LIBRES OPINIONS POUR MEMOIRE

01 février 2017

LA JEUNESSE AUX SOURCES DE L'HEROÏSME CONGOLAIS. DONA BEATRICE-MARGUERITE NSIMBA KIMPA VITA (1684-1706).

PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

FASCICULE N°7

 

 

 

LA JEUNESSE

AUX SOURCES DE L’HEROÏSME CONGOLAIS

DONA BEATRICE-MARGUERITE NSIMBAKIMPA VITA

(1684-1706)

A L’OCCASION DES ANNIVERSAIRES DES ASSASSINATS DE PATRICK EMERY LUMUMBA ET DE LAURENT-DESIRE KABILA

 

ARCHIVES PHILOSOPHIQUES

POUR MEMOIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVESITE DE KINSHASA

JANVIER 2017


TABLE DES MATIERES

 

INTRODUCTION.. 1

I. NOM : BEATRICE-MARGUERITE NSIMBA KIMPA VITA………..8

II. BIOGRAPHIE. 8

II.1. RECIT DU MISSIONNAIRE ITALIEN BERNARDO DA GALLO.. 10

II.2. RECIT DE L’AUTRE MISSIONNAIRE ITALIEN LORENZO DA LUCCA   13

III. L’ETAT DES RECHERCHES BEATRICIENNES. 13

IV. LE BILAN CONCEPTUEL DU DISCOURS BEATRICIEN.. 16

EGALITE DES RACES. 22

L’AUTONOMIE DE LA CONSCIENCE. 22

LA SOUVERAINETE POLITIQUE. 25

V. LA VALEUR HEROÎQUE ET MYSTIQUE DE L’EXPERIENCE BEATRICIENNE  27

CONCLUSION.. 47

 

 

 

 

 


INTRODUCTION

 

Pourquoi un tel titre et pourquoi l’héroïsme est-il nécessaire au peuple congolais et à sa classe politique ? Et pourquoi se laisser distraire est-il interdit aux Congolais ?  

 

A ces questions plusieurs réponses sont possibles. Les nôtres sont les suivantes :

 

1. c’est parce que le premier exemple de lutte héroïque pour sortir d’une situation désespérante était l’œuvre d’un membre de la jeunesse congolaise, la Jeanne d’Arc congolaise, Dona Béatrice-Marguerite Nsimba (1684-1706), Kimpa Vita ;

 

2. c’est parce que la jeunesse congolaise est aujourd’hui dans une situation de désespérance analogue, créée par les faits, ci-dessous, qui exigeront de sa part de l’héroïsme pour neutraliser leurs effets pervers sur son devenir :

 

1° l’intériorisation par les dirigeants Congolais de l’héritage colonial, qui a relégué au dernier rang l’éducation de la jeunesse.

 

2° l’investissement congolais dans l’éducation est de fait l’un des plus faibles du monde, soit 1.8 % du PIB contre 4.6 % de la moyenne africaine !

 

3° la persistance dans les esprits des puissances occidentales, à quelques exceptions près, de l’équation du Général Belge Janssens : « après l’indépendance=avant l’indépendance ».

 

4° la persistance sournoise, dans les esprits, du credo colonial adopté par les dirigeants Congolais, depuis la IIème République, « pas d’intellectuels = pas d’ennuis » ;

 

5° la programmation tacite du génocide intellectuel de la jeunesse congolaise à travers la modicité continue des crédits d’investissement à l’éducation.

 

Voilà les raisons d’être de la convocation de l’exemple héroïque de Dona Béatrice-Marguerite Nsimba Kimpa Vita.

Son action était d’autant plus exemplaire et héroïque qu’elle s’est accomplie à une époque autrement plus désespérante pour les Noirs qu’aujourd’hui.

 

Il s’agit de la fin du XVIIème siècle et du débutXVIIIème, en pleine traite des Noirs.

 

En effet, elle avait à faire face à d’énormes et d’humainement insurmontables difficultés, essentiellement dues aux faits suivants :  

 

1° l’esclavagisme des Noirs érigé en principe d’exploitation commerciale, le cynisme de la révolution commerciale européenne ayant décidé de priver tous les non Européens de leur autonomie personnelle et de leurs droits à disposer d’eux-mêmes ;

 

2° le racisme outrancier anti Noirs des XVIIème – XVIIIème siècles. J. Jan[1] rapporte que la question de savoir si un Nègre est un être humain était une question dont on discutait très sérieusement au XVIIIème siècle, dans beaucoup de milieux ;

 

3° le déni des valeurs intellectuelles des Noirs. On appréciait chez les Noirs la force des muscles et non celle de l’esprit ;

 

4° le trafic des esclaves Noirs réduit en pratique commerciale normale ;

 

5° l’extrême susceptibilité des missionnaires d’une Eglise en pleine crise de la Réforme protestante ;

6° le rôle de gardien de l’orthodoxie accordé aux missionnaires de l’ordre de saint François.

 

On sait que les Capucins, qui ont été très réticents pour les études, en sont devenus de fervents défenseurs, pour garantir l’orthodoxie et lutter contre l’hérésie luthérienne[2].

 

Leurengouement pour les études remonte à la publication de la Bulle « Triomphantis » (4 mars 1588), qui accompagna la proclamation, par le Pape franciscain Sixte-Quint, de saint Bonaventure comme Docteur de l’Eglise.

 

Le Pape présente le nouveau Docteur comme le bouclier des Capucins contre l’hérésie luthérienne ;

 

7° la méfiance devenue la règle à la suite du durcissement des tendances théologiques en Europe des XVIIème et XVIIIème siècles, théâtre de la Réforme et de la contre Réforme.

 

Il faut bien voir que contrairement à l’occupation coloniale consécutive au partage de l’Afrique par les puissances européennes quatre siècles plus tard, au XIXème siècle, c’est appâtés par le message du salut en Jésus-Christ que les Congolais accueillirent, à la fin du XVème siècle, les Européens sur leur sol.

 

Ils crurent naturellement que leur communauté de foi chrétienne créerait entre Européens et Congolais une authentique relation fraternelle.

Dona Béatrice sera brûlée vive, parce que, Noire, elle aura osé tenir tête aux missionnaires Blancs, dont elle démasquera et combattra le racisme, en faisant montre d’une spiritualité hors des sentiers battus, comme tous les grands mystiques de l’histoire de l’Eglise.

 

De fait, les deux missionnaires Bernardo da Gallo et Lorenzo da Lucca usèrent de leur position pour piéger Dona Béatrice et la faire brûler vive.

 

Forts, d’une part, de leur rôle de garants de l’orthodoxie d’une Eglise du XVIIIème siècle, en crise doctrinale, et, d’autre part, de la faiblesse du pouvoir royal congolais, que Dona Béatrice voulait restaurer, les missionnaires la firent  exécuter, pour hérésie,  par le roi Pedro IV, qui se disputait le trône, et qui comptait sur eux pour éliminer son rival, Joao II, et rester seul roi légitime du Congo.

 

Elle mourra sereinement, le 4 juillet 1706, brûlée vive sur un bûcher. Appelée la Jeanne d’Arc congolaise, Dona Béatrice aura, peut-être, la chance d’être réhabilitée un jour, comme l’a été Jeanne d’Arc, 25 ans après, en 1456, et sainte en 1920.

 

Si Dona Béatrice avait la même chance que Jeanne d’Arc, elle aurait été réhabilitée en 1731. Comme il n’est jamais trop tard pour bien faire, nous osons croire que la présente réflexion contribuera, à la suite de beaucoup d’autres, à sa réhabilitation. A part qu’elle Noire, on ne voit pas bien en quoi elle serait plus hérétique que Jeanne d’Arc.

 

Rappelons que sainte Jeanne d’Arc (1412-1431) fut brûlée vive, à Rouen, en France, le 30 mai 1431, à l’âge de 19 ans.

 

Dite la Pucelle d’Orléans, elle naquit à Domrémy, en 1412. Elle appartenait à une famille de paysans. Très pieuse, elle entendit des voix, qui l’engageaient à délivrer la France, sous occupation anglaise. Après avoir réussi, non sans difficultés, à convaincre de sa mission le roi de France, Charles VII, elle fut mise à la tête d’une petite troupe armée. Elle obligea les Anglais à lever le siège d’Orléans. Elle les vainquit à Patay et fit sacrer Charles VII à Reims, le 17 juillet 1429.

 

C’est un rêve semblable, que caressait Dona Béatrice pour Joao II, pour mettre fin à la crise de légitimité dans laquelle avait sombré le royaume, depuis octobre 1665.

 

Jeanne d’Arc, après avoir échoué devant Paris, fut vendue par Jean de Luxembourg aux Anglais, qui la déclarèrent sorcière et la firent juger et condamner par un tribunal ecclésiastique présidé par l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon. Déclarée hérétique et relapse, malgré une défense courageuse, elle fut brûlée vive, le 30 mai 1431, à Rouen.

 

En 1450, un procès aboutit à une réhabilitation solennelle, qui fut proclamée en 1456, c’est-à-dire 25 ans après. Jeanne a été béatifiée en 1909 et canonisée en 1920.

 

Revenons au vieux Congo. S’agissant des relations fraternelles escomptées entre Congolais et Européens, sur base de la foi chrétienne commune, c’est petit à petit qu’elles se dégradèrent et se transformèrent en cauchemar.

 

Au mépris des Européens pour les Noirs, généralement retenu comme seule cause de cette détérioration, il faut ajouter ce que l’on pourrait appeler le mépris des Noirs pour les Blancs, à cause de leur immoralité. Cela veut dire que l’incompatibilité entre les mœurs frelatées des Européens et celles rigoureuses des Congolais doit compter parmi les causes des relations difficiles entre Blancs et Noirs dans le vieux Congo.

 

Ainsi, contrairement à l’idée reçue, selon laquelle moralité rime avec européanité et immoralité avec africanité, le laxisme moral des Européens était la cause de leur exclusion de la communion de vie avec les Congolais, dont la rigueur morale des coutumes leur était insupportable.  

 

L’auteur de La Pratique missionnaire de 1747 était contraint à avouer que la présence des Européens constituait un fléau moral pour les Congolais.

 

C’est pour soustraire leur laxisme moral à la sanction rigoureuse de la loi congolaise que, dès 1512, les Européens, n’en pouvant plus, obtinrent du roi Afonso 1er, leur obligé, une juridiction spéciale, différente de la congolaise.

 

On trouve là l’une des sources de la méfiance historique des Congolais vis-à-vis des Européens et de la résistance à la leur présence, fût-elle chrétienne.

 

Pour simple information, il sied de signaler que, dans le vieux Congo, le plus illustre membre de la famille royale hostile à la présence européenne était le Mani Pangu a Kitima, frère du roi Afonso 1er, battu par ce dernier avec l’aide des Portugais dans leur lutte pour succéder au roi, leur père.

 

A ce sujet, il faut rappeler ce qu’on peut considérer comme le point faible du projet de Lukeni d’instauration du royaume Kongo, à savoir la non fixation de l’ordre de la succession au trône, entraînant des compétitions souvent sanglantes entre princes, à la mort du roi.

 

Les Européens, qui s’en sont aperçus, n’ont pas raté l’occasion de s’engouffrer dans la brèche. C’était, d’abord, pour affaiblir le pouvoir royal, ensuite, pour anéantir tout espoir de sa restauration.

 

Le premier acte était la soustraction, en 1512, des Européens à la rigueur des juridictions congolaises, sous Afonso 1er, l’obligé des Européens, pour les raisons, que l’on sait.

 

Le deuxième acte, plus tragique, a été l’exploitation, par les missionnaires, de la faiblesse de Pedro IV en compétition avec Joao II pour l’accession au trône, pour faire assassiner Dona Béatrice, en campagne pour la restauration de la monarchie.

 

On l’a vu, Afonso 1er, monté au trône grâce à l’aide des Portugais, a été incapable de leur refuser le privilège de juridiction, qu’ils réclamaient pour soustraire leur immoralité à la rigueur de la loi congolaise.

 

L’erreur de Lukeni a coûté cher, très cher à son royaume, qui ne se relèvera peut-être plus jamais.

 

La jeunesse doit bien comprendre que les puissances lui feront payer cash la moindre distraction de sa part.

 

Voilà pourquoi il lui est demandé de ne jamais, ni lâcher prise, ni laisser tomber, ni laisser s’endormir.

 

L’exemple de Dona Béatrice, angoissée par le mauvais sort des siens et qui a mené son action jusqu’au sacrifice suprême est là pour lui servir de modèle. Mutatis mutandis, on la verrait volontiers dans l’héroïne du petit roman suivant :

 

1. « Elle se réveilla... et se leva... ;

2. « Ce matin-là, elle n’en pouvait plus ; son esprit

     s’obscurcissait ;

3. « Sa volonté faiblissait ;

4. « Elle ne savait plus vouloir, comme si elle venait de

        comprendre ;

5. « Qu’a-t-elle compris qui l’empêchait de vouloir ?

