PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

FASCICULE N°6

 

 

 

NOTES D’INITIATION PHILOSOPHIQUE

 

ARCHIVES PHILOSOPHIQUES   POUR MEMOIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVESITE DE KINSHASA

JANVIER 2017

 

TABLE DES MATIERES

 

TABLE DES MATIERES... i

I.       INTRODUCTION.. 1

II. QUALITES REQUISES.. 2

III. EXEMPLES-TYPES.. 3

III.1. PYTHAGORE (570-. 3

A. L’HOMME.. 3

B. PROJET POUR L’HUMANITE.. 3

C. METHODE.. 4

C.1. POSTULATS.. 4

C.2. PRINCIPE DU DOUBLE ENSEIGNEMENT.. 4

C.3. CREATION DE L’INSTITUT.. 4

D. RESULTATS.. 5

E. CRITIQUE.. 6

III.2. SOCRATE (470-399). 6

A. L’HOMME.. 6

B. PROJET POUR L’HUMANITE.. 7

C. QUI SONT LES SOPHISTES ?. 8

D. RESULTATS.. 9

E.      CRITIQUE.. 9

IV. CE QU’EST LA PHILOSOPHIE.. 10

V. QUELQUES FIGURES PHILOSOPHIQUES HISTORIQUES.. 14

V.1. THALES DE MILET (639-548). 14

a)     SA VIE.. 14

b)          SA DOCTRINE.. 20

V.2. PLATON (428-348). 21

V.3. ARISTOTE (384-322). 26

a) SA VIE.. 26

b) Œuvres. 29

V.4. ANAXIMANDRE DE MILET (610- vers 546). 31

V.5. ANAXIMENE DE MILET (550-480). 31

V.6. XENOPHANE DE COLOPHON (Milieu du Ve s.). 32

V.7. HERACLITE D’EPHESE (540-480). 32

V.8. PARMENIDE D’ELEE (504-450). 32

V.9. ZENON D’ELEE (Né en 490). 33

V.10. EMPEDOCLE D’AGRIGENTE (494-443 ?). 35

V.11. ANAXAGORE (500-428). 35

V.12. DEMOCRITE (460-370). 35

VI. CE QU’EST LE PHILOSOPHE.. 36

CONCLUSION.. 37

 

 

 


  1. I.                  INTRODUCTION

 

Depuis son origine à Bologne, en Italie, au IXème siècle de l’ère chrétienne, l’université, centre de recherche, de création, de promotion et de diffusion de la culture la plus haute pour le bonheur humain, fruit de l’alliance savoir et sagesse, constitue le condensé institutionnel de l’initiation au savoir-sagesse des 4 plus anciennes civilisations de la terre : la chinoise, l’égyptienne, l’indienne et la mésopotamienne.

 

Comme, au VIème siècle avant l’ère chrétienne, Pythagore donna à ce savoir-sagesse, auquel les meilleurs s’initiaient, le nom de philosophie, on peut dire que ce à quoi on s’initie, quand on entre à l’université, c’est à la philosophie. Sa mission est de dissiper, par les lumières du savoir, les ténèbres de l’ignorance et, par la force de la vertu, fruit de la sagesse, de briser les chaines du vice.

 

Les philosophes se définissent comme des amis du savoir et de la sagesse (jiloV, sojia) et être initié à la philosophie c’est être initié au goût du savoir et à l’amour de la vertu.

 

Parce que l’harmonie du couple savoir-sagesse ne va pas de soi, celui ou celle qui veut s’initier à la philosophie doit s’engager de toutes ses forces pour combattre l’ignorance et le vice. D’où les qualités requises ci-dessous.

 


II. QUALITES REQUISES

 

Seuls ne peuvent s’engager avec fruit dans la démarche philosophique que les hommes et les femmes :

 

Les plus fermes

Qui ont les goûts pour les études

Les plus courageux

Qui ont le goût à la recherche

Les plus beaux

Qui ont le goût à la conversation

Les plus virils

Qui ont le souci de la vérité

Les plus affables

Qui ont le souci et la soif du savoir

Les plus disposés à l’étude

Qui ont le souci et la soif du savoir-être

Les plus disposés à apprendre

Qui ont la grandeur d’âme

Qui ont une bonne mémoire

Qui sont vertueux et amoureux de la vertu

Qui ont une résistance invincible à la fatigue

Qui sont contempteurs des vices et du goût des apparences

Qui ont l’amour du travail sous toutes ses formes

Bien conformés de corps et d’esprit

 

Comme il est impossible de contraindre quelqu’un à faire le bien, seuls des exemples d’hommes et de femmes de bien peuvent entraîner d’autres hommes et femmes de bonne volonté à faire le bien.

 

Voilà pourquoi nous proposons ici l’exemple de vie de deux bons disciples des Maîtres Egyptiens, nos ancêtres et créateurs de la culture philosophique universelle, dont les Grecs ont voulu s’attribuer faussement la paternité[1].

 

Il s’agit de Pythagore et de Socrate.

 

Puisse leur exemple aider la jeunesse, en général, et concrètement la jeunesse congolaise si déboussolée par l’imposture matérialiste, amoraliste et nihiliste européenne.

 

III. EXEMPLES-TYPES

 

III.1. PYTHAGORE (570-

 

A. L’HOMME

 

Né sans doute en 570 à Crotone, en Ionie. Sans doute de père marchand. Sans doute disciple de Thalès de Milet (639-548) et d’Anaximandre (610-546). Doué d’une grande éloquence naturelle et surtout d’une passion ardente pour la vérité. Doué d’un enthousiasme profond pour la vertu. Doué d’un grand oubli de soi. Il n’aspira ni ambitionna aucune fonction publique, ni celle de magistrat, ni celle de député. Il prétendit exercer son influence par les seules lumières de la connaissance et la seule force de la vertu. Empreint de majesté, il inspirant le respect. Menant une vie austère et frugale. S’habillant sobrement d’une tunique blanche. A beaucoup voyagé, comme tous les philosophes de son temps, vers les contrées réputées pour leur haut degré de bienfaits de civilisation et du trésor de la connaissance, pour :

  1. 1.    Observer les mœurs et les institutions et surtout
  2. 2.    S’instruire au contact des hommes les plus éclairés.
  3. 3.    Il résida longtemps en Egypte.
  4. 4.    Revenu dans son pays à Samos, il enseigna la géométrie et l’arithmétique qu’il avait apprises en Egypte.

 

B. PROJET POUR L’HUMANITE

 

  1. 1.    Instruire et améliorer les hommes.
  2. 2.    Réformer et perfectionner les mœurs.
  3. 3.    Exercer sur les hommes une influence bénéfique et édifiante par les lumières de la connaissance et la force de la vertu.
  4. 4.    Conduire les peuples à la liberté, en formant de bons magistrats capables de préparer et d’exécuter correctement de bonnes lois. Il donnait des conseils aux magistrats qui le consultaient. Il leur recommandait la bonne foi et la justice. Il leur présentait l’anarchie comme le plus grand des maux et l’éducation comme le moyen le plus efficace d’assurer un jour d’heureuses destinées à l’Etat.

 

C. METHODE

 

C.1. POSTULATS

 

  1. 1.    Pour porter des fruits, la vérité doit tomber sur un sol convenablement préparé.
  2. 2.    La fausse science, produit d’une instruction superficielle, est plus néfaste que l’ignorance.

 

C.2. PRINCIPE DU DOUBLE ENSEIGNEMENT

 

  1. 1.    Un enseignement pour le grand public, moins exigeant et
  2. 2.    Un enseignement réservé à un groupe choisi d’élèves, avec de longues épreuves.

 

C.3. CREATION DE L’INSTITUT

 

Vers 530, Pythagore fonda une association religieuse. Elle promettait une vie heureuse dans l’au-delà.

 

  1. 1.    Le recrutement se faisait aussi bien dans les milieux des femmes que des hommes, aussi bien dans les milieux des Grecs que de non Grecs.
  2. 2.    Les différentes épreuves visaient à :

-      Fortifier l’âme, en la purifiant et en domptant les sens ;

-      Façonner l’esprit aux habitudes de la méditation, pour vaincre la douleur et faire supporter les privations.

  1. 3.    Les adeptes devaient subir un silence de 2 à 5 ans.
  2. 4.    C’est après cette préparation qu’ils étaient initiés à la doctrine secrète, dont les sciences mathématiques formaient l’introduction.
  3. 5.    Les adeptes devaient prêter serment d’en garder le secret.
  4. 6.    Les adeptes habitaient ensemble avec leurs familles dans un auditoire commun et mettaient leurs biens en commun.
  5. 7.    Ils vivaient toute la journée une règle tempérée par :

-      La promenade

-      Le chant

-      La musique instrumentale.

