venant du dehors à celle forgée à l’intérieur.

V.1.2. LE SENS DE L’ACTION BEATRICIENNE

Dans un pays, où la culture se focalise sur le culte des anciens, il faut savoir noter que Dona Béatrice commence son action très jeune, à l’âge de 19 ans.

Son appartenance à la grande noblesse ne donnait pas plus de poids à son jeune âge, d’autant plus qu’elle avait devant elle et contre elle le Grand Electeur Dom Manuel da Cruz Barbosa, marquis de Vunda[51].

L’exploit mérite donc d’être souligné. Sans l’assentiment du Grand électeur, voire l’opposition, elle a réussi à gagner la confiance des populations dispersées dans la forêt.

Par ailleurs, le fait d’être jumelle ne lui conférait pas non plus le pouvoir d’agir sur un peuple tout entier, d’autant plus qu’elle n’était pas la seule jumelle du royaume.

L’évidence est que Dona Béatrice a réussi à gagner le peuple. Elle entraînaient des foules vers San Salvador.

Ce qui est le plus intéressant est évidemment son travail de démystification du pouvoir missionnaire et de son formalisme théologique.

Les textes, que nous avons reproduits, montrent bien son travail de sape systématique.

Nous avons vu comment cette jeune femme, qui ne connaissait certainement rien de la philosophie européenne des lumières, puisqu’elle n’existait pas encore, est arrivée non seulement à contester la théologie du P. da Gallo, mais à proposer sa propre façon de voir.

Si la colère et l’indignation du P. da Gallo ne l’avaient pas remporté sur sa raison, nous aurions peut-être eu le texte intégral de la version du Salve Regina béatricien, dont les missionnaires disent qu’elle était facile à assimiler[52].

Mais le texte que nous ont rapporté les PP. da Gallo et da Lucca est déjà indicatif de son contenu critique et libérateur.

Dona Béatrice parle, en effet, de Salve Regina bastonnades, sans aucun doute pour critiquer les méthodes peu respectueuses de la personne humaine des Congolais employées par les missionnaires pour enseigner le Salve Regina.

Dona Béatrice a compris, plus vite que les missionnaires, que dans la situation où se trouvaient les Congolais, il fallait une pastorale adaptée, qu’il n’était pas nécessaire d’avoir une connaissance matérielle des prières chrétiennes.

C’est cela que le « Dieu veut l’intention », voulait dire. Une réflexion analogue vaut pour les « bonnes œuvres ». Sans doute les missionnaires avaient-ils dressé la liste des « bonnes œuvres » que les Congolais avaient à accomplir, sans s’embarrasser outre mesure des difficultés et des us et coutumes congolais.

Ainsi, quand Dona Béatrice dit que les « bonnes œuvres » ne servent à rien », ne faut-il pas penser à la « sola fide » de Luther, comme si Dona Béatrice avait eu des contacts avec les protestants[53].

D’ailleurs le P. da Gallo nous assure que même si Dona Béatrice avait été en contact avec les hérétiques Européens, elle n’aurait rien compris, puisque, comme tout Congolais, elle devait être ignorante[54].

Voilà pour ce qui concerne « les bonnes œuvres ».

Quant aux sacrements, comme la confession et le mariage, la position de Dona Béatrice est aussi très critique. Elle estime que ces sacrements ne servent à rien, Dieu ne sonde-t-il pas mieux les reins et les cœurs ? Ce sont là d’ailleurs deux sacrements dont l’administration laissait à désirer.

Pour les confessions, les PP. recouraient au service des Maestri, des catéchistes-interprètes. Si les PP. n’avaient pas plus d’imagination pour changer cet état des choses extrêmement gênant, Dona Béatrice était là pour dire aux gens que l’intention suffisait.

La même chose devait être dite pour les bénédictions nuptiales. Le nombre restreint des prêtres devait-il condamner les gens à ne se marier que lors des visites occasionnelles et improbables des missionnaires ? Dona Béatrice était là pour dire que l’intention suffisait, ce qui correspond ici à peu près au Décret Tamesti du Concile de Trente.

On rapporte aussi que Dona Béatrice empêchait le baptême des enfants. C’est surtout le P. da Lucca, qui s’en plaignait[55]. Il ne se vante pas moins d’avoir baptisé 8.400 et d’avoir enterré beaucoup de ceux-ci, les envoyant ainsi jouir « de la gloire du Paradis »[56].

Le point sur lequel elle a marqué des points contre les missionnaires est certainement celui relatif à la naissance de son fils. La Pratique Missionnaire témoigne, on l’a vu, en faveur d’une grande régularité des mœurs sexuelles chez les Congolais. Ridiculiser Dona Béatrice parce qu’elle se disait avoir eu son fils sans savoir comment, s’est du coup jeter le discrédit sur l’immaculée conception de la Vierge Marie.