6. « Elle a enfin compris que cela ne servait à rien ;

7. « Tous les jeux étaient faits, disait-elle ;

8. « Dans ce monde, il faut naître du bon côté. Car les côtés ne

        changent pas ;

9. « C’est le destin ! Bon pour les uns et mauvais pour les  

        autres ;

10. « Regardez les gens, qui ont tenté de changer le monde.  

          L’ont-ils changé ?

11. « Cette question s’imposait de plus en plus à elle. Elle ne la

     quittait plus !

12. « Pourtant, elle sentait bien qu’elle ne pouvait pas se   

     résoudre à laisser tomber les bras. Son sort à elle, le sort de  

     ses siens n’était pas bon !

13. « Pourquoi, se demandait-elle enfin, ne pas vouloir

     changer ?».

Voici le plan de l’exposé ci-après, pour faciliter sa compréhension :

 

  1. I.      Noms
  2. II.   Biographie
  3. III.   Etat des recherches béatriciennes
  4. IV.    Bilan conceptuel du discours béatricien
    1. V.   Valeur mystique de l’experience béatricienne

 

I. NOM (PRENOM + NOMS): BEATRICE-MARGUERITE NSIMBA     

                                                        ou  BEATRICE KIMPA VITA

 

A ce propos, si sur Béatrice l’accord total, CHIMPA VITA est traduit différemment, notamment R. Batsikama[3] et M. Sinda[4].

 

Selon Batsikama, la jeune héroïne s’appelait Béatrice-Marguerite Nsimba. En effet, pour lui, CHIMPA devait être une mauvaise transcription de NSIMBA. Dona Béatrice était jumelle, accusée de « prêtresse du culte de Marinda » (= Bansimba). VITA était une mauvaise transcription de DITA (= Marguerite), prénom féminin en vogue dans le vieux Congo.

 

Selon Sinda, la jeune femme s’appelait Béatrice Kimpa Vita. En effet, Sinda a pensé que CHIMPA était une mauvaise transcription de KIMPA.

 

C’est sa version qui a cours, même si celle de Batsikama paraît plus plausible. Nous suggérons de suivre Batsikama.

 

II. BIOGRAPHIE

 

Les deux récits biographiques les plus connus sur Dona Béatrice sont l’œuvre de deux missionnaires Capucins Italiens, qui l’ont connue personnellement. Il s’agit des Pères Bernardo da Gallo et Lorenzo da Lucca.

 

Le Père Bernardo da Gallo était installé, depuis 1702, au Royaume Kongo, à Kibango, auprès du roi Pedro IV, dit le pacifique, où le rejoindra le Père Lorenzo da Lucca, le 23 mai 1706, à 2 mois de la mort de Dona Béatrice, en juillet 1706.

 

Pour comprendre pourquoi le roi était à Kibango et non à Mbanza Kongo, San Salvador, la capitale et le siège du palais royal, il faut savoir que depuis la décapitation, par les Portugais, du Roi légitime, Antonio 1er, Nkanga Vita, à la bataille d’Ambuila, en octobre 1665, le Royaume du Congo connait une crise politique très grave. C’était la fin de l’unité du siège, du pouvoir royal et de la chrétienté aussi.

 

Il y avait deux rois, à la même époque. A part Pedro IV, qui a les faveurs des missionnaires et qui exécutera leur condamnation de Dona Béatrice au bûcher pour hérésie, le 4 juillet 1706, il y a un autre roi, Dom Joao II, Nzuzi a Ntamba (1683-1716), installé à Bula.

 

Depuis cette défaite, les populations étaient dispersées dans la forêt. Cela avait pour conséquence non seulement l’affaiblissement du pouvoir de l’Etat, mais aussi la désorganisation de la vie chrétienne.

 

C’est dans ce contexte qu’apparaissent Dona Béatrice et le mouvement antonien, qu’elle incarnait et qui tentera de sauver la foi chrétienne par des expédients jugés hérétiques par les missionnaires. Ceux-ci s’empresseront de la faire exécuter par le roi Pedro IV, qui avait leurs faveurs.

 

A ce sujet, beaucoup de questions sont restées et resteront en suspens : méritait-elle le bûcher pour hérésie ? Les missionnaires ont-ils interprété à bon escient le Décret conciliaire Tametsi du Concile de Trente (1545-1563) ?

 

L’auteur de la Pratique missionnaire (1747), qui avait une plus grande considération pour les mœurs congolaises, aurait sans traité Dona Béatrice différemment. Il reconnaissait que les Bakongo avaient appris certains vices chez les Européens.

Et que dire de Pedro IV, n’a-t-il pas tout simplement craint pour son pouvoir chancelant  et menacé par Dom Joao II, Nzuzi a Ntamba, soutenu par Dona Béatrice et les Antoniens ?

 

Quoi qu’il en soit, le sort de Dona Béatrice ne peut laisser aucun Congolais indifférent. Comme le minimum qu’elle mérite est l’hommage de notre jeunesse, nous nous devons de la lui faire connaître, ci-dessous, le mieux que nous pouvons.

 

Voici les récits de ces deux missionnaires. Ils sont à la fois admiratifs et suspicieux. Ils admiraient, surtout le P. da Lucca, la distinction et la brillante intelligence de cette jeune Noire d’une vingtaine d’années. Ils la suspectaient des pires choses, surtout le P. da Gallo, qui avait du mal à se défaire de ses préjugés moyenâgeux d’Européen pour les Noirs.

 

II.1. RECIT DU MISSIONNAIRE ITALIEN BERNARDO DA GALLO

 

Voici la traduction qu’en donne le Chanoine Belge Louis Jadin[5] : « La fausse S. Antoine donc était une femme Noire du Congo, appelée Chimpa Vita et au baptême Béatrice.

 

Voici sa vie, comme elle me le dit dans l’abjuration privée, qu’elle me fit, lors de la fin malheureuse de sa vie. Supposons écarté qu’elle ne soit pas digne de foi : lorsqu’elle était fillette, souvent lui apparaissaient deux enfants Blancs qui, avec des rosaires de perles en main, jouaient avec elle. Elle devint ensuite concubine ou épouse de contrat de deux hommes, je crois cependant successivement. Ceux-ci purent vivre tranquillement avec elle, car elle était orgueilleuse. Elle fut également ‘nganga’ (=prêtresse) marinda (= bansimba) ou prêtresse ou médicastre d’une certaine secte superstitieuse et féticheuse, appelée ‘marinda’, ou démon, que l’on appelle de ce nom… Au même moment, elle parla contre moi … Elle encourageait les Noirs à être contents, car eux aussi avaient des saints, … comme nous en avions. Elle disait que nous ne voulions pas qu’ils en aient eux aussi.

 

Elle parla contre le souverain  pontife, contre les sacrements de l’Eglise et n’était pas amie de la croix … Elle ne voulut pas qu’on prie un autre saint qu’elle seule.

 

Elle se montra ennemie des vices, des superstitions, des féticheries et autres choses semblables et les brûlait toutes, avec les croix. Ces démonstrations contre les vices et les objets de féticherie servirent d’arguments qui permirent aux Noirs ignorants de la qualifier de sainte.

 

Elle transforma également le Salve Regina, d’une façon si déplacée que je ne sais, si on doit appeler ces expressions, folies diaboliques ou exécrables blasphèmes.

 

J’en rapporte quelques paroles bien indignes, désordonnées et sans aucune connexion. ‘ Vous dites Salve et vous ne savez pourquoi. Vous récitez Salve bastonnades et vous ne savez pourquoi. Dieu veut l’intention. Les confessions ne servent à rien et Dieu prend l’intention. Les prières ne servent à rien. Dieu veut l’intention. Les bonnes œuvres ne servent à rien. Dieu veut l’intention …

 

Elle changea également l’Ave Maria, mais de cela, je ne m’en souviens pas … Elle osait dire tous les propos stupides, sans aucune retenue. Elle disait … que jusqu’à ce moment, il n’y avait pas de roi au Congo, mais que tous les prétendants devaient se réunir à l’église, que celui qui devait venir du ciel, celui-là devait être roi du Congo.

 

Aussi, ceux du clan Kimpanzu ou de Chibenga rivalisaient pour la saluer, elle se déclara finalement de leur parti, tournant tous ses propres partisans en leur faveur.Elle disait que Jésus-Christ avec la Madone et S. François étaient originaires du Congo, de la race des Noirs. Elle parla encore plus clairement … disant que S. François naquit dans le clan du Marquis de Vunda et que la Madone, mère de Jésus-Christ, eut son origine d’une esclave ou servante du Marquis Nzimba Mpangi.

 

Elle enseignait que les hommes Blancs avaient pour origine une certaine pierre tendre appelée ‘fama’ (= tuma ? : argile) …

 

Les Noirs viennent d’un arbre appelé ‘Musenda (= nsanda) …

 

Elle voulait également commencer à faire des religieuses (créer une congrégation religieuse)…

 

Elle prophétisait que les troncs qui restaient après qu’on eût coupé les arbres à S. Salvador pour repeupler la ville … devaient se changer en or et en argent …

 

La fausse S. Antoine ne parla pas ouvertement, dès le début, et non sans couvrir ses mensonges avec quelques voiles, du moins transparents, mais aptes à masquer la vue à ces misérables …

 

La félicité rêvée des Antoniens ne dura pas longtemps, ni la sainteté de la fausse S. Antoine, parce que, en moins de deux ans, cette prospérité se heurta aux écueils des infortunes et rapidement se désagrégea.

 

Le coup de grâce fut que la fausse … donna naissance à un enfant … ».

 

Dona Béatrice, conclut Louis Jadin, fut arrêtée en compagnie de son ‘ange gardien’ et subit le bûcher, le 1er dimanche de juillet 1706, soit exactement le 4 juillet, puisque le 23 mai 1706, jour de l’accueil du P. da Lucca, était un dimanche.

 

Dans le portrait du P. da Gallo il n’a pas été dit pourquoi Dona Béatrice passait pour être Saint Antoine, premier saint de l’ordre de Saint François … L’événement arriva ainsi, disait-elle. Etant malade un Capucin lui apparut. Il lui dit être S. Antoine, envoyé par Dieu dans sa tête pour prêcher au peuple et avancer la restauration du royaume, menaçant de rigoureux châtiments tous ceux qui y contreviendraient.

 

Morte, parce que, à la place de son âme, S. Antoine était entré dans sa tête, sans savoir comment …

 

On aura remarqué le ton suspicieux pour Dona Béatrice et le mépris pour les Noirs, pourtant ses ouailles, dans le texte du Père de Gallo. Le ton du texte ci-dessous du P. da Lucca est plus respectueux, voire admiratif pour Dona Béatrice.

 

II.2. RECIT DU PERE LORENZO DA LUCCA

 

« Cette jeune femme, suivant la traduction du même Jadin, était âgée de 22 ans environ. Elle avait la taille assez élancée et les traits fins. Extérieurement, elle paraissait très dévote. Elle parlait avec gravité, ayant l’air de poser tous ses mots.

 

Elle prédisait l’avenir et annonçait entre autres que le jugement était proche. Elle proclamait que Dieu, dans son indignation contre nous (les missionnaires Blancs), voulait nous châtier, que pour apaiser sa colère, il était nécessaire de réciter le rosaire trois fois, le matin, le midi et le soir.  

 

Elle expliquait le Salve Regina, auquel elle donnait le nom de Salve de la misère et de la honte et disait à propos de cette prière : Vous récitez le Salve et vous ne connaissez pas le pouvoir ».

 

III. L’ETAT DES RECHERCHES BEATRICIENNES

 

Les spécialistes du vieux Congo savent que, sur Dona Béatrice et la ‘secte des Antoniens’, les meilleures études sont dues à deux Belges, historiens connus du vieux Congo.

 

Il s’agit de J. Cuvelier[6], et de L. Jadin[7]. Mais c’est à l’italien T. Filesi[8]que nous devons non seulement l’édition des sources originales italiennes mais aussi une mise au point presque complète sur l’état des recherches sur le sujet.

 

Il connait évidemment les études de Cuvelier et de Jadin, qu’il apprécie beaucoup, même s’il estime perfectible leur traduction française des documents en italien des PP. da Gallo et da Lucca.

 

Quant aux autres études, Filesi se montre très réservé.