  1. 8.    Ils ne mangeaient ni viande ni poisson.
  2. 9.    Ils ne buvaient pas de vin.
  3. 10.     Ils étaient vêtus d’une tunique blanche d’une extrême propreté.
  4. 11.     Les cérémonies religieuses se mêlaient aux travaux et à l’étude.
  5. 12.     Les Pythagoriens croyaient à la transmigration des âmes.

 

D. RESULTATS

 

  1. 1.    Par la force des choses, l’Institut a exercé sur l’Etat une action puissante et bénéfique. Mais il suscita aussi une grande hostilité de la part de certains membres de la communauté pour leur inaptitude.
  2. 2.    L’institut subit tour à tour les réactions violentes des foules soulevées contre lui et les attaques d’hommes puissants que les préceptes de Pythagore n’arrangeaient pas.
  3. 3.    Les adeptes opposèrent à la persécution beaucoup de :

-      Fermeté

-      Calme

-      Courage

-      Patience.

  1. 4.    Ainsi la vie d’un Pythagorien est devenue, dit Platon, cet autre bon élève de l’école africaine de philosophie, synonyme de vie exemplaire.

 

E. CRITIQUE

 

On a reproché à Pythagore d’encourager les sociétés secrètes ou de la vie en castes. Les lumières du savoir ne peuvent être, selon ces critiques, le privilège de quelques initiés.

 

III.2. SOCRATE (470-399)

 

A. L’HOMME

 

1. Né en 470 à Athènes d’un modeste sculpteur et d’une sage femme qui s’appelait Phénarète.

2. Doué d’un grand sens d’oubli de soi.

3. Courageux. Il a bravé les privations les plus dures, les inimitiés les plus dangereuses et les injures les plus humiliantes.

4. Persévérant dans l’effort.

5. Habitué à la tempérance.

6. Doué d’un sens élevé de l’observation.

7. Doué d’une grande capacité de repli sur soi.

8. Doué d’une déférence illimitée pour la voix intérieure, son

     Génie.

9. Doué d’un sens élevé de la justice et d’une véritable     

     aversion pour l’injustice.

10. Avide à apprendre.

11. Il commence sa mission à l’âge de 30 ans, en 440.

12. Il meurt empoisonné, en 399, à Athènes.

13. Il est objet de l’estime des plus illustres de ses

        contemporains.

14. Mais il est aussi l’objet de beaucoup de haines, de

        calomnies les plus infâmes et d’imputations injurieuses.

15. Ses biographes les plus connus sont Xénophon et Platon.

-      Xénophon, en homme pragmatique et peu versé dans les spéculations, a reproduit avec le plus de fidélité possible les sujets des entretiens de Socrate.

-      Platon, plus doué, a fait mieux connaître la méthode de Socrate. Il nous initie mieux dans tous les secrets de l’art qui l’ont fait valoir.

Il a déployé sous nos yeux toutes les grâces que la méthode a prises dans l’ironie. Platon a su mêler ses propres idées à celles de son maître. Il a reconnu et exalté celui qui a su joindre à une raison forte une connaissance profonde des tentatives faites avant lui d’édification d’un temple à la vertu et à la divinité.

 

B. PROJET POUR L’HUMANITE

 

  1. 1.    Détruire les erreurs nuisibles à la moralité, qui rongeaient sa société.
  2. 2.    Eclairer les hommes quels qu’ils soient, sur leurs vrais intérêts.
  3. 3.    Délivrer les hommes de leurs préjugés et de leurs passions funestes.
  4. 4.    Conduire les hommes à la vertu par la vérité.
  5. 5.    Opérer la réforme morale de ses concitoyens.
  6. 6.    Libérer la jeunesse du piège sophiste ; la sophistique lui paraissait comme le reflet de la corruption de la société grecque de son temps.
  7. 7.    Libérer la société athénienne toute entière de la dépravation croissante des mœurs suscitée par les ambitions et l’avidité de quelques individus prêts à tout pour atteindre leurs fins.
  8. 8.    Protéger les faibles contre les attaques sournoises des forts.
  9. 9.    Accoucher, éduquer et emmener à l’âge de maturité les germes de bien récupérés dans une âme.
  10. 10.                     Edifier un temple à la vertu et à la divinité.
  11. 11.                     Rendre les hommes plus heureux.
  12. 12.                     L’ironie et la simulation.
  13. 13.                     La feinte de l’ignorance.
  14. 14.                     Passer pour un élève docile, qui ne sait rien, mais    

         qui veut apprendre et qui interroge le maître.

  1. 15.                     Par des questions bien posées il amenait les   

         sophistes à se contredire et à se disqualifier eux- 

         mêmes aux yeux de la jeunesse athénienne.

 

 

C. QUI SONT LES SOPHISTES ?

 

  1. 1.    Des rhéteurs étrangers s’arrogeant le nom de sophiste, c’est-à-dire de précepteur, d’artisan ou de technicien de la sagesse.
  2. 2.    Ils avaient choisi Athènes comme principal théâtre de leur vanité et de leur charlatanisme lucratif.
  3. 3.    Des artistes adroits de la phrase, dans un monde où c’est justement cette habileté qui était la source principale du pouvoir et de la richesse.
  4. 4.    Le machiavélisme des meneurs politiques et les vices brillants des chefs de cette génération corrompue trouvèrent appui chez les sophistes.
  5. 5.    C’étaient des étrangers indifférents au bien-être des Athéniens. La plupart étaient des Siciliens ou des Grecs des colonies grecques d’Italie, etc.
  6. 6.    C’étaient des aventuriers brillants et spirituels qu’un sordide intérêt ou une vaine ostentation promenait de ville en ville.
  7. 7.    Ils vendaient des dissertations septiques à des jeunes avides de pouvoir, jaloux de s’élever aux premières places par le secours de l’éloquence.
  8. 8.    Des dialecticiens subtils.
  9. 9.    Des hardis penseurs.
  10. 10.                     Des fameux improvisateurs encyclopédiques.
  11. 11.                     Des anarchistes intellectuels redoutables. Parmi les  

         plus fameux, on cite :

  • Gorgias de Leonte (487-380) ;
  • Protagoras d’Abdère (480-410) ;
  • Prodicos de Céos (Ve s) ;
  • Prolus d’Agrigente (Ve s) ;
  • Thrasymaque de Chalcédoine (Ve s) ;
  • Euthydème de Chéos (Ve s).

 

D. RESULTATS

 

  1. 1.    Il a su inspirer de la méfiance, du mépris et de l’aversion pour :
  • Georgias de Léonte (487-380), qui soutenait qu’il n’existe aucune réalité et que s’il existait quelque chose de réel, nous ne pourrions ni en avoir une notion juste ni la communiquer à d’autres.
  • Protagoras d’Abdère (480-410), qui doit sa célébrité à ses connaissances étendues et à ses dons d’orateur et de vulgarisateur. Il soutenait l’impossibilité de parvenir à une connaissance de la vérité suffisante aux besoins de l’homme. « L’homme, disait-il, est la mesure de toutes choses, de celles qui sont en tant qu’elles sont et de celles qui ne sont pas, en tant qu’elles ne sont pas ».
  • Prodicos, qui soutenait que la vie était le plus funeste don fait à l’homme et que le retour au néant était la délivrance la plus désirable.
  • Prolus et Thrasymaque, qui niaient la différence intrinsèque entre le bien et le mal, le juste et l’injustice.
  1. 2.    Parmi les preuves du succès de sa méthode on peut citer l’acharnement de ceux dont les intérêts étaient menacés.

 

  1. E.    CRITIQUE DES ADVERSAIRES ET LECON SOCRATIQUE

 

  1. 1.    Ses ennemis l’ont accusé d’introduire de nouvelles divinités sous le nom de Génie et de corrompre la jeunesse athénienne.
  2. 2.    Tranquille, Socrate refuse de recourir aux moyens appropriés pour sa défense, dont l’aide d’un bon avocat et ce, à la demande de son Génie.
  3. 3.    Avant de mourir, il déclara :

 

« J’ai vécu jusqu’ici le plus heureux des hommes … Les dieux me préparent une mort paisible, la seule que j’eusse désirée. La postérité se prononcera entre mes juges et moi ; elle me rendra justice que loin de songer à corrompre mes compatriotes, je n’ai cherché qu’à les rendre meilleurs ».

IV. CE QU’EST LA PHILOSOPHIE

 

Les deux exemples, qui précèdent, suffisent à donner une idée de ce qu’est la philosophie.

 

Comme on l’a vu chez Pythagore et Socrate, disciples des maîtres égyptiens, la philosophie est, si l’on en croit Platon, disciple de Socrate, divisée en morale, physique et dialectique. Elle vise le perfectionnement moral personnel, l’harmonie des familles, la bonne gouvernance des Etats et la reconnaissance de la divinité, comme pouvoir créateur et régulateur de l’univers.

 

On y retrouve le sens retenu par Pythagore d’un savoir-sagesse, hélas, remis en question par l’esprit mercantiliste de la révolution commerciale européenne. 