CONCLUSION

A travers tout ce qui précède il faut voir la volonté de Dona Béatrice d’empêcher que le christianisme, sous la forme mécanique, qu’elle avait prise, ne devienne une force d’oppression des Congolais ou un nouveau fétichisme au service des intérêts étrangers.

Parce que le recouvrement de la dignité des Congolais était à ce prix, Dona Béatrice a combattu jusqu’au sacrifice suprême pour la restauration du royaume, seule garante du retour à la pratique chrétienne régulière et à des relations acceptables avec les Portugais, devenues impossibles depuis 1665.

Car l’anarchie dans laquelle la décapitation, par les Portugais, à Ambuila, en octobre 1665, du roi légitime du vieux Congo, Antonio 1er, Nkanga Vita, était la source de tous les malheurs.

Comme les missionnaires continuaient à considérer la conversion des Congolais au christianisme comme leur seul souci, le malentendu était devenu total avec Dona Béatrice.

En effet, Dona Béatrice avait remarqué une certaine complicité des missionnaires avec la traite des Noirs, y compris des catéchisés, à travers le message de résignation que comportait leur enseignement du Salve Régina.

Voilà pourquoi la nécessité de combattre, jusqu’au sacrifice suprême, s’il le faut, pour la reconnaissance de la dignité humaine des Congolais est la quintessence du message béatricien.

La jeunesse congolaise d’aujourd’hui, nous l’avons relevé dans l’introduction, est condamnée à un combat semblable.

En effet, le pays est toujours convoité par les puissances et à mouton docile, loup glouton. Et celui-ci est sans pitié pour ceux qui osent le remettre en question. Mais, sans ce combat, il n’y a aucun espoir qu’advienne un jour au Congo une vie humaine honorable pour tous les Congolais.

Voilà pourquoi il est nécessaire que la jeunesse congolaise emboîte le pas à la jeune Dona Béatrice-Marguerite Nsimba, Kimpa Vita, de très heureuse mémoire !

Voilà notre message à l’occasion des anniversaires des assassinats des héros nationaux Patrick Eméry Lumumba et Laurent-Désiré Kabila.

Kinshasa, le 16.01.2017.

                                                                                                        PHOBA MVIKA J.

                                                                PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Manuel de littérature néo-africaine du XVIe siècle à nos jours, de l’Afrique à l’Amérique, trad. De l’allemand par Gaston Bailly, Paris, Resma, 1969, p. 35.

[2] FELDER, H., « Les Etudes dans l’Ordre des Frères Mineurs Capucins au premier siècle de son Histoire », in Les Etudes Franciscaines, t. XLII (1930), p. 375-377.

[3] BATSIKAMA,  Ndona Béatrice serait-elle témoin du Christ et de la foi du vieux Congo ? Kinshasa, 1970, p. 12,

[4] SINDA, Martial, Le messianisme congolais et se incidences politiques, Paris, Payot, 1972, p. 41-42.

[5] JADIN, J., Le Congo et les sectes des Antoniens. Restauration du royaume sous Pedro IV et le ‘Saint Antoine’ congolaise (1694-1718), Bull. de l’Institut Hist. Belge de Rome, fasc. 33, Bruxelles, 1961, p. 541-521.

[6] Relations sur le Congo du Père Laurent de Lucques (Lorenzo da Lucca) (1700-1718). ‘Mémoire de l’I. R.C.B.’, t. 32, fasc. 2, Bruxelles, 1953, 357 pages

[7] , Le Congo et la secte des Antoniens. Restauration du royaume sous Pedro IV et la  ‘Saint Antoine’ congolaise (1694-1718).

[8] Nazionalismo e Religione nel Congo all’ inizio de 1700 : la setta degli Antoniani, Roma, 1972 (= Nationalisme et religion dans le Congo du début de 1700 : la secte des Antoniens)

[9] L’ambition scientifiquement limitée de ma présente réflexion me dispense d’aller vérifier si l’édition critiques attendue par les spécialistes de l’antonianisme a été élaborée. De toute façon, le fond du débat n’en est pas affecté.

[10] Au siècle de la pensée complexe cela va de soi.

[11] Il faut ajouter « du colonisé » ou « de l’opprimé », quel qu’il soit, dont la libération est la préoccupation première. C’est raciste de dire que c’est propre aux Africains. C’est le fait de tout opprimé Blanc ou Noir !

[12] Orphée noir, Ibid., p. XV.

[13] Istorico descrizzione degli tre regni Congo. Angola e Matamba, Bologna, 1687, p. 237.