 

Voici, d’après une traduction libre, comment Filesi en parle, aux pages 47-51 de son livre :

 

Le sujet du culte antonien au Congo et de ses sacrilèges dévotiens est l’objet, au début de 1961, de la brève mais attentive étude du P. Emilio de Cavaso. Celui-ci cherche, entre autres choses, à donner une interprétation historico-religieuse au phénomène de l’hérésie antonienne. Le P. de Cavaso affirme ignorer la Relation du P. Bernado da Gallo, rendue publique la même année par l’étude du Chanoine Jadin. L’auteur n’a donc travaillé que sur les Lettres annuelles du P. Lorenzo da Lucca. Successivement, quelques autres chercheurs reprennent le sujet dans des sens divers, avec un caractère soit critique soit informatif.

 

Ce qui apparait c’est une certaine unanimité à considérer le prophétisme antonien sous le signe d’un combat national voire ‘nationaliste’ et Dona Béatrice comme une sorte d’héroïne populaire destinée à refleurir le mythe de Jeanne d’Arc. Ces auteurs, de Balandier à Lanternari, Margarido, Randles, Batsikama, Sinda, utilisent les traductions en langue française de Cuvelier et de Jadin et non les sources originales en langue italienne. Leurs interprétations ne se distancent pas substantiellement les unes des autres, mais seulement par des nuances ou des accentuations mineures.

 

La chaotique situation politique, qui s’était installée au Congo depuis 1665 aurait été à l’origine des tentatives destinées à restaurer au Congo l’autorité dynastique et l’unité nationale.

 

Randles arrive jusqu’à formuler une hypothèse dans laquelle on ne sait s’il faut admirer la finesse ou la fantaisie.

 

Le choix du nom de Saint Antoine par Dona Béatrice aurait été inspiré non par la dévotion pour Saint Antoine de Padoue, populaire au Congo, mais par le souvenir du roi Antonio 1er, Nkanga Vita, tué sur le champ de bataille contre les Portugais, pour défendre l’intégrité et la souveraineté de son pays.  

 

Dona Béatrice, en s’attribuant ce même nom, se serait attribué aussi la mission de venger son peuple contre la présence étrangère, qui avait provoqué la ruine du Congo…

 

Pour Balandier, comme pour Margarido, le but de Dona Béatrice est … d’intégrer dans les cadres traditionnels les éléments hétérogènes, qui n’offensent pas la tradition et, dans le même temps, de réévaluer en leur donnant une signification nouvelle, les éléments religieux de la société congolaise. Les caractéristiques extérieures des facteurs hétérogènes sont conservées, mais tout passe, pour ainsi dire, à travers le crible congolais pour faire disparaitre le résidu étranger.

 

La théologie traditionnelle kongo s’appuie essentiellement sur les ancêtres et sur les ‘nkisi’, c’est-à-dire, pour parler comme Van Wing, sur ces objets artificiels dans lesquels il y a un esprit dominé par un homme ; le ‘nkisi’ ne serait … qu’un objet ‘habité ou influencé’ par un esprit et à travers lui doté d’un pouvoir supra-humain, l’esprit étant représenté par l’âme du défunt.

 

Pour Margarido, les mouvements prophétiques et missionnaires, à partir de l’Antonianisme, ne sont pas une création arbitraire, ni ne doivent, d’autre part, être considérés ou décrits comme une conséquence au fond inévitable de la présence européenne.

 

Les Européens introduisent certainement beaucoup d’éléments nouveaux, matériels, religieux, juridiques, etc … Mais les éléments introduits ne se répercutent pas instantanément sur tous les plans de la société envahie ou soumise …

 

Les sociétés locales n’acceptent aucun élément nouveau sans y avoir introduit le résultat d’une réélaboration propre … La contiguïté de l’élément religieux avec l’élément politique fait que tous ces mouvements sont contraints à intervenir dans le cadre politique, même quand ils voudraient s’y refuser.

 

Ainsi, la mission religieuse de Dona Béatrice n’est-elle pas coupée du combat politique … Dans ce contexte, l’histoire des religions devient fatalement l’histoire des évolutions politiques et sociales …

 

Arrêtons là cette mise au point et retenons-en ceci :

 

  1. 1.    l’urgence, pour les études en langue française sur Dona Béatrice, de disposer d’une édition critique des sources italiennes[9] ;
  2. 2.    la nécessité de tenir compte de l’aspect politique dans l’étude des mouvements religieux quels qu’ils soient[10].

 

Déjà Jean-Paul Sartre le disait, à propos de la poésie[11] : « Et la poésie noire n’a rien de commun avec les effusions du cœur : elle est fonctionnelle, elle répond à un besoin qui la définit exactement. Feuilletez une anthologie de la poésie française d’aujourd’hui : vous trouverez cent sujets divers, selon l’humeur et le souci du poète, selon sa condition et son pays. Dans celle que je vous présente, il n’y a qu’un sujet que tous s’essayent à traiter, avec plus ou moins de bonheur. De Haïti à Cayenne, une seule idée : manifester l’âme noire. La poésie nègre est évangélique, elle annonce la bonne nouvelle : la négritude est retrouvée »[12].

 

Après ces quelques considérations, qu’il nous soit permis de faire le bilan conceptuel de la pensée béatricienne.

 

IV. LE BILAN CONCEPTUEL DU DISCOURS BEATRICIEN

 

Pour bien rendre compte de la personnalité de Dona Béatrice, nous voudrions dégager ses idées maitresses. Commençons, toutefois, par rappeler encore quelques données historiques utiles.

 

Dona Béatrice appartient à un peuple, dont les traditions disent qu’il s’est constitué en royaume, après avoir chassé, par la force, les Ambundu du Kwango.

 

Parmi les traditions, qui en rendent compte, il y a celle rapportée par Antonio de Montecucullo Cavazzi[13], dont le contenu ci-dessous :

 

« En Corimba dans la région du Kwango, un nommé E. Mima Nzima, marié à Lukeni lua Nzanza, fille de Nsaku Lau, et de Sirokia de Mpuku a Nsuku, eut d’elle un enfant nommé Lukeni. Ce Lukeni devint un fort et un hardi guerrier, qui rançonnait les gens, surtout aux gués du Kwango.

 

Il avait rassemblé autour de sa personne une bande de sa trempe. Un jour il commit un meurtre sur la personne de sa tante, qui allait avoir un enfant. A la suite de ce haut fait, il fut proclamé chef : Ntinu. Il envahit la province de Mvemba Kasi, et y fonda sa capitale Mbanza a nkanu (= le tribunal, l’endroit où l’on rend justice). Il établit des lois et organisa son royaume. Son oncle maternel, descendant de Nsaku Lau, put garder la province de Mbata. Mais il dut reconnaitre la suzeraineté de Lukeni, et reçut le titre de Neakon dianene Kongo, ce qui, selon Cavazzi, signifie ‘aïeul du roi de Kongo’. Lukeni eut un compétiteur, Mabambala Ma Mpangala, dont les successeurs protestent encore chaque année, par la bouche d’une femme, contre l’usurpation de Lukeni »[14].

 

D’après cette tradition, qui résume bien toute les autres, il y a eu, à l’origine du peuple Kongo, un homme habile, qui s’est imposé par la force, mais qui a su gouverner par des lois justes[15], sans pour autant supprimer les compétitions. Cela explique les tiraillements permanents chez les Bakongo et l’antagonisme persistant des deux grandes tendances politiques traditionnelles Kongo, pro et antioccidentale.

 

A ce sujet, on doit au roi Lukeni l’idée de monarchie élective, qui doit être une idée politique nouvelle. Nous en avons dénoncé la faiblesse.  

 

La présence étrangère, depuis 1482, allait apporter une caution puissante aux différents rois, qui s’empresseront d’en profiter et de l’utiliser pour leurs intérêts, avant d’être surpris par sa dangerosité pour le royaume, dont l’expression la plus désastreuse est naturellement la décapitation horrible du roi Antonio 1er, Nkanga Vita, par les Portugais, en octobre 1665, à la bataille d’Ambuila.

 

Ainsi, dès le 3 mai 1491, le roi Jean 1er, Nzinga a Nkuwu, fut baptisé. Quand il meurt, en 1509, Alfonso 1er, Nzinga Mvemba, le roi chrétien, qui allait marquer le royaume pendant 32 ans, lui succèdera en triomphant de son frère Mani Pangu a Kitima, qui était très hostile à la présence étrangère et au christianisme[16]. On en arriva à identifier le pouvoir et le christianisme pratiquement jusqu’à la mort d’Antonio 1er.

 

Voilà pour ce qui est de la présence chrétienne. Elle coïncide à peu près avec la présence portugaise.

 

Diego Cao aborda l’embouchure du fleuve Congo en 1482 et le roi Jean 1er fut baptisé, en 1491. La présence blanche et chrétienne, après le désastre de l’armée congolaise à Ambuila, en octobre 1665, va être l’occasion pour Dona Béatrice d’exprimer, à travers son action et ses discours, les quelques idées maitresses que voici :

  • Ø l’égalité des races, mais avec une légère préférence pour la race noire ;
  • Ø la haine pour les vices et l’amour pour la rigueur du comportement moral ;
  • Ø l’autonomie de la conscience vis-à-vis du magistère ecclésiastique ;
  • Ø l’universalité du bénéfice de la révélation divine ;
  • Ø la légitimité populaire et divine du pouvoir royal, selon la tradition séculaire du royaume Kongo ;
  • Ø l’indépendance nationale sans exclure une coopération juste et sans complaisance.

 

Toutes ces idées, égalité des races, autonomie de la conscience, indépendance nationale, égalité devant la révélation chrétienne, authentiquement béatriciennes, font de Dona Béatrice une grande personnalité. A leur insu, même les missionnaires contribuèrent à mettre en évidence ses qualités exceptionnelles.

 

A la suite d’autres commentateurs, tels Martial Sinda et R. Batsikama, disons simplement qu’elle était une vraie Mukongo, un vrai produit de la moralité et de la civilité kongo depuis le 1er roi Nimi a Lukeni. Comme jumelle, elle se soumettait aux rites dits des jumeaux (bansimba ou batsimba, comme diraient les Bayombe).  Le Père da Gallo nous dit en outre qu’ « elle était orgueilleuse ». Ce qui est un titre de gloire pour un Noir de la part d’un Blanc.

 

En effet, l‘orgueil ne signifie pas, ici, le 1er des 7 péchés capitaux du catéchisme catholique : 1. orgueil, 2. envie, 3. colère, 4. avarice, 5. luxure, 6. intempérance, 7. indolence spirituelle. Quand un missionnaire taxait un Noir d’orgueil cela voulait dire qu’il était agacé par son indépendance d’esprit, propre aux fortes personnalités. Ils en ont horreur.

 

Il faut savoir, par ailleurs, que quand un missionnaire appréciait un Noir en disant, par exemple, de lui qu’il était bon et humble, cela voulait dire, à quelques exceptions près, qu’il avait à faire à un être sans personnalité, corvéable à volonté.

 

Et quand il admirait trop ouvertement ses qualités de coopération, il le taxait carrément d’idiot, en d’autres termes.

 

Tout cela veut dire que Dona Béatrice a beaucoup déconcerté les deux missionnaires, les PP. de Gallo et de Lucca. Elle ne leur apparaissait pas comme les autres Noirs. Les qualités, qu’ils lui découvrirent, contrastaient avec les défauts, qu’ils avaient coutume de percevoir chez les Noirs.

 

D’elle le P. de Gallo disait qu’elle était orgueilleuse, le P. de Lucca qu’elle était dévote, grave et mesurée.  

 

Des autres Noirs ils disaient tous les deux qu’ils n’étaient que défauts, frustres[17], rêveurs[18], fourbes[19], simulateurs[20], ignorants[21], faux et barbares[22], faibles[23], toujours ancrés dans leur ignorance[24], portés aux disputes[25], pleins de propos stupides[26], plus frustres que la grossièreté elle-même, plus ignorants que l’ignorance elle-même[27], de petite capacité intellectuelle[28], sans personnalité[29].

 

Sur le plan général, les missionnaires, en dépit de leur gêne et de leurs préoccupations dogmatiques, durent reconnaitre qu’ils avaient devant eux une personnalité pas facile à amadouer et un sérieux adversaire.

 

Ne sachant comment la mâter, ils la condamneront à mort, vaincus par la haine de sa classe humaine et des qualités exceptionnelles, dont Dieu, dans sa divine bonté, l’a gratifiée.

 

D’après eux, les Noirs, donc y compris Dona Béatrice, étaient incapables d’hérésies ; celles-ci supposent de l’intelligence, dont les Noirs sont radicalement dépourvus.

 

Pour eux, même si les Noirs, Dona Béatrice comprise, avaient été au contact des hérétiques Blancs, ils n’auraient rien compris. Obligés de reconnaître l’hérésie antonienne, ils la considérèrent comme une exception, qui confirme la règle.