 

Cette tendance, pourtant fondatrice de la philosophie, est perçue en Europe, depuis sa Renaissance, aux XVème-XVIème siècles, comme une menace mortelle pour l’autonomie humaine. Elle voit, au contraire, dans le sevrage d’avec Dieu, une libération et une victoire décisives de l’homme.

 

Car, selon la pensée européenne moderne, la coexistence Homme-Dieu est impossible, l’un excluant l’autre.

 

La coexistence correspond, à ses yeux, à l’âge primitif de l’humanité, où c’est le prêtre, cerveau et cœur, qui est la voûte et la lumière. Il sait ce qu’est Dieu, ce qu’est l’homme et comment on peut connaître l’un par l’autre[2].

 

En fait, cette perception des modernes est, comme nous l’avons déjà noté plus haut, tributaire d’une lecture mercantiliste et partielle du patrimoine culturel des 4 plus grandes civilisations de l’humanité, lequel était divino-humain, comme l’ont montré les 2 exemples-types donnés.

 

On peut déplorer sa persistance en modernité euro-occidentale, après le décryptage des hiéroglyphes par le Champollion le Jeune, en 1822, et la mise en évidence des richesses de la civilisation égyptienne, dont des chercheurs européens, tel Barjavel, reconnaissent qu’elle est la mère de toutes les civilisations occidentales.

 

Depuis lors, l’Europe aurait dû se rendre compte que sa crainte de voir l’homme s’absorber dans la divinité n’était pas fondée. Bien au contraire, la primauté de la signification spirituelle de la vie prônée par l’Egypte pharaonique a fait de celle-ci l’une des plus prestigieuses civilisations que la terre ait connues, avec une science et des techniques dignes d’admiration, encore aujourd’hui. Ce sont ses prêtres qui ont formé Thalès, dont l’école ionique est la source de toutes les philosophies grecques. C’est de cette école que sortirent Pythagore, Socrate, Xénophon, Platon, Aristote, que les Européens révèrent.

 

Voici comment René Barjavel évoque la dépendance égyptienne des civilisations occidentales et comment il regrette sa méconnaissance ou son abandon :

 

« Le peu que l’on sait de ce que fut en profondeur de la civilisation égyptienne, mère de toutes les civilisations occidentales, nous laisse supposer qu’il fut un temps de l’humanité où il n’y avait pas une science et un religion, mais où l’une et l’autre confondues composaient ce que nous pourrions nommer la Connaissance. Et qu’est-ce que la science, en fait, sinon l’approche de la connaissance de ce qui est ? Et ce qui est, celui qui connaît Dieu ne le connaît-il pas ? Cette connaissance perdue, seuls un rapprochement et une conjonction de la religion et de la science peuvent nous permettre d’espérer qu’elle sera retrouvée un jour[3]».

 

C’est, en fait, chez les sophistes, comme nous le verrons, que la philosophie occidentale moderne a puisé l’abandon du patrimoine divino-humain ancien et le rejet de l’harmonie ancienne savoir-sagesse

L’Europe a, certes, permis ainsi à l’humanité une production impressionnante des valeurs matérielles, mais l’abandon de l’harmonie ci-haut évoquée a eu des effets catastrophiques pour l’humanité.

 

Encore une fois, donnons la parole à Barjavel. Il décrit très bien, à notre avis, la dramatique situation actuelle, en dépit des apparences d’un monde en bonne santé :

 

« Tout a dégénéré en même temps. Les marchands se sont introduits entre les artisans, la paroisse est devenue obèse, le prêtre a oublié le sens des mots qu’il prononce et des gestes qu’il dessine machinalement au-dessus de l’autel désert. Personne ne connaît plus personne, ni même soi-même. La science de l’homme totalement perdue. L’homme d’aujourd’hui ne sait, ni où il est, ni pourquoi il est, ni ce qu’il est.

 

« Tandis que l’emportent les forces énormes qui maintiennent la création dans un équilibre tourbillonnant, il n’a d’autres ressources, pour échapper au désespoir, que de se fabriquer des désillusions, qui le rassurent en ramenant ses horizons aux limites de son égoïsme le plus étroit.

 

« Ainsi chaque couple d’amoureux oublie-t-il le reste du monde et pense-t-il que ce qu’il nomme son ‘amour’ est un sentiment grandiose, unique, dont l’humanité n’a jamais connu d’équivalent …[4] ».

 

« Chaque parcelle de l’univers, du microcosme au macrocosme est un mot du message.

 

« Les relations des mots entre eux, les atomes et les molécules, des feuilles avec les fruits et les racines, du sang et des os, de la pesanteur et de la chute, du mangeur et du mangé, des étoiles et des Voies lactées, composent une signification totale que nous ne savons plus déchiffrer, ni dans ses détails, ni dans l’équilibre de se parties, ni dans la grande et simple évidence de son tout.

« La lecture d’un brin d’herbe, d’une poignée de terre, d’une foule, d’un petit chat, des étoiles de l’été, devrait nous introduire dans la Connaissance.

 

« L’univers est un livre qui s’écrit sans cesse en pleine clarté. L’homme est un mot, une phrase, un chapitre de ce livre, mais il ne sait plus lire, ni en lui-même, ni dans les autres pages. Par son corps animal, il continue de faire absolument partie du grand fleuve de sa création. Il est dedans, par toutes ses cellules. Mais par sa pensée, il a cru s’arracher de cette dépendance, explorer le fleuve à sa guise. Il a perdu le sens du courant. Il continue à être emporté. Mais il ne sait pas où il va.

 

« Il a inventé de nouvelles lectures, qui lui ont fait oublier celle de l’univers.

 

« Il a élaboré les sciences, qui lui ont fait perdre le savoir.

 

« Toute son attention est appliquée à l’apparence des choses et néglige leur signification. Il est comme un enfant curieux qui suit avec le doigt le contour des lettres et qui ne sait pas lire. Il s’est mis à faire l’inventaire de ce qui est et ne sait plus pourquoi cela est[5] ».

 

A titre d’information, nous présenterons quelques figures philosophiques, héritières de près ou de loin de la culture afro-égyptienne, fondatrice de la philosophie, mais que les Européens modernes ont tendance à ignorer, avec les conséquences malheureuses, que l’on sait pour la marche de l’humanité, comme vient de le montrer le texte ci-dessus.

 

V. QUELQUES FIGURES PHILOSOPHIQUES HISTORIQUES

 

V.1. THALES DE MILET (639-548)

 

a. SA VIE

 

Thalès, l’un des sept sages de la Grèce, fut chef de la première école de philosophie dans cette contrée.

Il était Phénicien et descendait d’une famille illustre. C’est Hérodote (484-420 av. J.-C.), qui nous l’assure et Plutarque (50-125), en s’attaquant à l’opinion de cet historien, ne donne aucune preuve du contraire. Les Grecs ne voulaient pas reconnaître que le premier de leurs sages fût ce qu’ils appelaient un barbare, c’est-à-dire un étranger.

 

Hérodote avait bien aussi ce préjugé ; mais plus voisin des événements, il n’a pas été, comme Plutarque, qui vivait plusieurs siècles après, assez hardi pour nier une vérité qui était populaire de son temps, et que Plutarque lui-même a reconnue en convenant que Thalès ne vint à Milet que dans un âge avancé.

 

Ce fut en Phénicie et non en Grèce que naquit Thalès, l’an 639 av. J.-C., lorsque cette contrée, élevée au plus haut degré de prospérité, fixait l’attention des peuples voisins qui s’agitaient autour d’elle. Les Lydiens, attaqués par les Mèdes, allaient livrer bataille à leur roi Gyaxarès, l’an 625, lorsqu’une éclipse totale du soleil, qui n’avait pas été prédite, effraya les deux nations et les décida à faire la paix.

 

Cet événement frappa l’esprit de Thalès, alors âgé de 14 ans. Montrant un grand désir de s’instruire, il fut envoyé en Egypte pour achever son éducation.

 

Les Scythes envahirent l’Asie-Mineure cette même année 625, en sorte que les parents de Thalès, pour se soustraire aux vexations de ces barbares, vinrent chercher asile auprès de Psammitique, qui, monté sur le trône, avec l’aide des Grecs, en avait retenu un grand nombre auprès de lui.

 

Le jeune Phénicien s’attacha aux prêtres d’Egypte, qui lui enseignèrent les éléments de la géométrie, ainsi que l’assure Pamphila, cité par Diogène Laërce, et résolut de consacrer tous ses moments à la contemplation de la nature.

 

Ces prêtres lui inspirèrent un grand respect pour la divinité ; et Nechao, le roi Egyptien, qui succéda, l’an 614, à son père, Psammitique, ayant entrepris de joindre le Nil à la mer rouge par un canal, Thalès put observer ces travaux, auxquels il fut peut-être employé, ayant alors 25 ans.