[14] Cité par J. VAN WING., Etudes Bakongo. Sociologie, religion et magie, DDA, 1959, p. 27.

[15] Cf. La pratique Missionnaire des PP. Capucins Italiens dans le royaume de Congo, Angola et contrées adjacentes, brièvement exposée pour éclairer et guider les missionnaires destinés à ces saintes missions, Bologna, 1747, trad. De l’italien par le P. Jacques Nothomb, s.j.,  p. 32-33.

[16] Cf. J. VAN WING, o.c., p. 32-33.

[17] L. JADIN, o.c. p. 494.

[18]Ibid. o.c. p. 495.

[19]Ibid. o.c. p. 496.

[20]Ibid. o.c. p. 501.

[21]  Ibid. o.c. p. 502.

[22]  Ibid. o. c. p. 503.

[23]Ibid. o.c. p. 504.

[24]Ibid. o. c. p. 505.

[25]Ibid. o.c. p. 512.

[26]Ibid. o.c. p. 515.

[27]Ibid. o.c. p. 518.

[28]Ibid. o.c. p. 519.

[29]Ibid. o.c. p. 523.

[30]Ibid., p. 523.

[31]Ibid., p. 523.

[32]Ibid., p. 515.

[33]Ibid., p. 517.

[34] Voici le texte intégral de cette prière chrétienne en français : « Salut ô Reine, Mère de miséricorde, notre vie, notre douceur et notre espérance, salut ! Enfants d’Eve, exilés, nous crions vers toi, vers toi, nous soupirons dans cette vallée de larmes. O toi, notre avocate, tourne vers nous tes regards miséricordieux. Et, après cet exil, montre-nous Jésus, le fruit béni de tes entrailles. O clémente, ô miséricordieuse, ô douce Vierge Marie. Prie pour nous, Sainte Mère de Dieu afin que nous soyons rendu digne des promesses du Christ. Prions le Seigneur. Dieu tout-puissant et éternel, qui a préparé le corps et l’âme de la glorieuse Vierge Mère, Marie, pour qu’elle pût devenir la digne demeure de ton Fils, avec la coopération du Saint Esprit, fais que celle dont nous célébrons la mémoire avec joie, nous délivre par sa bienveillante intercession, des maux présents et de la mort éternelle. Par le Christ notre Seigneur. Amen. Que le secours divin demeure toujours avec nous. Amen ». voir le Bréviaire romain, latin-français, publié sous l’autorité et le contrôle de P. Journel, I, Desclée et Cie, Paris-Tournai, 1965, p. 28.

[35] BERGSON, H., 1932.

[36] DS, 29 (1003).

[37] Le Concile de Trente, réuni à Trente (Italie) de 1545 à 1563, avait pour mission de restaurer la discipline dans l’Eglise.

[38]LES QUINZE SOUFFRANCES ET DOULEURS SECRETES DE JESUS.

[39] RANDLES, W.G.L.., L’ancien royaume du Congo, des origines à la fin du XIXe siècle, Paris, Mouton, 1950, p. 158.

[40] O.c.ibid.

[41] LAVIGERIE, Œuvres choisies, t. I, p. 101, cité par BATSIKAMA, o.c., p. 8 : «  Une autre pensée se mêle dans nos cœurs à celle de la foi : la pensée de la France. C’est pour elle aussi que nous allons travailler. Nous sommes les premiers Français qui, envoyés par notre Evêque, Français comme nous, allons porter la langue de la France et son influence dans les profondeurs africaines » 

[42] Sur la chronologie des rois du Kongo établie par J. Van Wing, o.c., 35-36, propose de distinguer 2 périodes principales : 1. Avant la découverte du Zaïre (en 1482), 2. Après la découverte (Les rois chrétiens). Dans la deuxième période, il distingue 1. La première lignée, 2. Pendant l’ère des compétitions, 3. Au XIXe siècle.

[43] La Prat. Missionnaire, p. 72.

[44] La Prat. Missionnaire, p. 73.

[45] Ibid., p. 73.

[46]Préparation évangélique, col. 859.

[47] (épreuve du poison).

[48] La Pratique missionnaire, p. 80-81.

[49] La Prat. Miss. , p. 83-87.

[50] Ibid. , p. 91-92.

[51] L. JADIN, o.c. , p. 493.

[52]Ibid., p. 527, 529, 532.

[53] Cf. M. SINDA, o.c., p. 35.

[54] Nous en avons déjà traité. Voir néanmoins L. JADIN, o.c., p. 523.

[55] Nous en avons déjà parlé. Voir néanmoins L. JADIN, o.c., p. 552.

[56] Nous en avons parlé. Voir L. JADIN, o.c., p. 556.