 

Car, même si elle était en contact avec la théologie luthérienne basée sur la ‘sola fide’, Dona Béatrice n’aurait rien compris, comme dit ci-dessus. En effet, les hérétiques Blancs, Arius (256-336), Martin Luther (1483-1546), Jean Calvin (1509-1564), Corneille Jansen, dit Jansénius (1585-1638), Miguel De Molinos (1628-1696) sont des esprits supérieurs, qui ont enseigné des choses que seuls des hommes intelligents peuvent comprendre.

 

Curieuse attitude, qui fait la promotion des hérésies, qu’ils sont chargés de combattre, parce que leurs auteurs sont Blancs[30] ! Ils sont obligés d’admettre l’aberration de la catégorisation des hérésies.

 

L’hérésie antonienne est la seule, dont les Noirs peuvent être capables. Mais même celle-ci, elle n’est pas à leur portée, eux qui, « outre l’ignorance, l’imprudence et la rusticité, sont conçus, nés, élevés et meurent avec les superstitions, parce qu’ils n’ont personne, qui leur porte secours »[31].

Les missionnaires trouvent dans ce fait la raison d’être de leur présence : porter secours à ces pauvres Noirs ignorants, pour les protéger des idées ‘perverses’ de Dona Béatrice !

Ces idées perverses sont, on l’a vu, essentiellement : 1. l’égalité des races, 2. l’autonomie de la conscience et 3. la souveraineté politique.


EGALITE DES RACES

 

Pour expliquer l’égalité des races et la légère supériorité de la race noire, elle emploie le langage imagé et voilé pour ne pas subir les foudres des missionnaires. Elle en parle comme d’un souvenir d’enfance. Elle raconte au P. da Gallo, en juillet, quelques jours avant sa mort, que « lorsqu’elle était fillette, souvent lui apparaissaient deux enfants Blancs qui, avec des rosaires de perles en main, jouaient avec elle[32]». Il y a dans cette image, le souvenir du bon vieux temps, où le christianisme cimentait l’amour entre Portugais et Congolais (enfants Blancs, d’un côté, et elle, de l’autre et, au milieu, la symbolique chrétienne : le rosaire). Dans le texte ci-dessous[33], elle revendique l’égalité des races noire et blanche.

 

« Elle enseignait que les hommes Blancs avaient pour origine une certaine pierre tendre appelée fama. C’est pour cela qu’ils sont Blancs. Les Noirs viennent d’un arbre appelé Musenda (nsanda). C’est de son écorce ou de l’enveloppe de cet arbre qu’ils font des cordes et les pagnes, dont ils se couvrent et dont ils sont vêtus et, ainsi, ils sont noirs ou de la couleur de cette écorce. De là naquit l’invention qu’elle fit de certaines choses qu’ils appellent couronnes, faites de l’écorce du même arbre Musenda. Ceux qui portaient sur la tête lesdites couronnes étaient les plus signalés de ses amis, ses intimes ou partisans».

L’AUTONOMIE DE LA CONSCIENCE

 

Le recours à l’autonomie de la conscience ou à la morale de l’intention a des causes historiques certaines, déjà évoquées plus haut. Comme toutes les autres idées recensées, celle-ci aussi est inséparable du climat du combat politique pour la restauration du royaume « décapité », de la résistance à l’asservissement et de la revendication du respect de la dignité humaine des Congolais déniée par les Portugais, missionnaires compris.

Par l’enseignement très pédagogique de sa Salve antoniana, Dona Béatrice engage une offensive ouverte de libération mentale à travers son offensive contre la colonisation spirituelle des missionnaires. Sa méthode contraste avec celle peu amicale des missionnaires évoquée par l’expression suivante : « Salve bastonnades et vous ne savez pas le pourquoi[34] ».

Les missionnaires reconnurent eux-mêmes que la Salve antoniana était apprise facilement par tous parce qu’elle était facile à apprendre, à une époque où la pratique religieuse régulière était impossible.

Il ne faut pas oublier que nous sommes près de 40 ans après la dispersion dans la forêt, en octobre 1665, des populations fuyant les Portugais, qui avaient décapité leur roi et dont l’image de violence était montée d’un cran !

S’en tenant au seul critère régulier de la pratique chrétienne faite de la récitation matérielle des prières chrétiennes, les missionnaires les laissèrent à leur triste sort du vide de pratique chrétienne.

C’est ce vide que Dona Béatrice a comblé, après avoir dénoncé leur formalisme dogmatique stérile, dénonciation perçue comme un crime de lèse majesté. Comment une Noire, donc une idiote, peut oser remettre en question le point de vue des missionnaires Blancs.  

Dona Béatrice a compris plus vite que les missionnaires que, pour être chrétien et sauvé, il n’était pas indispensable de connaitre par cœur toutes les prières chrétiennes dans leur matérialité, d’autant plus que la confiance chrétienne mutuelle entre Congolais et Portugais avait été rompue par la destruction du royaume chrétien par les Portugais.

Pour elle, la seule chose à laquelle les Congolais dispersés dans la forêt devaient s’accrocher était la voix intérieure de leur conscience, exprimée par ‘l’intention’.

Elle ne se contente pas de chercher à sauver les Congolais. Elle vise aussi les missionnaires, qu’elle n’hésite pas à soupçonner de ne pas savoir ce qu’ils font et pourquoi ils le font, s’agissant de leur enseignement chrétien : « ‘ vous dites Salve’ et vous savez pas pourquoi. Vous récitez ‘Salve’ et vous ne connaissez pas le pourquoi … Dieu veut l’intention, Dieu la prend … ».

Les bergsoniens n’ont aucune difficulté à comprendre la leçon administrée par Dona Béatrice aux missionnaires. Ils savent qu’il y a Deux Sources de la Morale et de la Religion : pression sociale et appel intérieur[35].

Le message béatricien aux missionnaires était une invitation à l’intériorisation de leur enseignement, celui de conformisme social ayant montré ses limites, après 1665. Il ne faut pas perdre de vue qu’à l’époque du roi Afonso 1er, les relations entre les Portugais et les Congolais étaient plutôt bonnes. Après la défaite d’Ambuila, en octobre 1665, les contacts de souverains à souverains instaurés entre le roi Alfonso 1er (1509-1541) et le christianisme occidental n’étaient plus qu’un vieux souvenir. Les préoccupations commerciales avaient pris le dessus. La traite florissait, balayant toute idée d’égalité et de fraternité entre chrétiens.  Des catéchisés étaient vendus, y compris des membres de la famille royale. Le fait que les missionnaires ne la dénoncent pas et ne l’évoquent même pas montre à quel point leur religiosité était formaliste et combien profond le malentendu entre eux et Dona Béatrice.

Dona Béatrice ne manqua pas de dénoncer le cynisme des missionnaires, qu’elle soupçonnait d’enseigner, à travers le Salve Regina, la résignation aux Noirs plutôt que la résistance.

 

Ils collaient aux Noirs la situation désespérée des hommes pécheursévoquée par le Salve Regina : « Enfants d’Eve, exilés… criant… et soupirant dans la vallée de larmes ».

 

S’agissant du mariage, du baptême, de la confession auriculaire et des bonnes œuvres chrétiennes, Dona Béatrice dénonça l’enseignement formaliste des missionnaires de façon lapidaire : « le mariage ne sert à rien, Dieu prend l’intention. Le baptême ne sert à rien, Dieu prend l’intention. Les confessions ne servent à rien et Dieu prend l’intention. Les prières ne servent à rien. Dieu veut l’intention. Les bonnes œuvres ne servent à rien. Dieu veut l’intention ».

 

LA SOUVERAINETE POLITIQUE

 

L’idée d’un Etat laïque et souverain est contenue dans sa revendication d’autonomie, mais elle n’est pas formulée de façon nette. Après tout, Dona Béatrice n’est pas contre le christianisme comme support de la monarchie congolaise, mais contre l’utilisation abusive que le P. da Gallo en fait pour détourner le roi Pedro IV de ses devoirs d’état, comme roi.

Le point sur lequel Dona Béatrice a été la plus précise est certainement celui relatif à la naissance de son fils.

Naturellement, les missionnaires ont sauté dessus pour la disqualifier, mais c’est sans compter avec ce que l’on savait de son sérieux et du sérieux des mœurs sexuelles Kongo, comme le reconnaît, quarante ans après la mort de Dona Béatrice, l’auteur de La Pratique Missionnaire,en parlant de la régularité des mœurs sexuelles des Congolais.

Ridiculiser Dona Béatrice, parce qu’elle disait avoir eu son fils sans savoir comment, c’est du coup jeter aux yeux des Congolais un discrédit certain sur l’Immaculée conception de la Très Sainte Vierge Marie. Pour les Congolais, qui connaissaient le sérieux de Dona Béatrice, ce qui est vrai pour la Très Sainte Vierge Marie devrait pouvoir être vrai pour Dona Béatrice aussi. Ils avaient évidemment tort de comparer Dona Béatrice à l’incomparable Mère de Dieu.

En dépit de son crédit, Dona Béatrice succombera, comme on le sait, sous les coups de l’ « inquisition ». Mais son sacrifice aura servi à ouvrir la route à l’héroïsme à la jeunesse Congolaise, Africaine et Noire.

Elle aura eu l’audace de revendiquer, au nom des Noirs, l’universalité du bénéfice de la révélation chrétienne, c’est-à-dire l’égalité de tous devant elle, un peu comme l’a fait l’apôtre Paul, au nom des Gentils.

Le chrétien Congolais n’a pas besoin, pour être sauvé par Jésus-Christ, de devenir d’abord Italien ou Portugais.

Pour faire comprendre son message, elle déclarait aux Congolais que « Jésus-Christ » était né à San Salvador … et qu’il était baptisé à Sundi et que Jésus-Christ avec la Madona et S. François étaient originaires du Congo, de la race noire ».

La démarche était hardie. Elle avait le mérite de décomplexer les Congolais et de libérer leurs esprits.

En déclarant que la « Madone, mère de Jésus-Christ, eut son origine d’une esclave ou une servante du Marquis Nzimba Mpanghi », c’est cette égalité des chances devant la révélation chrétienne qu’elle revendiquait.

De telles revendications ne sont pas le fait de tout le monde. Elles sont la caractéristique des personnalités fortes et exceptionnelles, des héros ou des mystiques, comme dirait Bergson.

C’est dans ces « hommes exceptionnels », « ces héros », « ces mystiques » que s’incarne la morale complète[36], dont dépend la marche en avant de l’humanité.

V. LA VALEUR HEROÎQUE ET MYSTIQUE DE L’EXPERIENCE   

     BEATRICIENNE

 

Pour le dire en peu de mots, le mystique, selon Bergson, est un homme ou une femme en qui se résolvent ou se dissolvent toutes les contradictions, toutes les disharmonies, toutes les divergences, toutes les dispersions, toutes les exclusions.

 

En même temps que l’unité et l’ouverture totales, ils incarnent l’accomplissement du passage vers le haut d’une attention, qui, autrement serait scotchée au sol.

 

Nous partirons ici d’une vérité historique indiscutée : Dona Béatrice-Marguerite Nsimba Kimpa Vita a été brulée vive le premier dimanche de juillet 1706.

Pourquoi cette jeune femme de 22 ans a-t-elle été brulée vive ? A cette question la réponse historique est celle-ci : Dona Béatrice a été brûlée vive parce qu’elle était prophétesse et que l’Eglise post-tridentine assimilait le prophétisme à l’hérésie[37].

 

Les missionnaires convainquirent le roi Pedro IV, leur protégé, que Dona Béatrice constituait un danger mortel pour lui et la chrétienté et qu’elle méritait la mort.

 

N’est-ce pas, à quelques mots près, ce que le grand prêtre avait décrété pour condamner Jésus et lui faire subir les pires atrocités, dont certaines n’ont pas été rapportées.

Mais, comme le crucifié est vivant à jamais, parce que ressuscité d’entre les morts, il en révèle des fois quelques-unes à qui il veut.