 

Ils ne réussirent pas, et Néchao, entraîné par le goût des conquêtes, les négligea, pour envahir la Judée. Ce prince se rendit maître de Jérusalem, l’an 609, et les Scythes, effrayés, se retirèrent en Assyrie. Thalès put alors retourner dans sa patrie. Sa  mère voulut qu’il y choisît une épouse ; mais il préféra de conserver sa liberté : il prévoyait sans doute que le succès de Néchao ne serait pas durable.

 

Les Scythes joints à Nabuchodonosor, fils du roi d’Assyrie, reprirent Jérusalem au bout de trois ans ; et le roi d’Egypte, battu sur les bords de l’Euphrate, l’an 605, abandonna la Phénicie aux Scythes.

 

Apriès, petit-fils de Néchao, fit de nouveaux efforts ; mais dans une seconde bataille livrée en 587, les Chaldéens furent complètement vainqueurs. Jérusalem fut prise, saccagée et brûlée. Tyr était menacée : Thalès quitta la Phénicie pour habiter Milet, où le droit de bourgeoisie lui fut accordé. Quoiqu’il eût alors 52 ans, il avait conservé toutes les forces de la jeunesse, et il profita du loisir que donnaient les richesses qu’il avait apportées, pour se livrer entièrement à ses occupations favorites.

 

Sa mère, qui l’avait suivi, voulut encore l’engager à prendre une épouse : il avait répondu, à ses premières instances, qu’il était trop tôt ; alors il prétendit qu’il était trop tard, et préféra d’adopter le fils de sa sœur, appelé Cibissos.

 

La science qu’il cultiva avec le plus de soin fut l’astronomie. Il découvrit plusieurs propriétés des triangles sphériques, partagea la sphère en 5 zones parallèles, et détermina le diamètre du soleil. Il fut encore le premier parmi les Grecs à donner des raisons physiques aux éclipses du soleil et de la lune, et, qui, détruisant les idées effrayantes et ridicules que le peuple s’en formait, les fît regarder comme un effet naturel des révolutions des astres. Il fît plus : connaissant la période chaldéenne de 18 ans, il annonça aux nations ioniennes que le jour serait soudainement changé en nuit, assignant pour limite à sa prédiction (ce sont les termes d’Hérodote) l’année dans laquelle ce changement aurait lieu.

 

On y voit qu’il n’avait pas osé annoncer le mois, ni le jour ; mais, enfin, sa prédiction s’accomplit, le 28 mai 585 ; et l’on reconnut ainsi qu’il n’y avait rien de surnaturel dans cet événement.

 

C’était un véritable bienfait pour l’humanité ; aussi lui valut-il un hommage très célèbre. Les Milésiens, qui se trouvaient dans l’île de Cos, avaient acheté d’avance, de quelques pêcheurs, ce que retireraient de l’eau le filet qu’ils allaient y jeter ; quand on l’eut retiré, il s’y trouva un trépied d’or, qu’Hélène, à ce qu’on prétend, pour obéir à un ancien oracle, avait jeté dans la mer à son retour de Troie.

 

Cet incident donna lieu à une vive dispute, d’abord entre les pêcheurs et les étrangers, ensuite entre les deux villes, qui prirent partie dans la querelle ; elles étaient sur le point d’en venir aux mains, lorsque la Pythie, consultée, leur ordonna de porter le trépied au plus sage.

 

On l’envoya d’abord à Thalès, et ceux de Cos cédèrent sans peine à un seul particulier ce qu’ils allaient disputer avec les armes à tous les Milésiens. Thalès le renvoya à Bias de Priène, qui, disait-il, était plus sage que lui ; Bias, avec la même modestie, le fit passer à un troisième, et, après avoir été ainsi successivement envoyé à cinq autres, le trépied revint une seconde fois à Thalès, qui le fit porter à Thèbes, en Boétie, où il fut consacré à Apollon Isménien. Ce fut ainsi que les hommes se trouvèrent en quelque sorte forcés de convenir que le prix, qu’on leur avait proposé, ne convenait qu’à la Divinité. Les cinq autres sages, car c’est le nom que l’on donna à tous les sept, sont, suivant Platon, Pittacus de Mitylène, Solon d’Athènes, Cléobule de Lindes, Mysos de Chènes, et Ghilon de Lacédémone. Tous ensembles allèrent à Delphes, où l’on célébra les jeux pythiques, qui y occasionnèrent une grande réunion, en l’an 582 avant J.-C. C’est là que furent proclamés les sept sages. Car c’est le nom qu’on leur donna.

 

Il avait déjà 69 ans, en l’an 570, lorsqu’Amasis envahit le royaume d’Egypte, après avoir détrôné le roi légitime, Apriès. L’usurpateur voulait faire oublier la manière, dont il était parvenu au trône, en rassemblant autour de lui les hommes distingués par leurs talents et leurs vertus. Il crut devoir à Thalès des marques d’estime particulières, et affecta d’admirer une mesure des Pyramides, par le moyen de leur ombre, opération qui ne devrait surprendre les géomètres Egyptiens. Thalès ne se laissa pas séduire et, dans un repas, comme on vint à parler du naturel des animaux domestiques, il dit que le plus méchant des animaux sauvages était le tyran, et des animaux domestiques le flatteur.

 

On sait qu’Amasis n’entendit pas avec plaisir ce propos que Thalès dit avoir été tenu, en plaisantant, par Pittacus, tyran de Mytilène. Notre philosophe quitta l’Egypte aussi tôt après, et revint à Milet, en passant par Sardes, où il vit le jeune Crésus, fils du roi Allyatès ; ce prince écouta ses leçons avec docilité, ainsi que celles de Solon, qui l’avait accompagné dans ces deux voyages.

 

L’an 568, voulant retourner à Delphes, Thalès s’arrêta chez Périandre, tyran de Corinthe, qui lui donna un banquet célèbre dont le récit nous a été transmis par Plutarque. Ce fut là que l’on vint dire à Thalès qu’Amasis avait adressé plusieurs questions au roi d’Ethiopie, et qu’il en avait reçu les réponses suivantes :

 

« Qu’y a-t-il de plus ancien ? Le temps ; de plus grand ? Le monde ; de plus sage ? La vérité ; de plus beau ? La lumière ; de plus commun ? La mort, de plus utile ? Dieu ; de plus nuisible ? Le démon ; de plus fort ? La fortune ; de plus facile ? Le plaisir…

 

« Aucune de ces réponses n’est admissible, dit Thalès ; toutes sont marquées au coin de l’erreur et de l’ignorance.

 

« D’abord comment le temps peut-il être ce qu’il y a de plus ancien, puisqu’on le divise en passé, présent et avenir ? Ce dernier est certainement moins ancien que les événements actuels. Dire que la vérité est la sagesse, c’est, me semble-t-il, confondre l’œil et la lumière. Si d’ailleurs la lumière est, selon le roi d’Ethiopie, ce qu’il y a de plus beau, pourquoi ne pas nommer le soleil lui-même ? Quant aux autres réponses, celles qu’il a faites sur les dieux et les démons sont aussi hardies que dangereuses.

 

Ce qu’il dit de la fortune est à tout à fait déraisonnable : si elle est réellement si forte et si puissante, comment change-t-elle avec tant de facilité ?

 

Enfin, la mort n’est pas ce qu’il y a de plus commun, puisqu’elle n’existe point parmi les vivants ».

 

Thalès ne se contenta pas de blâmer les réponses qui ont été faites ; il crut devoir faire d’autres, ce que tous les convives approuvèrent, et qui méritent d’être rapportées :

 

« Qu’y a-t-il de plus ancien ? Dieu ; car il est éternel ; de plus grand ? L’espace ; il contient le monde, qui lui-même renferme tout. Ce qu’il y a de plus beau ? Le monde, parce qu’il est l’ouvrage de Dieu ; de plus sage ? Le temps, il a découvert ou découvrira tout ; de plus commun ? L’espérance : elle reste à ceux mêmes qui n’ont rien ; de plus utile ? La vertu : elle fait user de tout ; de plus nuisible ? Le vice : il corrompt tout par sa présence ; de plus fort ? La nécessité : elle seule est invincible ; de plus facile ? Ce qui est la nature : on se lasse souvent du plaisir même ».

 

On ne peut contester la justesse de ces réponses ; et celui qui les a faites méritait d’avoir un grand nombre de disciples.

 

Ainsi, Thalès fonda l’école ionique, de laquelle sont dérivées toutes les sectes des philosophes de la Grèce. C’est d’elle que sortirent Pythagore, Socrate, Platon et Xénophon.

 

Il mourut à l’âge de 90 ans, dans la 58ème olympiade commencé le 15 juillet 548. Lucien le fait parvenir jusqu’à 100 ans. Il assistait aux jeux de la lutte, lorsque la chaleur du jour, la soif et les infirmités de la vieillesse lui causèrent tout d’un coup la mort. On écrivit sur son tombeau : « Autant le sépulcre de Thalès est petit ici-bas, autant la gloire de ce prince des astronomes est grande dans la région étoilée ».