 

Nous reproduisons ci-dessous celles qu’il a bien voulu révéler à la Sœur Marie de Magdalena[38], de l’ordre de Sainte Claire et qui vivait à Rome en grande sainteté. Jésus exauça le désir de cette sœur, qui désirait connaître ses souffrances secrètes, en lui apparaissant et en lui révélant les souffrances inconnues endurées dans la nuit précédant sa mort. Le Christ lui dit ce qui suit :

 

« Les Juifs me considéraient comme l’homme le plus dangereux de leur temps et me traitèrent ainsi » :

 

« 1° Ils nouèrent mes pieds avec une corde et me traînèrent en bas d’un escalier, dans une cave puante et immonde ;

2° Ils me dévêtirent et trouèrent mon corps avec une pointe de fer ;

3° Ils nouèrent une corde autour de mon corps et me traînèrent, aller et retour à travers la cave ;

4° Ils m’accrochèrent à une poutre et m’y laissèrent jusqu’à ce que je glissai et tombai par terre ; cette souffrance fit jaillir de mes yeux des larmes sanglantes ;

5° Ils me fixèrent à un poteau et me brulèrent au brasier avec des torches ;

6° Ils me percèrent d’allènes et de piques et arrachèrent la peau et la chair de mon corps et mes veines ;

7° Ils me lièrent à une colonne et placèrent mes pieds à une tôle incandescente ;

8° Ils me couronnèrent avec une couronne en fer et me bandèrent les yeux avec des linges répugnantes ;

9° Ils m’assirent sur une planche garnie de clous très pointus qui creusèrent des trous très profondes dans mon corps ;

10° Ils arrosèrent mes plaies de la poivre et du plomb en fusion, et me renversèrent de la chaise ;

11° Pour mon supplice et ma honte ils enfoncèrent des aiguilles et des clous dans les trous de ma barbe arrachée ;

12° Ils me jetèrent sur la croix sur laquelle ils me ligotèrent avec tant de force et de dureté que je faillis être étouffé ;

13° Ils me piétinèrent la tête, l’un d’eux, en me matant sur ma poitrine, enfonça une  pointe de ma couronne à travers ma langue ;

14° Ils versèrent les plus horribles immondices dans ma bouche ;

15° Ils déversèrent des flots d’injures infâmes, me lièrent les mains au dos, me conduisirent, en me frappant, hors de la prison, et me donnant des coups de verges ».

Randles prétend que Dona Béatrice est une imposteur, qui s’est couverte abusivement de l’autorité du christianisme séculaire du Congo et de celle, non moins séculaire, de la monarchie de San Salvador, en s’appelant Saint Antoine.

 

« On admet aisément, écrit-il, qu’il était assez naturel qu’un mouvement de reconstruction sociale, qui avait pour centre l’ancienne capitale de San Salvador, ville chrétienne où s’élevaient douze églises, se réclamât de valeurs chrétiennes, mais on peut se demander comment il se fait que ce mouvement tourne autour de Saint Antoine … Celle qui prétend incarner le Saint accuse les missionnaires de ne pas vouloir que les Noirs aient des saints à eux … Ne devrait-elle pas, en fait, incarner Dom Antonio 1er tué par les Portugais à la bataille d’Ambuila et dernier roi avant la chute du royaume dans l’anarchie ? La mort de Béatrice et sa résurrection n’apparaissent-elles pas conforme aux pratiques traditionnelles africaines des mediums-prêtres, permettant la communication entre les ancêtres défunts et les vivants ? Ce n’est qu’une hypothèse impossible à prouver »[39].

 

Ainsi, pour Randles, le mouvement antonien n’aurait, ni dans son inspiration, ni dans son fondement rien de spirituel, en tout cas rien de chrétien. C’est une machination pagano-nationaliste, sans aucune signification religieuse ou mystique. Selon lui, il ne s’est servi du christianisme ou plus exactement des apparences chrétiennes ou spirituelles que par souci de réalisme politique. 

Nous avons là l’objection majeure à lever pour établir le caractère exceptionnel de l’expérience béatricienne.

 

Voici les propos de Dona Béatrice tels que rapportés par Randles[40] : « ‘Saint Antoine’, disait Béatrice, est notre remède. Saint Antoine est le consolateur du royaume du Ciel … Saint Antoine est au-dessus des anges et la Vierge Marie. Antoine est lui, le second Dieu ».

 

Comme il est bien connu que quand on veut noyer son chat on l’accuse de rage, comment savoir que Randles rapporte des ipsissima verba Beatricae, que c’est cela que Dona Béatrice a réellement dit. Et même si elle n’avait pas tenu des propos qui l’exposaient si ouvertement à la condamnation, ils l’auraient quand même assassinée. Les assassins des prophètes ont toujours des prétextes pour justifier leur ignoble besogne. En fait, Randles part de l’idée que rien de bon, rien de sain, encore moins de saint ne peut venir d’un Noir, que Noir rime avec paganisme et péché, tandis que Blanc rime avec christianisme et sainteté ! Quelle aberration !

 

Une telle conception est anti chrétienne. L’Eglise primitive, d’abord exclusivement composée des Juifs convertis, était confrontée au problème de savoir si les non Juifs, le « Gentils », devaient d’abord être Juifs pour être chrétiens.

 

La solution trouvée met à nu l’erreur, qui consiste à penser qu’on peut naître chrétien, qu’il y a des peuples ou des races dispensés de la conversion, parce qu’ils seraient saints génétiquement et auraient des droits à faire valoir devant Dieu.

Voici la réponse générale, que Randles a oublié de prendre en compte.

 

Il y a une double perspective de la relation de l’Homme avec Dieu. Il y a, d’une part, la perspective des prétentions de l’Homme vis-à-vis de Dieu et, de l’autre, l’attitude de Dieu vis-à-vis de l’Homme.

 

Dans la perspective de l’Homme vis-à-vis de Dieu ou de l’initiative revendicatrice de l’homme vis-à-vis de Dieu, c’est formel, l’homme, quel qu’il soit, n’est qu’un être de chair, faible, pécheur et mauvais, qui n’a rien à réclamer, parce qu’il est démuni de toute qualité à faire valoir devant Dieu.  

 

Dans la perspective de l’initiative souveraine de Dieu vis-à-vis de l’Homme, les choses sont tout à fait différentes. Dieu surprend l’Homme par son amour pour lui. Car il n’est qu’amour. Il aime l’Homme, qu’il a créé à son image et sa ressemblance. Il le recherche, comme s’il avait besoin de sa compagnie. Il souffre, quand il ne répond pas à son appel. Et c’est par sa miséricorde infinie, qu’il lui pardonne, quand il ne répond pas. Ce qui ne l’empêche pas de persister à l’appeler avec l’espoir qu’il finira par répondre.

 

C’est cela Dieu. Et il ne fait acception de personne. Il appelle chaque Homme par son nom. Pour lui, Randles n’est pas plus important que le plus ignorant des Congolais.  

 

Les missionnaires n’avaient donc aucune raison de penser que Dieu ne pouvait pas appeler Dona Béatrice et l’engager à restaurer le royaume Kongo tombée dans l’anarchie, après l’horrible décapitation de son roi Antonio 1er, Nkanga Vita, par les Portugais. Pourquoi le Dieu qui a engagé Jeanne d’Arc à sauver le royaume de France occupée par les Anglais n’engagerait-il pas Dona Béatrice à sauver le royaume Kongo tombé dans l’anarchie, par le fait des Portugais ?

 

C’est une erreur, hélas persistante, de penser que Dieu fait acception des personnes. Il est le Dieu de tous : du fort, comme du faible, du riche, comme du pauvre, du Blanc, comme du Noir, de l’Européen, comme de l’Africain.

 

La fierté uniment française et chrétienne, dont fait preuve le fondateur des Pères Blancs d’Afrique, Mgr Lavigerie (1825-1892), ne doit pas être réservée aux seuls Européens[41].

 

La raison religieuse étant écartée, il est clair que Dona Béatrice a été tuée pour d’autres raisons, sans doute la jalousie des missionnaires et le racisme européen.

 

Quoi qu’il en soit, l’un des traits caractéristiques du mysticisme vrai est la liberté vis-à-vis des fixations officielles, parce qu’il ne tire pas d’elles sa force. Il se situe au-delà de leurs préoccupations immédiates.

 

Revêtir la personnalité du saint le plus populaire dans le royaume du Congo, à savoir Saint Antoine de Padoue, répond à une stratégie d’une très grande habileté, surtout qu’il évoquait aussi le roi martyr Antonio 1er, Nkanga Vita.

 

De toute façon, il en fallait pour redonner confiance à des Congolais déboussolés et dispersés dans la forêt depuis une quarantaine d’années.

Sur le succès de l’action béatricienne tous les témoignages s’accordent. Le succès était franc.

Le temps est venu de donner notre point de vue.

Pour nous, il ne fait aucun doute que Dona Béatrice est l’un de ces êtres exceptionnels, que compte l’humanité et sur lesquels l’humanité peut compter pour fonder une action durable et indiquer, le moment venu, dans une société donnée, la direction du progrès humain.

Dona Béatrice a bel et bien été une promotrice du progrès humain dans le cadre de la société africaine représentée ici par la société congolaise du XVIIIème siècle. De cette société les PP. da Gallo et da Lucca n’ont vu que « clos ». Mais La Pratique Missionnaire de 1747, quarante ans après la mort de Dona Béatrice, c’est-à-dire plus de 80 ans depuis l’effondrement du royaume dans l’anarchie, fait une analyse autre. Elle fait état d’une société aux coutumes bien réglées, luttant contre les vices et toute sorte d’indiscipline, qui rappellent celles dont la rigueur était insupportable pour les Portugais manifestement moins vertueux et moins disciplinés que les Congolais.

Mais, les missionnaires, soucieux de confronter les coutumes congolaises au dogme catholique, n’ont eu l’attention attirée que sur leur non-conformité avec les pratiques italiennes. Car, à leurs yeux, être Italien et catholique c’est tout pareil.

A partir de là on peut comprendre pourquoi les missionnaires accusèrent Dona Béatrice et pourquoi ils exigèrent et obtinrent de Perdo IV, sa mort.

Dona Béatrice, comme le lui aurait recommandé le fondateur des Pères Blancs d’Afrique, Mgr Lavigerie, si elle était Blanche et s’il s’agissait de la France, avait un respect religieux pour les lois coutumières établies par les rois, depuis le fondateur du royaume, Nimi a Lukeni, jusqu’à Antonio 1er. Elle accordait le même crédit aux rois avant le christianisme qu’aux rois chrétiens[42]. L’être chrétien n’entrait pas en contradiction avec l’être kongo. L’être chrétien sublimait, mais ne détruisait pas l’être kongo. Dona Béatrice a incarné cette harmonie sublimante, comme seuls les « êtres exceptionnels », « les mystiques » savent le faire.

Son action s’insérait dans la longue histoire congolaise, qu’elle portait en elle-même. L’action des missionnaires, elle, s’insérait, l’histoire italienne. D’où les malentendus, qui ont conduit Dona Béatrice au bûcher.

De fait, les missionnaires jugeaient ce qu’ils voyaient au Congo, avec les yeux de leur pays. Ils appréciaient la grandeur de leur action au Congo en fonction de leur propre histoire d’Européens. Le « Grec » avec les « Grecs » et « Juif » avec les « Juif » d’un saint Paul n’était pas le point fort des PP. da Gallo et da Lucca. Ils n’ont pas été capables d’être « Congolais » avec les « Congolais ».

La grandeur de l’action de Dona Béatrice, qui ignorait sans doute tout de l’Europe, ne pouvait, ni ne devait être appréciée qu’à l’intérieur de l’histoire de la société congolaise, qui n’était pas si diabolique, si l’on en croit le récit, ci-dessous, de la Pratique missionnaire de 1747.

 

 

V.1. LA SOCIETE KONGO AU XVIIIème D’APRES LA PRATIQUE     

        MISSIONNAIRE

 

Pour justifier son étude, l’auteur de La Pratique Missionnaire écrit ce qui suit : « Le missionnaire eo ipso (par le fait même) qu’il entreprend son ministère apostolique doit, tel un autre Jérémie, se considérer comme destiné par Dieu en ces royaumes et parmi ces peuples, à déraciner et détruire, à perdre et à dissiper, à édifier et planter.

Toutefois, il ne pourra point, en ses premières courses de mission, distinguer et discerner ce qu’il est besoin de déraciner et détruire, non plus que concevoir aussitôt les moyens les plus aptes à édifier et à planter, s’il n’a point une connaissance préalable des bonnes et mauvaises qualités du pays et de ses habitants, parmi lesquels il devra exercer son ministère.

C’est par défaut de ces connaissances, je le confesse, que dans les premiers exercices de mes campagnes de mission, je me suis bien des fois trompé : en plantant intempestivement, en semant pour ainsi dire, en un terrain qui devait être improductif, pour n’avoir point été préparé, parce que d’abord je n’en avais point arraché les plantes mauvaises, parce que je ne l’avais point purgé de ses qualités pernicieuses, et cela parce qu’elles m’étaient inconnues.

Pour ces raisons, outre ce que j’ai dit jusqu’ici dans les chapitres précédents pour la conduite et le gouvernement des Pères missionnaires destinés aux royaumes de Congo et d’Angola, j’en viens maintenant à décrire le plus l’essentiel du mal que l’on rencontre en ces royaumes, comme aussi du bien.

Ce pourra servir de guide et de lumière afin de savoir quand et quelles choses il faudra détruire et dissiper pour bien disposer et mieux assurer ce que l’on pourra semer et planter dans cette grande vigne du Seigneur [43] ».

V.1.1. LE PLUS ESSENTIEL DU MAL DE LA SOCIETE KONGO  

            D’APRES LA PRATIQUE MISSIONNAIRE

 

- L’IDOLATRIE

D’après ce document, c’est l’idolâtrie qu’il faut placer en première place des maux de la société kongo.

« L’idolâtrie qui se pratique en ces pays, dit-il, est à première vue la plus diabolique qui se puisse rencontrer par le monde entier »[44]. Car, c’est proprement le diable qu’ils adorent[45] ».

La discussion n’en vaut pas la peine. On croirait entendre l’auteur de « Race Noire, race inférieure », qui ne voit que grossièreté chez les Noirs et excellence chez les Blancs :

 

« En fait de religion, ils (les Noirs) n’ont inventé que des fétiches grossiers. Nous les Blancs, nous avons le paganisme admirable d’Homère, le féroce monothéisme de Jéhovah, la douce mystique du Christ et le belliqueux apostolat de Mahomet. Les Jaunes ont Brahma et Bouddha. En somme six grandioses « religions qui reflètent l’âme de ceux qui les ont faites, croyant les recevoir d’un Dieu. Mais l’âme des Noirs, très puérile, se reflète dans leurs superstitions et leurs amulettes gris-gris ».

 

L’idolâtrie dans les sociétés restées hors de la révélation Judéo-chrétienne est pratiquement pareille partout. Il ne faut pas qu’on reste à l’idée erronée, selon laquelle il y aurait des paganismes plus vertueux que d’autres.

 

« En effet, écrit Eusèbe[46], chez tous les … peuples, dans tous les pays, au sein de toutes les villes, c’étaient partout les mêmes cérémonies religieuses, les mêmes mystères, ou d’autres à peu près semblables … »

 

Les Congolais du XVIIIème siècle n’étaient plus idolâtres que les autres païens de leur époque.

- LES VICES

Ecoutons l’auteur de La Pratique missionnaire :

« Si je voulais décrire les vaines observances et les pratiques superstitieuses de ce pays, je pourrais en former un volume, mais je n’en rapportai que deux, comme tout à fait générale chez ces peuples.

L’une est que lorsque nait un enfant, ses parents le soumettent à ne pas manger une espèce déterminée. Et ils se lient à ce point à cette vaine observance que pour la plus mince transgression, ils sont persuadés qu’ils en doivent mourir. L’autre est que dans leurs champs ils suspendent à un arbre un bâton appelé le bois de superstition et à ce bâton ils attachent un crâne ou une corne d’animal ou quelque autre chose. Et cela suffit pour empêcher le vol et pour que personne n’ose se nourrir d’aucune chose qui pousse en cet endroit, à la seule exception des maitres et ceux qui la reçoivent d’eux. Aussi, dans les champs, où je trouvais dressé dans un arbre un tel engin ou bois de superstition, je le détruisais et je mangeais et faisais manger par les nègres de la mission tout ce qui se trouvait autour de ce bois, afin de détruire cette vaine observance et de montrer le leurre de ces pauvres gens qui la pratiquaient … ».

Venons-en aux serments.

« Dans le procès de ces indigènes, c’est ordinairement le prince qui pour ses vassaux fait figure de juge, et le seigneur des villages pour ses sujets ; ils sont assistés d’un sorcier et le jugement se tient à la vue de tout le peuple. Les parties en litige ont coutume d’affirmer et d’appuyer leurs raisons de diverses formes de serments superstitieux, cruels, iniques, et trompeurs, parmi lesquels un non moins détestable qu’usuel auquel le juge oblige ordinairement une des parties en litige, se nomme le serment d’emchassa »[47].

« Un autre vice aussi détestable dans tous ces pays, mais qui n’est cependant pratiqué que par les personnes de distinction et leurs parents, consiste en ce que celui qui a perçu d’un autre une grave injure, s’il se juge offensé, ne se fait plus tailler la barbe ni les ongles. Cette livrée équivaut au serment de ne point vouloir pardonner aussi longtemps qu’on ne sera vengé, ou qu’on n’aura point reçu la satisfaction à laquelle on prétend. Aussi à la barbe pleine et aux ongles très longs, le missionnaire pourra-t-il distinguer et reconnaitre ceux qui vivent en état de haine vindicatives ; et de tels gens venant se présenter pour se confesser, il ne les admettra point au saint tribunal, qu’ils n’aient d’abord déposé cette livrée de vengeance et qu’ils ne se soient point réconciliés avec leurs ennemis, etc.[48]».

On retrouve dans ce texte le même mépris ridicule du Noir, que nous avons dénoncé ci-dessus, à propos de l’idolâtrie. Notons, toutefois, que le missionnaire reconnaît qu’ « à l’opposé des païens du Brésil en Amérique, qui sine duce et sine lege vagantur (sans loi ni chef), les Congolais et les Angolais en Afrique, ont toujours été gouvernés par leurs rois respectifs, qu’ils nomment Meinu (Mani), ou princes qui tant au civil qu’au militaire remplacent les généraux d’armes, par les seigneurs de provinces, de villages, au moyen de lois dont quelques-unes sont certainement extravagantes, barbares et iniques, mais dont d’autres sont honnêtes et humaines et respiciunt bonum commune, parce que grâce à elles sont empêchés beaucoup de désordres et d’offenses à Dieu ».

« Je supposais quand j’entrais comme missionnaire dans la principauté de Sohio au royaume de Congo, que parmi ces gens presque complètement nus, on n’usait point ou du moins qu’on usait de bien peu de retenue en ce qui regarde le sixième commandement du décalogue. Mais je fus brièvement détrompé par la connaissance que j’eus d’une loi universelle de ce pays, qui est que celui qui déflore une fille reste esclave de celle-ci, en outre comme peine de son délit, il devra lui donner d’autres esclaves, et s’il est pauvre ces esclaves devront être payés par ses parents ou bien ceux-ci seront forcés de rester, suivant le nombre fixé par la loi, esclaves de la fille déflorée. Et une peine aussi rigoureuse était infligée encore, non seulement aux adultères, mais même à ceux qui habuerunt rem cum alterius concubina. A cause d’une semblable loi, il est rare qu’une femme manque à la fidélité envers son mari ou une concubine envers son amant. Aussi les filles déshonorées et les femmes adultères sont-elles considérées comme infâmes ainsi qu’en Europe.  Il est cependant que les législateurs, comme sont les princes et seigneurs absolus, par insolence, vivent parfois ou même se prétendent exempts d’une telle loi.

1° Quant aux femmes publiques livrées au péché, on en rencontre peu, et elles ne trouvent personne qui les veuille prendre même pour concubines, parce qu’elles sont réputées infâmes.

2° En dehors des conquêtes du roi de Portugal, c’est à savoir dans le royaume de Congo, là où le commerce n’est point permis aux Blancs, je n’ai point connu, ni observé qu’il se pratiquât aucun détestable vice de péché contra naturam ; il n’y est point coutume qu’on fasse des gestes d’amour en public, et jamais il ne m’est arrivé de voir parmi ce peuple rien d’indécent, comme des baisers, des embrassements, des attouchements ou des jeux impurs entre hommes et femmes.

Aussi praeter simplicem fornicationem necnon incompositos vereque illicitos motus cuiusdam choreae, il n’y a pas grande malice en ce pays. J’ai dit : « Là où ne trafiquent point les Blancs ; parce que là où est admis et introduit leur commerce, n’est que trop introduite en même temps toute espèce de pestes du vice et de sa malice est enseignée verbo et opere par les Blancs eux-mêmes aux pauvres Nègres  et aux Négresses ; infandum est dicere que quoique le gouvernement ou, si l’on veut les ordres du très fidèle roi de Portugal pour l’administration de ces conquêtes, et pour le trafic et susdit négoce d’esclaves semble dicté par le Saint-Esprit, tout cela néanmoins est réduit à rien par l’infidélité, dissimulation et cupidité de ceux qui sont commis à les exécuter ou faire exécuter.

C’est une loi universelle de ces Ethiopiens que celui qui vole ou tue quelque animal de son prochain, in poenam delicti reste esclave de la personne qui a reçu le dommage.

En tous ces pays le respect pour les anciens est inexplicable, de sorte que tous les chrétiens, en confession, s’accusent de tout manque de respect qui est regardé par eux comme une faute grave.

Dans toute réunion de personnes, ne parle que le plus vieux, et personne n’osera interrompre son discours, ni personne ne parlera sans la permission de cet ancien, battant d’abord des mains, ce qui est un signe de soumission au moyen duquel ils entendent lui demander sa permission et sa bénédiction avant de parler.

J’ai observé bien des fois que lorsqu’on offrait quelque chose à manger à un enfant en présence d’autres, pour grand faim qu’il eût, il ne le mangeait point mais le remettait aussitôt au plus âgé de ceux qui étaient présents, lequel en mangeait une partie proportionnée à la quantité, de manière que, répartissant tout ce comestible entre les assistants, il en donnât une portion si petite dût-elle être, à chacun de ceux qui étaient là. En relation avec cette mienne observation, je dirai, pour avis aux missionnaires, ce que j’en déduisis. Je raisonnai donc de la façon suivante : Si les enfants qui vivent au poste, sont dans une telle dépendance du plus âgé d’entre eux que tout ce qu’ils reçoivent, ils le lui doivent en remettre, ils lui remettront aussi tout ce qu’ils me volent, ou me voleraient par son ordre. Et il en était bien ainsi, car si par hasard quelque chose venait à manquer au poste, je me faisais donner compte du tout par le plus vieux, et avec le temps, je reconnus que c’était bien lui le coupable de tous les larcins qu’ils me faisaient. Cela suffit à empêcher tout vol domestique par la certitude du châtiment qui devait en retomber sur le plus âgé.

Si l’on envoie, par exemple, dix Nègres pour transporter un poids quelconque, les neuf moins âgés feront tout leur possible pour le charger tout entier sur eux, laissant le plus vieux sans fardeau et libre, et ils lui obéiront tous. Leurs ventes, achats ou trocs, c’est de donner toujours la préséance aux plus âgés ; et jamais ne naissent et encore moins ne s’entendent entre eux des contestations, car le prix ou le troc de chaque chose est tellement bien déterminé et entendu que jamais ne se produit ou ne se découvre une tromperie ou une fraude. Chose qui certainement doit faire rougir les chrétiens, car dans les endroits où les Blancs trafiquent, les Nègres ont déjà appris d’eux à falsifier les marchandises, comme par exemple la cire en y mettant du suif, outre d’autres tromperies, qui rendent vicieux ceux qui sont accoutumés à la malice des Blancs »[49].

Cela veut dire, en d’autres termes, que l’action des missionnaires aurait dû être plus religieuse que culturelle.

Les Congolais n’avaient aucun besoin de la culture européenne, mais bien du salut de Dieu en Jésus-Christ[50].

Les observations faites par l’auteur de La Pratique Missionnaire montrent, toutefois, que l’esprit des Congolais du vieux Congo était marqué par un équilibre instable, difficile à tenir entre, d’une part, l’attachement aux coutumes ancestrales, facteur de cohésion sociale et, d’autre part, la volonté de progresser.

L’ouverture constatée à l’Européen, dès les premiers contacts, fin XVème siècle, tient aussi à cela, comme la tendance à préférer la nouveauté venant du dehors à celle forgée à l’intérieur.

V.1.2. LE SENS DE L’ACTION BEATRICIENNE

Dans un pays, où la culture se focalise sur le culte des anciens, il faut savoir noter que Dona Béatrice commence son action très jeune, à l’âge de 19 ans.

Son appartenance à la grande noblesse ne donnait pas plus de poids à son jeune âge, d’autant plus qu’elle avait devant elle et contre elle le Grand Electeur Dom Manuel da Cruz Barbosa, marquis de Vunda[51].

L’exploit mérite donc d’être souligné. Sans l’assentiment du Grand électeur, voire l’opposition, elle a réussi à gagner la confiance des populations dispersées dans la forêt.

Par ailleurs, le fait d’être jumelle ne lui conférait pas non plus le pouvoir d’agir sur un peuple tout entier, d’autant plus qu’elle n’était pas la seule jumelle du royaume.

L’évidence est que Dona Béatrice a réussi à gagner le peuple. Elle entraînaient des foules vers San Salvador.

Ce qui est le plus intéressant est évidemment son travail de démystification du pouvoir missionnaire et de son formalisme théologique.

Les textes, que nous avons reproduits, montrent bien son travail de sape systématique.

Nous avons vu comment cette jeune femme, qui ne connaissait certainement rien de la philosophie européenne des lumières, puisqu’elle n’existait pas encore, est arrivée non seulement à contester la théologie du P. da Gallo, mais à proposer sa propre façon de voir.