 

On lui éleva une statue ; et Diogène Laërce composa pour lui, longtemps après, ce que les Grecs appelaient un épigramma :

 

« Pendant que Thalès est attentif aux jeux de la lutte, Jupiter l’enlève de ce lieu. Je loue ce dieu d’avoir approché du ciel un vieillard dont les yeux obscurcis par l’âge ne pouvaient plus envisager les astres de si loin ».

 

Il est donc faux de dire qu’il est mort au fond d’un puits, comme le dit Lafontaine. Hérodote, rempli d’admiration pour celui à qui la Grèce avait tant d’obligations, a donné dans un autre écart, en faisant honneur à Thalès d’une prédiction qu’il n’avait pu faire, et en confondant l’éclipse qu’il eut la gloire d’annoncer avec celle qui n’avait sûrement été prédite par personne, puisqu’elle causa une égale frayeur aux Lydiens et aux Mèdes.

 

 

 

 

b. SA DOCTRINE

 

A travers les réponses ci-dessus rapportées, on voit clairement dessinées les lignes maîtresses de sa doctrine, dont nous avons vu le résumé chez Pythagore et Socrate.

 

« La doctrine, qu’il leur enseignait, remontait à sa véritable source, celle des Egyptiens, où elle avait été puisée ; elle rendait hommage à un dieu éternel, qui avait formé le monde ; elle lui donnait une âme universelle, de laquelle dérivaient une foule d’âmes unies à des corps, dont les germes se développaient dans l’eau ».

 

C’est dans ce sens que, suivant Thalès, l’eau était le principe de tout. Ces âmes unies à des corps étaient douées de liberté, en vertu de laquelle elles se rendaient dignes d’animer des corps plus ou moins parfaits, jusqu’à ce que, d’une existence à l’autre, en remontant dans l’échelle infinie des destinées, elles parvinssent à mériter de se réunir entièrement à la source, qui était Dieu.

 

Telle était cette métempsychose que Pythagore développa dans la suite, et qu’il apprit de Phérécides, à qui Thalès avait donné des livres phéniciens sur lesquels cet élève composa ses ouvrages de théologie.

 

Quant à Thalès, il publia seulement un traité sur les solstices, un autre sur les équinoxes, divers écrits en vers sur les météorites, et une astronomie nautique …, traités qui ne sont cités nulle part.

 

Sur la fin de sa vie, il découvrit que le diamètre du soleil était la sept cent vingtième partie de son orbite ; il communiqua sa découverte à Mandrytès de Priène qui, charmé d’avoir acquis une connaissance nouvelle et inopinée, laissa le maître de fixer la récompense qu’il voudrait avoir.

 

Thalès n’en voulut point d’autre qu’un engagement formel de le reconnaître pour inventeur lorsque Mandryetès la communiquerait à d’autres.

 

On voit qu’il méprisait les richesses ; et ce fut un sujet de reproche de la part de ceux qui n’apercevaient point l’utilité des sciences qu’il enseignait.

 

Ils lui dirent que la philosophie n’avait aucun avantage, puisqu’elle ne procurait point d’argent. Il leur prouva par un moyen très simple combien, il lui serait facile de démontrer le contraire.

 

Ses observations météorologiques lui avaient fait prévoir, dès l’hiver, qu’il y aurait une récolte abondante d’olives. Il loua tous les pressoirs à l’huile de Milet et de Chio, à un prix fort modéré, parce que personne n’avait pensé à cette spéculation.

 

Ensuite au moment de la récolte, comme les demandeurs se présentaient en grand nombre, il céda ses marchés aux conditions qu’il prescrivait lui-même, et gagna par ce moyen une somme considérable.

 

Ce fut ainsi qu’il fit voir, dit Aristote, qu’il serait facile aux philosophes de s’enrichir s’ils le voulaient ; mais ce n’est pas à cela qu’ils s’appliquent.

 

L’unique occupation de Thalès était d’acquérir de nouvelles connaissances, d’éclairer son siècle et de vaincre ses passions[6].

 

V.2. PLATON (428-348)

 

Concernant Platon, c’est moins sa vie que son projet comme enseignant de philosophie, qui nous retient ici.

 

Il fit mieux, en cette matière, que ses devanciers, Thalès, Pythagore, Xénophane, Socrate. C’est ce qu’exprime l’extrait suivant d’Aristoclès de Messine (2ème s. av. J.-C.) sur la philosophie de Platon reproduit par Eusèbe de Césarée dans sa Préparation évangélique[7]:

 

« Si jamais personne enseigna la philosophie avec talent et avec gloire, ce fut Platon. Les disciples de Thalès ne se livrèrent qu’à l’étude de la nature ; les Pythagoriciens enveloppèrent de ténèbres toutes les connaissances humaines ; Xénophane et son école, en se livrant à des vives discussions, frappèrent les philosophes de vertiges, sans ne leur procurer aucun avantage réel. Socrate lui-même, comme on dit et comme le disait Platon, ne fit qu’ajouter le feu au feu.

 

« Ayant reçu de la nature un esprit pénétrant, habile à soulever des questions sur toute sorte de matières, il excita de nouvelles discussions sur la morale et la politique, et s’efforça le premier à découvrir la nature des idées. Mais après avoir fait naître tant de disputes, provoqué tant de recherches, il fut arrêté tout à coup par la mort.

 

« D’autres, s’attachant à une branche de la science, la cultivèrent exclusivement ; ceux-ci la médecine, ceux-là les mathématiques ; quelques-uns la poésie ou la musique : la plupart épris par les charmes de la parole, ambitionnèrent le titre d’orateur ou celui de logiciens.

 

« Pour les disciples de Socrate, ils professèrent des opinions diverses et se combattirent les uns les autres. Ceux-ci envièrent la grossièreté et l’apathie d’une vie cynique, ceux-là ne soupirèrent qu’après la volupté ; les uns se vantaient de connaître tout, d’autres prétendaient qu’ils ne savaient rien.

 

« On en voyait qui se mêlaient à la foule, qui voulait vivre au milieu du monde, se perdre dans la multitude : il y en avait, au contraire, que vous n’eussiez pu jamais, ni entretenir, ni aborder.

 

« Mais Platon, connaissant que la science de la divinité et celle de l’homme doivent se confondre, partit le premier de ce principe, et déclara que la philosophie devait d’abord s’occuper de la nature des êtres, puis diriger la vie morale de l’homme, et tracer enfin les règles du raisonnement.

 

« Il pensait que celui-là ne peut se former des idées justes sur les choses humaines, qui n’ait point d’abord arrêté ses regards sur la nature de Dieu. Comme des médecins, lorsqu’un membre est malade, prennent le soin de guérir le corps entier, de même celui qui veut pénétrer la nature de l’homme doit commencer par étudier celle de ce grand tout, dont l’homme n’est qu’une faible partie.

 

« Il disait aussi qu’il existe deux sortes de bien, l’un qui est le nôtre, l’autre qui est celui de la nature ; que le dernier est supérieur au précédent, qui n’existe que par lui.

 

« Le musicien Aristoxènes prétend que cette idée était venue de l’Inde. Socrate ayant rencontré dans Athènes un Indien qui lui demanda en quoi consistait sa philosophie, répondit qu’elle consistait dans l’examen de tout ce qui intéresse la vie humaine. Alors l’étranger se mit à rire en disant qu’on ne pouvait pas comprendre la nature de l’homme, quand on ignorait celle de Dieu.

 

« Ce récit est-il exact ? Ce que ne pourrait éclairer aucune discussion. Toujours est-il que Platon divisa la philosophie en trois branches, celle qui traite de la nature entière, la science du gouvernement et la logique … ».

 

Eusèbe fait remarquer que Platon s’est sans doute inspiré des Hébreux, qui divisaient également la philosophie en trois parties : la morale, la logique et la physiologie (science de la nature).

 

Quant à la vie de Platon, elle fut plutôt tourmentée, poursuivant un destin de réformateur politique sur le terrain, qui lui échappa jusqu’à sa mort, intervenue à au moins 80 ans d’âge, vers 348-347. Ce fut après l’assassinat de Dion, sur qui reposaient tous ses espoirs de réformateur.

 

Mais il ne renonça pas, et dans un grand ouvrage, Les Lois, il précisait dans le détail la constitution de la cité future et idéale. Quand la mort le frappa, il achevait ce dernier écrit.

 

En ce qui concerne l’œuvre, il est remarquable que presque tous les écrits de Platon sont des dialogues, sauf l’Apologie, où la part du dialogue est pratiquement nulle, le Timée et le Critias, où elle est très réduite. Sans doute, en leur donnant cette forme, Platon se proposait-il « d’imiter » ces entretiens familiers que Socrate, un peu partout, avait avec les uns et les autres. Aristote y reconnaissait le genre du mime, c’est-à-dire d’une petite comédie, à peu de personnages, « imitant » la vie ordinaire. Mais, en outre, une telle forme littéraire est l’expression immédiate de la méthode philosophique elle-même : la « dialectique », méthode qui consiste à s’entretenir jusqu’à ce que sur chacun des points de la question envisagée, on soit parvenu, d’une démarche bien réglée, à un accord affectif et loyal, entre soi ou avec soi, sur ce que l’on cherche ; accord qui permettra de progresser ensuite sur d’autres semblables accords, en continuant ainsi aussi longtemps qu’on n’aura pas, finalement, obtenu un accord qui, ne dépendant pas d’un autre plus élevé, se suffise à lui-même.

 

Les œuvres de Platon se présentent comme suit :

 

1° DIALOGUES PRECEDANT OU SUIVANT IMMEDIATEMENT LA

     MORT DE SOCRATE 

 

  1. a.    PROTAGORAS ou LES SOPHISTES
  2. b.    ION ou sur L’ILIADE
  3. c.     APOLOGIE DE SOCRATE
  4. d.   CRITON ou DU DEVOIR
  5. e.    EUTHYPHRON ou DE LA PIETE
  6. f.      CHARMIDE ou DE LA SAGESSE MORALE
  7. g.    LACHES ou DU COURAGE
  8. h.   LA REPUBLIQUE (livre 1) ou DE LA JUSTICE
  9. i.      LE GRAND HIPPIAS ou DU BEAU
  10. j.       LYSIS ou DE L’AMITIE
  11. k.    LE PETIT HIPPIAS ou DU FAUX
  12. l.       ALCIBIADE ou DE LA NATURE DE L’HOMME

 

2° DIALOGUE PRECEDANT LA FONDATION DE L’ACADEMIE

        

     GORGIAS ou DE LA RETHORIQUE

 

3° DIALOGUES PROGRAMMES SUIVANT DE PEU LA

     FONDATION DE L’ACADEMIE 

 

  1. a.    MENON ou DE LA VERTU
  2. b.    MENEXENE ou L’ORAISON FUNEBRE
  3. c.     EUTHYDEME ou LE DISPUTEUR
  4. d.   LA REPUBLIQUE (livre 2-10)

 

4° DIALOGUES CONTENANT LE PORTRAIT IDEALISE DE

      SOCRATE 

 

  1. a.    PHEDON ou DE L’AME
  2. b.    LE BANQUET ou DE L’AMOUR
  3. c.     PHEDRE ou DE LA BEAUTE (MORALE)

 

5° DIALOGUES INTRODUISANT UNE NOUVELLE CONCEPTION

      DE LA SCIENCE ET DE LA DIALECTIQUE 

 

  1. a.    CRATYLE ou DE LA RECTITUDE DES MOTS
  2. b.    THEETETE
  3. c.     PARMENIDE
  4. d.   LE SOPHISTE ou DE L’ETRE
  5. e.    LE POLITIQUE

 

6° DERNIERS DIALOGUES

 

  1. a.    TIMEE
  2. b.    CRITIAS
  3. c.     LOIS ou DE LA LEGISLATION
  4. d.   EPINOMIS ou LE PHILOSOPHE (peut-être  

       apocryphe)

 

7° DIALOGUES APOCRYPHES (ATTRIBUES A PLATON SANS

     ETRE DE PLATON) 

 

  1. a.    PHILOSOPHIE
  2. b.    CLITOPHON
  3. c.     MINOS
  4. d.   HIPPARQUE ou DE L’AMOUR DU GAIN

 

V.3. ARISTOTE (384-322)

 

a. SA VIE

 

« Aristote est l’un des philosophes Grecs qui ont le plus marqué la pensée occidentale. Il a été considéré, peut-être de façon un peu exagérée, comme « doué du génie le plus éminemment philosophique que la nature ait jamais donné en partage à aucun individu … Il a trouvé dans toutes les nations … d’ardents admirateurs. L’Arabe Averroes[8] (1126-1198) n’hésite pas à l’appeler le comble de la perfection humaine … (qui correspond à son nom aritsoV, le meilleur, superlatif d’agaqoV). Dans plusieurs sectes chrétiennes, il a été l’objet d’un véritable culte et la certitude de son salut a été soutenu par plus d’un docteur … On regardait … comme indubitables jusqu’aux moindres choses de fait rapportées par le philosophe[9]. Ramus[10] (1515-1572) fut assassiné pour avoir voulu attaquer cette prévention et si Descartes réussit à la détruire, ce ne fut pas sans éprouver des persécutions cruelles … Mais … on tomba dans un excès opposé ; la philosophie d’Aristote fut méprisée ; on s’en moqua dans des satires, dans des comédies ; le nom même de ce philosophe fut quelque temps ridicule et ses écrits ont fini par être oubliés des maîtres et des jeunes gens »[11].

 

« Il avait créé un système de philosophie fondée sur la raison et l’expérience, sans avoir rien sacrifié à l’imagination. C’est sans doute sa formation de médecin, qui a façonné ainsi son esprit.

« Il fut fondateur d’une école philosophique, qui prit le nom de péripatéticienne, parce qu’il donnait ses leçons en se promenant. Son style avait pris l’empreinte de son génie.

 

« Avare de mots, il n’en emploie pas deux, lorsqu’il peut exprimer sa pensée par un seul, et il en a souvent créé de nouveaux pour éviter des circonlocutions. Enfin, il s’est fait un style philosophique, qui doit être l’objet d’une étude particulière et cette étude n’était point du goût des Grecs, qui s’occupaient beaucoup moins des choses en elles-mêmes que de la manière dont elles étaient énoncées[12] ».

 

Ce style le désolidarisa de son maître Platon. « Le fait est, cependant, que Platon et Aristote sont les chefs des deux grands parties qui ont divisé la philosophie jusqu’à nos jours : l’un qui attribue aux idées générales une existence indépendante et qui prétend conclure de la définition des choses à leur nature, position que reprendra Descartes (1596-1650), avec le Cogito, et l’autre qui affirme, au contraire, que nos idées générales ne naissent que par abstraction, et ont, dans l’observation et dans l’expérience, leurs premières racines. Sous les noms de platoniciens, de réaux, d’idéalistes, les philosophes du premier parti ont toujours penché vers … le mysticisme ; sous ceux de péripatéticiens, de nominaux, d’empiristes, ceux de l’autre parti nous ont conduits, à l’aide de l’expérience et d’une raison calme, à tout ce que nous savons de réel touchant la nature physique et la morale. Newton (1642-1727) et Locke (1632-1704) se sont déclarés les chefs des péripatéticiens modernes, le premier en admettant comme vraies les propriétés reconnues par l’expérience, et en cherchant à en déduire les effets qui en dépendent, sans s’inquiéter si ces propriétés sont occultes ou non ; le second en soutenant que l’esprit est une table rase, qui ne reçoit que de l’expérience les germes de ses idées …

 

« Ce sont les deux pivots sur lesquels Aristote appuie toute sa philosophie générale … Sa poétique et sa rhétorique contiennent sur tous les genres d’écrire les règles les plus saines ; sa morale offre une analyse délicate de tous les penchants du cœur et une distinction fine de toutes les vertus et de tous les vices ; dans sa logique il développe, avec une sagacité infinie, la marche et les ressorts du raisonnement ; il lui trace la route propre à l’empêcher de s’égarer et poursuit, dans tous leurs détours, les sophismes les plus précieux. Mais de toutes les sciences, celles qui doit le plus à Aristote c’est l’histoire naturelle des animaux … »[13].

 

Il naquit à Stagire, ville de Macédoine, la première année de la 99ème olympiade (384 av. J.-C.). Il fut le précepteur d’Alexandre le Grand (356-323) à qui il sut inculquer la maîtrise sur ses passions et le goût éclairé pour les sciences, les lettres et les arts.

 

On lui reprochera de n’avoir pas su prémunir Alexandre contre l’ambition et la passion des conquêtes ; mais Aristote étant Grec et ennemi naturel du roi de Perse, la conquête de la Perse, jugée barbare, ne lui déplaisait pas.

 

 

 

 

 

 

 

b. SES ŒUVRES

 

1° OUVRAGES DE LA JEUNESSE DESTINES A UN LARGE PUBLIC

 

a)  Eudème, dialogue sur l’immortalité de l’âme

b)  Protreptique, adressé à un prince de Chypre,     

            Themison

c)   Traité de philosophie ou du Bien

 

2° LES COLLECTIONS D’OUVRAGES SCIENTIFIQUES DESTINES

      A UN PUBLIC RESTREINT

 

a)  La collection logique ou l’ORGANON

 

  1. 1.    Les Catégories
  2. 2.    De l’Interprétation (sur le jugement)
  3. 3.    Les Topiques (sur les règles de la discussion)
  4. 4.    Réfutation des sophismes
  5. 5.    Premiers Analytiques (sur le syllogisme en général)
  6. 6.    Deuxièmes Analytiques (sur la démonstration)
  7. 7.    Rhétorique
  8. 8.    Poétique

 

b)  Le recueil sur la philosophie première ou les   

           METAPHYSIQUES en 12 livres numérotés en   

           majuscules grecques, auxquels il faut ajouter 1

           livre (a) supplémentaire au premier et

           préliminaire aux livres sur la physique.

        

  1. 1.    Le livre D est un vocabulaire des divers termes philosophiques
  2. 2.    Les livres H, Z, Q, I, M (Chap. 1-9) = Traité sur la substance
  3. 3.    Les livres A, B, T, N, sont d’inspiration platonicienne
  4. 4.    Le livre K (1-8) constitue sans doute un cahier d’élève de même époque que le groupe précédant et il en constitue le résumé.
  5. 5.    Le livre A est un traité théologique. C’est un traité d’ensemble sur les substances. Il faut toutefois en excepter le chapitre 8 qui est une recherche très spéciale sur le nombre des sphères célestes nécessaires pour expliquer le mouvement des planètes et qui se réfère à l’astronome Calippe, qui réforma le calendrier attique en 330 av. J.-C.

 

c)   Les ouvrages sur la nature

 

  1. 1.    La physique (8 livres)
  2. 2.    Du ciel (4 livres)
  3. 3.    De la génération et de la corruption (2 livres)
  4. 4.    Météorologiques (4 livres)
  5. 5.    Les Mécaniques

 

d) La collection d’œuvres biologiques

     

  1. 1.    Des parties des animaux
  2. 2.    De la génération des animaux
  3. 3.    Traité sur la marche des animaux
  4. 4.    Traité sur le Mouvement des animaux
  5. 5.    Traité sur l’âme
  6. 6.    Sensation et sensible
  7. 7.    Mémoire et réminiscence
  8. 8.    Sommeil
  9. 9.    Songes
  10. 10.  Divination par les songes
  11. 11.  Longueur et longévité de la vie
  12. 12.  Jeunesse et vieillesse
  13. 13.  Respiration

 

e)  La collection des œuvres morales et politiques

 

  1. 1.    L’Ethique à Eudème
  2. 2.    L’Ethique à Nicomaque
  3. 3.    La Politique

 

f)    Les apocryphes

 

  1. 1.    Les Problèmes
  2. 2.    La Grande Morale

 

Nous voudrions poursuivre la présentation des figures philosophiques par les physiologistes présocratiques[14], parce que leur souci de comprendre l’origine de l’univers reste le nôtre encore aujourd’hui, comme le montre le lancement au CERN du plus grand accélérateur des particules, pour tenter de simuler l’origine de l’univers.

 

Les physiocrates s’attachaient à trouver l’élément primordial explicatif de l’univers. Pour Thalès, on l’a vu, le premier élément était l’eau.

 

V.4. ANAXIMANDRE DE MILET (610- vers 546)

 

Pour Anaximandre ce qui est premier c’est l’apéiron, l’infini, l’illimité, l’indétermination. Pour lui, il y a une pluralité d’univers surgissant en même temps et périssant au sein de ce même apéiron, c’est-à-dire de l’indétermination.

 

La doxologie d’Anaximandre peut-être formulée comme suit :

« Au sein de l’apéiron, tous les éléments préexistent, mais en opposition, en désordre et les mondes naissent de leur séparation ».

 

V.5. ANAXIMENE DE MILET (550-480)

 

Pour Anaximène l’élément primordial de l’univers c’est l’air. En se dilatant et en se condensant, l’air apparaît sous diverses formes. Quand il se dilate suffisamment, il produit le feu. Quand il se condense, il produit l’eau. Quand il se condense à un degré de plus, il produit la terre. Au haut degré de condensation il produit les pierres.

 

 

 

V.6. XENOPHANE DE COLOPHON (Milieu du Ve s.)

 

C’est un milésien comme Thalès, Anaximandre et Anaximène et il garde, certes, l’esprit, mais il ne recherche pas, comme eux, l’élément primordial. Pour lui, à l’origine de l’univers il y a l’Un. L’Un remplit l’univers, se confond avec lui. L’Un est Dieu. Il contient le multiple et en transcende les oppositions. Le devenir est expliqué comme apparences mouvantes d’un monde immuable et éternel.

 

V.7. HERACLITE D’EPHESE (540-480)

 

Du point de vue cosmologique, Héraclite continue l’œuvre des milésiens, mais innove par ses intuitions. Il médite sur quatre thèmes :

 

1° La guerre, père de toute chose ; 2° L’unité ; 3° L’écoulement perpétuel ; 4° L’ironie des contrastes !

 

C’est un contempteur de l’érudition et de la recherche minutieuse. Pour lui, c’est du goût de l‘intuition immédiate que viennent les meilleures images de l’univers.

 

V.8. PARMEDINE D’ELEE (504-450)

 

Disciple des pythagoriciens Ammias et Diochetès, Parménide d’Elée, ancienne colonie ionnienne fondée en Italie vers 540, est le premier à écrire une œuvre philosophique en vers :

 

« Le poète se voit conduit sur un char par les filles du Soleil, jusqu’aux portes du jour, que garde la justice vengeresse. La justice, suppliée par ses guides, lui ouvre les portes. Il entre et reçoit de la déesse les paroles de vérités »[15].

 

« A la voie de l’opinion, qui, sous la conduite des sens et des habitudes de langage, mène à la cosmologie ionienne, il oppose la voie de la vérité, qui conduit à une toute autre conception du réel.

 

« La nouveauté de Parménide réside dans cette méthode rationnelle et critique, qui est le point de départ de toute dialectique philosophique en Grèce. Du réel, dès qu’on y pense, on doit dire qu’il est, on ne peut dire qu’il n’est pas, car on ne peut, ni connaître, ni exprimer ce qui n’est pas. Or, (dit Parménide), c’est ce que font les Ioniens, en admettant une substance primordiale qui, tout à la fois, est et n’est pas ce qui en dérive, est même que ses produits sans être la même.

 

« C’est ce qu’ils font en admettant la naissance des choses, la physis, qui fait croître les êtres ; car de ce qui n’est pas ne peut venir ce qui est impossible que les choses se dissipent et se divisent ; car ce qui est n’a pas de degrés et ne peut être moins en une place qu’en une autre ; on ne peut les concevoir mobiles, puisqu’il n’y a ni naissance ni corruption ; enfin la substance infinie des Ioniens est absurde, puisque, à l’infini, il manque tout pour être pleinement … »[16].

 

L’univers de Parménide est une sphère parfaite et limitée ; elle est incréée, indestructible, continue, immobile et fini. C’est l’un, l’éternel, le continu, l’immobile, l’immuable.

V.9. ZENON D’ELEE (Né en 490)

 

Disciple de Parménide, Zénon insiste sur l’aspect critique de l’œuvre de son maître. Ce qu’il vise particulièrement dans sa critique c’est la discontinuité du monde pythagorien.

 

D’après lui, cette discontinuité est absurde. Il argumente ainsi : composer c’est rien, mais donner à chaque unité une grandeur ou des points, c’est dire qu’elle n’est pas l’unité, puisqu’elle est alors composée. De plus, comment, si le point ajouté à une grandeur ne la rend plus grande, pourrait-il être le composant de cette grandeur ? Enfin, à supposer une grandeur faite de points, il y aura entre deux de ces points une grandeur qui devra être faite d’autres points, et ainsi de suite à l’infini.

 

Zénon est resté célèbre pour ce qu’on appelle ses apories, c’est-à-dire ses arguments par lesquels il prétend démontrer l’impossibilité du mouvement, dans l’hypothèse, où une grandeur est faite de points.

 

1)  L’argument du coureur

 

« Il est impossible que le coureur arrive au bout du stade, puisqu’il doit franchir une infinité des points ».

 

2)  Achille et la tortue

 

« Achille poursuivant la tortue ne peut la rattraper, puisqu’il doit d’abord atteindre la place où elle est actuellement, est ainsi à l’infini, s’il est vrai que la distance entre lui et la tortue sera toujours composée d’une infinité de points ».

 

3)  L’Argument de la flèche

 

« A chaque moment du temps, la flèche qui vole occupe un espace égal à elle-même ; elle est donc à chaque instant au repos si l’on suppose que le temps est composé de moments indivisibles ».

 

4)  L’Argument du stade

 

« Si deux coureurs se meuvent avec une rapidité égale en sens opposé et se rencontrent en passant devant un objet immobile, ils se mouvront l’un par rapport à l’autre deux fois plus vite que par rapport à l’objet ; or à supposer que les  corps soient composés de points et que l’intervalle d’un point à un autre soit franchi à un instant indivisible, il s’en suivra que, pour le coureur, l’instant nécessaire pour passer d’un point de l’objet immobile au point suivant sera de moitié de l’instant nécessaire pour passer d’un point de l’autre coureur au point suivant ».

 

 

 

 

V.10. EMPEDOCLE D’AGRIGENTE (494-443 ?)

 

Vers la même époque que Parménide et Zénon d’Elée, Empédocle se préoccupe de la question du premier élément comme voie d’explication de l’origine de l’univers. Mais c’est un esprit positif.

 

Pour lui, il y a quatre éléments primordiaux : l’eau, l’air, le feu et la terre. Ces éléments constituent ce que l’on pourrait appeler les « racines » des choses.

 

Les spécialistes reconnaissent dans cette théorie des 4 éléments la première esquisse d’une théorie des corps simples dont les combinaisons suffisent à engendrer toutes choses. Deux principes président à leurs combinaisons : l’amour et la haine.

 

V.11. ANAXAGORE (500-428)

 

Anaxagore revient à la théorie de l’apéiron d’Anaximandre. Mais il ajoute que dans l’univers rien ne naît, rien ne périt. Il soutient aussi la divisibilité infinie et l’indestructibilité de la matière.

 

V.12. DEMOCRITE (460-370)

Pour Démocrite et Leucippe (Ve s.), l’univers est composé de petits éléments très durs, entièrement pleins, impénétrables et insécables (atomes a-temnw). Ces éléments derniers de la matière sont innombrables et sont doués d’un mouvement permanent.

 

Nous disons chaud, nous disons froid, nous disons doux, nous disons amer, nous disons couleur, mais il n’existe en réalité que les atomes et le vide » (SEXTUS EMPIRICUS, Adv. Math. VII, 135).

 

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A travers ces figures, on a pu se faire une idée plus juste de ce dont se préoccupe la philosophie, à savoir la connaissance, lz vertu et le respect de la divinité.

 

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VI. CE QU’EST LE PHILOSOPHE

 

La profession de philosophe est complexe, chaque philosophe se déterminant librement dans son souci et dans sa passion de la connaissance de l’être de l’étant, soit pour le plaisir de connaître seulement, soit aussi pour s’améliorer et améliorer autrui.

 

Ainsi apparaissent deux tendances plus ou moins marquées.

La première est celle du philosophe retiré du monde, pour qui le savoir pour le savoir est la préoccupation première, voire unique.

 

La deuxième tendance est celle du philosophe préoccupé de venir en aide, par les lumières de sa connaissance et la force de sa vertu, à ses semblables croupissant dans les ténèbres de l’ignorance et dans les chaînes du vice.

 

 


CONCLUSION

Comme le montre l’histoire européenne, qui l’a accueillie et embellie par la langue grecque, la philosophie est un outil précieux de fixation du sens de la vie de l’homme.

 

Mais, comme le montre aussi la même histoire, elle a toujours été confrontée à la résistance du penchant naturel de l’homme pour les valeurs matérielles peu soucieuses de sens.

 

Aussi la désaffection constatée aujourd’hui pour la philosophie ne doit-elle étonner, ni par le fait, ni par son ampleur. En effet, la croissance exponentielle des valeurs matérielles depuis la révolution commerciale a relégué à la dernière place la question du sens de la vie.   

 

On peut ainsi dire que le plus grand bénéfice du parcours historique, que nous avons présenté, est d’enlever à ceux qui ne veulent plus parler de philosophie le prétexte de son inutilité marchande, puisque qu’elle a toujours existé.

 

Elle n’a jamais fait abandonner la philosophie par tous ceux qui sont soucieux de vie souveraine et qui savent que les besoins humains ne sont pas que marchands.

 

Les anciens, qui le comprenaient très bien, avaient une formule succulente pour exprimer cette réalité et ménager la place de la philosophie, en disant que ceux qui vont au marché n’y vont pas tous et toujours pour acheter ou vendre.

 

Parce que tous reconnaissent la composition hylémorphique de l’homme (ulh et mwrjh), la lutte contre l’offensive uni-dimensioniste de l’homme et de ses besoins  est assurément la seule chose qui fait l’unanimité chez les philosophes.

 

La révolution cognitive du XXIème siècle va d’ailleurs plus loin. Elle met davantage en évidence la multi-dimensionnalité de l’homme et de ses besoins. L’homme n’est pas qu’oeco-nomicus. Il est aussi ludens, pas seulement prosaïque, mais aussi poétique, comme il est sapiens et demens, faber et mythologicus.

 

Cela rend plus facile à faire admettre, en modernité mercantiliste, l’idée ancienne, balayée par la révolution commerciale européenne, avec les conséquences, que l’on sait, selon laquelle l’homme a des besoins à la fois matériels et non matériels, les non matériels primant les matériels.

 

La valeur marchande est ainsi remise à sa place seconde traditionnelle dans la vie humaine, contraire à celle prééminente que la révolution commerciale européenne lui a réservée.

 

Le manque de valeur marchande d’une chose ou d’une démarche cesse d’équivaloir au manque absolu de valeur.

 

S’initier à la philosophie, on l’aura compris, c’est se donner les moyens de mener soi-même et de faire mener aux autres une vie heureuse libérée des ténèbres de l’ignorance, des chaînes des passions et des pièges funestes de l’appât du gain.

 

« Il serait facile aux philosophes de s’enrichir, s’ils le voulaient, dit Aristote ; mais ce n’est pas à cela qu’ils s’appliquent ».

 

Reprenons, pour terminer, le message, qui résume tout, de celui qui restera à jamais le philosophe, le sage heureux, assassiné pour avoir cherché à rendre les autres heureux :

 

« J’ai vécu jusqu’ici le plus heureux des hommes, dit Socrate. Les dieux me préparent une mort paisible, la seule que j’eusse désirée. La postérité se prononcera entre mes juges et moi ; elle me rendra justice que loin de songer à corrompre mes compatriotes, je n’ai cherché qu’à les rendre meilleurs ». 

 

Fait à Kinshasa, le 3. 01. 2017

 

 

PHOBA MVIKA J.

PROFESSEUR ORDINAIRE



[1] « Dépourvus de toute instruction, les anciens Grecs allèrent chercher la philosophie et la science chez les Barbares. ‘ Que diriez-vous … si je vous citais Héraclite et les autres Grecs, qui accusaient leur république d’avoir été longtemps pauvre et dépourvue de toute instruction ? Les temps des dieux, les statues, les prédications et les oracles, toute vaine pompe dont se paraient les démons pour tromper les peuples ; tels étaient alors les seuls ornements de la Grèce. Mais la véritable sagesse et les sciences utiles à la vie, elles lui étaient inconnues … Même Pythagore, qui inventa le nom de la philosophie et dont les Grecs se vantaient tant, avait non seulement un nom plus barbare que grec, mais avait reçu toute instruction philosophique et scientifique chez les barbares’ » (EUSEBE DE CESAREE, Préparation évangélique, col. 861-862).

[2] BARJAVEL (R), La faim du tigre, Paris, Denoël, 1996, p. 45.

[3] BARJAVEL, R., O.c., p. 191.

[4] BARJAVEL, R., O.c., p. 45-46.

[5] Ibid., p. 155-156.

[6] Biographie universelle, ancienne et moderne, ouvrage rédigé par une société de gens de Lettres et de Savants, Chez L.G. MICHAUD, Librairie-éditeur, 1826, t. 45, art. « Thalès », p. 234-239.

[7] EUSEBE CESAREE, Préparation évangélique, col. 891, 1.15-892, 1.20.

[8] Abu al-Walid Ibn RUCHD, connu sous le nom d’Averroes. Médecin et philosophe arabe, né à Cardoue, en Espagne, en 1126. Commentateur d’Aristote. Ses doctrines philosophiques, qui inclinaient vers le matérialisme et le panthéisme furent condamnées par l’Université de Paris.

[9] On explique comme suit les trahisons du triomphe de l’œuvre d’Aristote. D’après Mandonet, cité par Van Steenberghen, « dans son ensemble, l’œuvre scientifique d’Aristote représente le résultat le plus ferme et le plus étendu de l’activité intellectuelle grecque. Venu après les anciennes écoles naturalistes et idéalistes, après la constitution de la dialectique par les Eléates, témoin de la direction nouvelle donnée à la philosophie par Socrate et Platon, Aristote a pu recueillir tous les éléments féconds du passé, les accroître par son initiative personnelle et de les ordonner avec cette puissance de méthode devenue comme synonyme de son nom et de son génie … » Cfr. STEENBERGHEN VAN, F., Aristote en Occident Ed., ISP. , Louvain, 1946, p. 14.

[10] Pierre DE LA RAMEE, dit Ramus, humaniste, mathématicien et philosophe français, né à Cuts (Vermandois), il chercha dans la raison et non dans l’autorité le critérium de la vérité.

[11] Voir Bibliographie universelle, ancienne et moderne, Paris, chez Michaud Frères, Impri.-Librairie, t. 2, 1811, Art. « Aristote », p. 456-464.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14][14] Voir BREHIER, E., Histoire de la philosophie, Paris, PUF, 1966, t. 1.

[15] Ibid. , p. 55.

[16] Ibid.