Si la colère et l’indignation du P. da Gallo ne l’avaient pas remporté sur sa raison, nous aurions peut-être eu le texte intégral de la version du Salve Regina béatricien, dont les missionnaires disent qu’elle était facile à assimiler[52].

Mais le texte que nous ont rapporté les PP. da Gallo et da Lucca est déjà indicatif de son contenu critique et libérateur.

Dona Béatrice parle, en effet, de Salve Regina bastonnades, sans aucun doute pour critiquer les méthodes peu respectueuses de la personne humaine des Congolais employées par les missionnaires pour enseigner le Salve Regina.

Dona Béatrice a compris, plus vite que les missionnaires, que dans la situation où se trouvaient les Congolais, il fallait une pastorale adaptée, qu’il n’était pas nécessaire d’avoir une connaissance matérielle des prières chrétiennes.

C’est cela que le « Dieu veut l’intention », voulait dire. Une réflexion analogue vaut pour les « bonnes œuvres ». Sans doute les missionnaires avaient-ils dressé la liste des « bonnes œuvres » que les Congolais avaient à accomplir, sans s’embarrasser outre mesure des difficultés et des us et coutumes congolais.

Ainsi, quand Dona Béatrice dit que les « bonnes œuvres » ne servent à rien », ne faut-il pas penser à la « sola fide » de Luther, comme si Dona Béatrice avait eu des contacts avec les protestants[53].

D’ailleurs le P. da Gallo nous assure que même si Dona Béatrice avait été en contact avec les hérétiques Européens, elle n’aurait rien compris, puisque, comme tout Congolais, elle devait être ignorante[54].

Voilà pour ce qui concerne « les bonnes œuvres ».

Quant aux sacrements, comme la confession et le mariage, la position de Dona Béatrice est aussi très critique. Elle estime que ces sacrements ne servent à rien, Dieu ne sonde-t-il pas mieux les reins et les cœurs ? Ce sont là d’ailleurs deux sacrements dont l’administration laissait à désirer.

Pour les confessions, les PP. recouraient au service des Maestri, des catéchistes-interprètes. Si les PP. n’avaient pas plus d’imagination pour changer cet état des choses extrêmement gênant, Dona Béatrice était là pour dire aux gens que l’intention suffisait.

La même chose devait être dite pour les bénédictions nuptiales. Le nombre restreint des prêtres devait-il condamner les gens à ne se marier que lors des visites occasionnelles et improbables des missionnaires ? Dona Béatrice était là pour dire que l’intention suffisait, ce qui correspond ici à peu près au Décret Tamesti du Concile de Trente.

On rapporte aussi que Dona Béatrice empêchait le baptême des enfants. C’est surtout le P. da Lucca, qui s’en plaignait[55]. Il ne se vante pas moins d’avoir baptisé 8.400 et d’avoir enterré beaucoup de ceux-ci, les envoyant ainsi jouir « de la gloire du Paradis »[56].

Le point sur lequel elle a marqué des points contre les missionnaires est certainement celui relatif à la naissance de son fils. La Pratique Missionnaire témoigne, on l’a vu, en faveur d’une grande régularité des mœurs sexuelles chez les Congolais. Ridiculiser Dona Béatrice parce qu’elle se disait avoir eu son fils sans savoir comment, s’est du coup jeter le discrédit sur l’immaculée conception de la Vierge Marie.


CONCLUSION

A travers tout ce qui précède il faut voir la volonté de Dona Béatrice d’empêcher que le christianisme, sous la forme mécanique, qu’elle avait prise, ne devienne une force d’oppression des Congolais ou un nouveau fétichisme au service des intérêts étrangers.

Parce que le recouvrement de la dignité des Congolais était à ce prix, Dona Béatrice a combattu jusqu’au sacrifice suprême pour la restauration du royaume, seule garante du retour à la pratique chrétienne régulière et à des relations acceptables avec les Portugais, devenues impossibles depuis 1665.

Car l’anarchie dans laquelle la décapitation, par les Portugais, à Ambuila, en octobre 1665, du roi légitime du vieux Congo, Antonio 1er, Nkanga Vita, était la source de tous les malheurs.

Comme les missionnaires continuaient à considérer la conversion des Congolais au christianisme comme leur seul souci, le malentendu était devenu total avec Dona Béatrice.

En effet, Dona Béatrice avait remarqué une certaine complicité des missionnaires avec la traite des Noirs, y compris des catéchisés, à travers le message de résignation que comportait leur enseignement du Salve Régina.

Voilà pourquoi la nécessité de combattre, jusqu’au sacrifice suprême, s’il le faut, pour la reconnaissance de la dignité humaine des Congolais est la quintessence du message béatricien.

La jeunesse congolaise d’aujourd’hui, nous l’avons relevé dans l’introduction, est condamnée à un combat semblable.

En effet, le pays est toujours convoité par les puissances et à mouton docile, loup glouton. Et celui-ci est sans pitié pour ceux qui osent le remettre en question. Mais, sans ce combat, il n’y a aucun espoir qu’advienne un jour au Congo une vie humaine honorable pour tous les Congolais.

Voilà pourquoi il est nécessaire que la jeunesse congolaise emboîte le pas à la jeune Dona Béatrice-Marguerite Nsimba, Kimpa Vita, de très heureuse mémoire !

Voilà notre message à l’occasion des anniversaires des assassinats des héros nationaux Patrick Eméry Lumumba et Laurent-Désiré Kabila.

Kinshasa, le 16.01.2017.

                                                                                                        PHOBA MVIKA J.

                                                                PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Manuel de littérature néo-africaine du XVIe siècle à nos jours, de l’Afrique à l’Amérique, trad. De l’allemand par Gaston Bailly, Paris, Resma, 1969, p. 35.

[2] FELDER, H., « Les Etudes dans l’Ordre des Frères Mineurs Capucins au premier siècle de son Histoire », in Les Etudes Franciscaines, t. XLII (1930), p. 375-377.

[3] BATSIKAMA,  Ndona Béatrice serait-elle témoin du Christ et de la foi du vieux Congo ? Kinshasa, 1970, p. 12,

[4] SINDA, Martial, Le messianisme congolais et se incidences politiques, Paris, Payot, 1972, p. 41-42.

[5] JADIN, J., Le Congo et les sectes des Antoniens. Restauration du royaume sous Pedro IV et le ‘Saint Antoine’ congolaise (1694-1718), Bull. de l’Institut Hist. Belge de Rome, fasc. 33, Bruxelles, 1961, p. 541-521.

[6] Relations sur le Congo du Père Laurent de Lucques (Lorenzo da Lucca) (1700-1718). ‘Mémoire de l’I. R.C.B.’, t. 32, fasc. 2, Bruxelles, 1953, 357 pages

[7] , Le Congo et la secte des Antoniens. Restauration du royaume sous Pedro IV et la  ‘Saint Antoine’ congolaise (1694-1718).

[8] Nazionalismo e Religione nel Congo all’ inizio de 1700 : la setta degli Antoniani, Roma, 1972 (= Nationalisme et religion dans le Congo du début de 1700 : la secte des Antoniens)

[9] L’ambition scientifiquement limitée de ma présente réflexion me dispense d’aller vérifier si l’édition critiques attendue par les spécialistes de l’antonianisme a été élaborée. De toute façon, le fond du débat n’en est pas affecté.

[10] Au siècle de la pensée complexe cela va de soi.

[11] Il faut ajouter « du colonisé » ou « de l’opprimé », quel qu’il soit, dont la libération est la préoccupation première. C’est raciste de dire que c’est propre aux Africains. C’est le fait de tout opprimé Blanc ou Noir !

[12] Orphée noir, Ibid., p. XV.

[13] Istorico descrizzione degli tre regni Congo. Angola e Matamba, Bologna, 1687, p. 237.

[14] Cité par J. VAN WING., Etudes Bakongo. Sociologie, religion et magie, DDA, 1959, p. 27.

[15] Cf. La pratique Missionnaire des PP. Capucins Italiens dans le royaume de Congo, Angola et contrées adjacentes, brièvement exposée pour éclairer et guider les missionnaires destinés à ces saintes missions, Bologna, 1747, trad. De l’italien par le P. Jacques Nothomb, s.j.,  p. 32-33.

[16] Cf. J. VAN WING, o.c., p. 32-33.

[17] L. JADIN, o.c. p. 494.

[18]Ibid. o.c. p. 495.

[19]Ibid. o.c. p. 496.

[20]Ibid. o.c. p. 501.

[21]  Ibid. o.c. p. 502.

[22]  Ibid. o. c. p. 503.

[23]Ibid. o.c. p. 504.

[24]Ibid. o. c. p. 505.

[25]Ibid. o.c. p. 512.

[26]Ibid. o.c. p. 515.

[27]Ibid. o.c. p. 518.

[28]Ibid. o.c. p. 519.

[29]Ibid. o.c. p. 523.

[30]Ibid., p. 523.

[31]Ibid., p. 523.

[32]Ibid., p. 515.

[33]Ibid., p. 517.

[34] Voici le texte intégral de cette prière chrétienne en français : « Salut ô Reine, Mère de miséricorde, notre vie, notre douceur et notre espérance, salut ! Enfants d’Eve, exilés, nous crions vers toi, vers toi, nous soupirons dans cette vallée de larmes. O toi, notre avocate, tourne vers nous tes regards miséricordieux. Et, après cet exil, montre-nous Jésus, le fruit béni de tes entrailles. O clémente, ô miséricordieuse, ô douce Vierge Marie. Prie pour nous, Sainte Mère de Dieu afin que nous soyons rendu digne des promesses du Christ. Prions le Seigneur. Dieu tout-puissant et éternel, qui a préparé le corps et l’âme de la glorieuse Vierge Mère, Marie, pour qu’elle pût devenir la digne demeure de ton Fils, avec la coopération du Saint Esprit, fais que celle dont nous célébrons la mémoire avec joie, nous délivre par sa bienveillante intercession, des maux présents et de la mort éternelle. Par le Christ notre Seigneur. Amen. Que le secours divin demeure toujours avec nous. Amen ». voir le Bréviaire romain, latin-français, publié sous l’autorité et le contrôle de P. Journel, I, Desclée et Cie, Paris-Tournai, 1965, p. 28.

[35] BERGSON, H., 1932.

[36] DS, 29 (1003).

[37] Le Concile de Trente, réuni à Trente (Italie) de 1545 à 1563, avait pour mission de restaurer la discipline dans l’Eglise.

[38]LES QUINZE SOUFFRANCES ET DOULEURS SECRETES DE JESUS.

[39] RANDLES, W.G.L.., L’ancien royaume du Congo, des origines à la fin du XIXe siècle, Paris, Mouton, 1950, p. 158.

[40] O.c.ibid.

[41] LAVIGERIE, Œuvres choisies, t. I, p. 101, cité par BATSIKAMA, o.c., p. 8 : «  Une autre pensée se mêle dans nos cœurs à celle de la foi : la pensée de la France. C’est pour elle aussi que nous allons travailler. Nous sommes les premiers Français qui, envoyés par notre Evêque, Français comme nous, allons porter la langue de la France et son influence dans les profondeurs africaines » 

[42] Sur la chronologie des rois du Kongo établie par J. Van Wing, o.c., 35-36, propose de distinguer 2 périodes principales : 1. Avant la découverte du Zaïre (en 1482), 2. Après la découverte (Les rois chrétiens). Dans la deuxième période, il distingue 1. La première lignée, 2. Pendant l’ère des compétitions, 3. Au XIXe siècle.

[43] La Prat. Missionnaire, p. 72.

[44] La Prat. Missionnaire, p. 73.

[45] Ibid., p. 73.

[46]Préparation évangélique, col. 859.

[47] (épreuve du poison).

[48] La Pratique missionnaire, p. 80-81.

[49] La Prat. Miss. , p. 83-87.

[50] Ibid. , p. 91-92.

[51] L. JADIN, o.c. , p. 493.

[52]Ibid., p. 527, 529, 532.

[53] Cf. M. SINDA, o.c., p. 35.

[54] Nous en avons déjà traité. Voir néanmoins L. JADIN, o.c., p. 523.

[55] Nous en avons déjà parlé. Voir néanmoins L. JADIN, o.c., p. 552.

[56] Nous en avons parlé. Voir L. JADIN, o.c., p. 556.

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NOTES D'INITIATION PHILOSOPHIQUE. ARCHIVES PHILOSOPHIQUES POUR MEMOIRE.

PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

FASCICULE N°6

 

 

 

NOTES D’INITIATION PHILOSOPHIQUE

 

ARCHIVES PHILOSOPHIQUES   POUR MEMOIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVESITE DE KINSHASA

JANVIER 2017

 

TABLE DES MATIERES

 

TABLE DES MATIERES... i

I.       INTRODUCTION.. 1

II. QUALITES REQUISES.. 2

III. EXEMPLES-TYPES.. 3

III.1. PYTHAGORE (570-. 3

A. L’HOMME.. 3

B. PROJET POUR L’HUMANITE.. 3

C. METHODE.. 4

C.1. POSTULATS.. 4

C.2. PRINCIPE DU DOUBLE ENSEIGNEMENT.. 4

C.3. CREATION DE L’INSTITUT.. 4

D. RESULTATS.. 5

E. CRITIQUE.. 6

III.2. SOCRATE (470-399). 6

A. L’HOMME.. 6

B. PROJET POUR L’HUMANITE.. 7

C. QUI SONT LES SOPHISTES ?. 8

D. RESULTATS.. 9

E.      CRITIQUE.. 9

IV. CE QU’EST LA PHILOSOPHIE.. 10

V. QUELQUES FIGURES PHILOSOPHIQUES HISTORIQUES.. 14

V.1. THALES DE MILET (639-548). 14

a)     SA VIE.. 14

b)          SA DOCTRINE.. 20

V.2. PLATON (428-348). 21

V.3. ARISTOTE (384-322). 26

a) SA VIE.. 26

b) Œuvres. 29

V.4. ANAXIMANDRE DE MILET (610- vers 546). 31

V.5. ANAXIMENE DE MILET (550-480). 31

V.6. XENOPHANE DE COLOPHON (Milieu du Ve s.). 32

V.7. HERACLITE D’EPHESE (540-480). 32

V.8. PARMENIDE D’ELEE (504-450). 32

V.9. ZENON D’ELEE (Né en 490). 33

V.10. EMPEDOCLE D’AGRIGENTE (494-443 ?). 35

V.11. ANAXAGORE (500-428). 35

V.12. DEMOCRITE (460-370). 35

VI. CE QU’EST LE PHILOSOPHE.. 36

CONCLUSION.. 37

 

 

 


  1. I.                  INTRODUCTION

 

Depuis son origine à Bologne, en Italie, au IXème siècle de l’ère chrétienne, l’université, centre de recherche, de création, de promotion et de diffusion de la culture la plus haute pour le bonheur humain, fruit de l’alliance savoir et sagesse, constitue le condensé institutionnel de l’initiation au savoir-sagesse des 4 plus anciennes civilisations de la terre : la chinoise, l’égyptienne, l’indienne et la mésopotamienne.

 

Comme, au VIème siècle avant l’ère chrétienne, Pythagore donna à ce savoir-sagesse, auquel les meilleurs s’initiaient, le nom de philosophie, on peut dire que ce à quoi on s’initie, quand on entre à l’université, c’est à la philosophie. Sa mission est de dissiper, par les lumières du savoir, les ténèbres de l’ignorance et, par la force de la vertu, fruit de la sagesse, de briser les chaines du vice.

 

Les philosophes se définissent comme des amis du savoir et de la sagesse (jiloV, sojia) et être initié à la philosophie c’est être initié au goût du savoir et à l’amour de la vertu.

 

Parce que l’harmonie du couple savoir-sagesse ne va pas de soi, celui ou celle qui veut s’initier à la philosophie doit s’engager de toutes ses forces pour combattre l’ignorance et le vice. D’où les qualités requises ci-dessous.

 


II. QUALITES REQUISES

 

Seuls ne peuvent s’engager avec fruit dans la démarche philosophique que les hommes et les femmes :

 

Les plus fermes

Qui ont les goûts pour les études

Les plus courageux

Qui ont le goût à la recherche

Les plus beaux

Qui ont le goût à la conversation

Les plus virils

Qui ont le souci de la vérité

Les plus affables

Qui ont le souci et la soif du savoir

Les plus disposés à l’étude

Qui ont le souci et la soif du savoir-être

Les plus disposés à apprendre

Qui ont la grandeur d’âme

Qui ont une bonne mémoire

Qui sont vertueux et amoureux de la vertu

Qui ont une résistance invincible à la fatigue

Qui sont contempteurs des vices et du goût des apparences

Qui ont l’amour du travail sous toutes ses formes

Bien conformés de corps et d’esprit

 

Comme il est impossible de contraindre quelqu’un à faire le bien, seuls des exemples d’hommes et de femmes de bien peuvent entraîner d’autres hommes et femmes de bonne volonté à faire le bien.

 

Voilà pourquoi nous proposons ici l’exemple de vie de deux bons disciples des Maîtres Egyptiens, nos ancêtres et créateurs de la culture philosophique universelle, dont les Grecs ont voulu s’attribuer faussement la paternité[1].

 

Il s’agit de Pythagore et de Socrate.

 

Puisse leur exemple aider la jeunesse, en général, et concrètement la jeunesse congolaise si déboussolée par l’imposture matérialiste, amoraliste et nihiliste européenne.

 

III. EXEMPLES-TYPES

 

III.1. PYTHAGORE (570-

 

A. L’HOMME

 

Né sans doute en 570 à Crotone, en Ionie. Sans doute de père marchand. Sans doute disciple de Thalès de Milet (639-548) et d’Anaximandre (610-546). Doué d’une grande éloquence naturelle et surtout d’une passion ardente pour la vérité. Doué d’un enthousiasme profond pour la vertu. Doué d’un grand oubli de soi. Il n’aspira ni ambitionna aucune fonction publique, ni celle de magistrat, ni celle de député. Il prétendit exercer son influence par les seules lumières de la connaissance et la seule force de la vertu. Empreint de majesté, il inspirant le respect. Menant une vie austère et frugale. S’habillant sobrement d’une tunique blanche. A beaucoup voyagé, comme tous les philosophes de son temps, vers les contrées réputées pour leur haut degré de bienfaits de civilisation et du trésor de la connaissance, pour :

  1. 1.    Observer les mœurs et les institutions et surtout
  2. 2.    S’instruire au contact des hommes les plus éclairés.
  3. 3.    Il résida longtemps en Egypte.
  4. 4.    Revenu dans son pays à Samos, il enseigna la géométrie et l’arithmétique qu’il avait apprises en Egypte.

 

B. PROJET POUR L’HUMANITE

 

  1. 1.    Instruire et améliorer les hommes.
  2. 2.    Réformer et perfectionner les mœurs.
  3. 3.    Exercer sur les hommes une influence bénéfique et édifiante par les lumières de la connaissance et la force de la vertu.
  4. 4.    Conduire les peuples à la liberté, en formant de bons magistrats capables de préparer et d’exécuter correctement de bonnes lois. Il donnait des conseils aux magistrats qui le consultaient. Il leur recommandait la bonne foi et la justice. Il leur présentait l’anarchie comme le plus grand des maux et l’éducation comme le moyen le plus efficace d’assurer un jour d’heureuses destinées à l’Etat.

 

C. METHODE

 

C.1. POSTULATS

 

  1. 1.    Pour porter des fruits, la vérité doit tomber sur un sol convenablement préparé.
  2. 2.    La fausse science, produit d’une instruction superficielle, est plus néfaste que l’ignorance.

 

C.2. PRINCIPE DU DOUBLE ENSEIGNEMENT

 

  1. 1.    Un enseignement pour le grand public, moins exigeant et
  2. 2.    Un enseignement réservé à un groupe choisi d’élèves, avec de longues épreuves.

 

C.3. CREATION DE L’INSTITUT

 

Vers 530, Pythagore fonda une association religieuse. Elle promettait une vie heureuse dans l’au-delà.

 

  1. 1.    Le recrutement se faisait aussi bien dans les milieux des femmes que des hommes, aussi bien dans les milieux des Grecs que de non Grecs.
  2. 2.    Les différentes épreuves visaient à :

-      Fortifier l’âme, en la purifiant et en domptant les sens ;

-      Façonner l’esprit aux habitudes de la méditation, pour vaincre la douleur et faire supporter les privations.

  1. 3.    Les adeptes devaient subir un silence de 2 à 5 ans.
  2. 4.    C’est après cette préparation qu’ils étaient initiés à la doctrine secrète, dont les sciences mathématiques formaient l’introduction.
  3. 5.    Les adeptes devaient prêter serment d’en garder le secret.
  4. 6.    Les adeptes habitaient ensemble avec leurs familles dans un auditoire commun et mettaient leurs biens en commun.
  5. 7.    Ils vivaient toute la journée une règle tempérée par :

-      La promenade

-      Le chant

-      La musique instrumentale.

  1. 8.    Ils ne mangeaient ni viande ni poisson.
  2. 9.    Ils ne buvaient pas de vin.
  3. 10.     Ils étaient vêtus d’une tunique blanche d’une extrême propreté.
  4. 11.     Les cérémonies religieuses se mêlaient aux travaux et à l’étude.
  5. 12.     Les Pythagoriens croyaient à la transmigration des âmes.

 

D. RESULTATS

 

  1. 1.    Par la force des choses, l’Institut a exercé sur l’Etat une action puissante et bénéfique. Mais il suscita aussi une grande hostilité de la part de certains membres de la communauté pour leur inaptitude.
  2. 2.    L’institut subit tour à tour les réactions violentes des foules soulevées contre lui et les attaques d’hommes puissants que les préceptes de Pythagore n’arrangeaient pas.
  3. 3.    Les adeptes opposèrent à la persécution beaucoup de :

-      Fermeté

-      Calme

-      Courage

-      Patience.

  1. 4.    Ainsi la vie d’un Pythagorien est devenue, dit Platon, cet autre bon élève de l’école africaine de philosophie, synonyme de vie exemplaire.

 

E. CRITIQUE

 

On a reproché à Pythagore d’encourager les sociétés secrètes ou de la vie en castes. Les lumières du savoir ne peuvent être, selon ces critiques, le privilège de quelques initiés.

 

III.2. SOCRATE (470-399)

 

A. L’HOMME

 

1. Né en 470 à Athènes d’un modeste sculpteur et d’une sage femme qui s’appelait Phénarète.

2. Doué d’un grand sens d’oubli de soi.

3. Courageux. Il a bravé les privations les plus dures, les inimitiés les plus dangereuses et les injures les plus humiliantes.

4. Persévérant dans l’effort.

5. Habitué à la tempérance.

6. Doué d’un sens élevé de l’observation.

7. Doué d’une grande capacité de repli sur soi.

8. Doué d’une déférence illimitée pour la voix intérieure, son

     Génie.

9. Doué d’un sens élevé de la justice et d’une véritable     

     aversion pour l’injustice.

10. Avide à apprendre.

11. Il commence sa mission à l’âge de 30 ans, en 440.

12. Il meurt empoisonné, en 399, à Athènes.

13. Il est objet de l’estime des plus illustres de ses

        contemporains.

14. Mais il est aussi l’objet de beaucoup de haines, de

        calomnies les plus infâmes et d’imputations injurieuses.

15. Ses biographes les plus connus sont Xénophon et Platon.

-      Xénophon, en homme pragmatique et peu versé dans les spéculations, a reproduit avec le plus de fidélité possible les sujets des entretiens de Socrate.

-      Platon, plus doué, a fait mieux connaître la méthode de Socrate. Il nous initie mieux dans tous les secrets de l’art qui l’ont fait valoir.

Il a déployé sous nos yeux toutes les grâces que la méthode a prises dans l’ironie. Platon a su mêler ses propres idées à celles de son maître. Il a reconnu et exalté celui qui a su joindre à une raison forte une connaissance profonde des tentatives faites avant lui d’édification d’un temple à la vertu et à la divinité.

 

B. PROJET POUR L’HUMANITE

 

  1. 1.    Détruire les erreurs nuisibles à la moralité, qui rongeaient sa société.
  2. 2.    Eclairer les hommes quels qu’ils soient, sur leurs vrais intérêts.
  3. 3.    Délivrer les hommes de leurs préjugés et de leurs passions funestes.
  4. 4.    Conduire les hommes à la vertu par la vérité.
  5. 5.    Opérer la réforme morale de ses concitoyens.
  6. 6.    Libérer la jeunesse du piège sophiste ; la sophistique lui paraissait comme le reflet de la corruption de la société grecque de son temps.
  7. 7.    Libérer la société athénienne toute entière de la dépravation croissante des mœurs suscitée par les ambitions et l’avidité de quelques individus prêts à tout pour atteindre leurs fins.
  8. 8.    Protéger les faibles contre les attaques sournoises des forts.
  9. 9.    Accoucher, éduquer et emmener à l’âge de maturité les germes de bien récupérés dans une âme.
  10. 10.                     Edifier un temple à la vertu et à la divinité.
  11. 11.                     Rendre les hommes plus heureux.
  12. 12.                     L’ironie et la simulation.
  13. 13.                     La feinte de l’ignorance.
  14. 14.                     Passer pour un élève docile, qui ne sait rien, mais    

         qui veut apprendre et qui interroge le maître.

  1. 15.                     Par des questions bien posées il amenait les   

         sophistes à se contredire et à se disqualifier eux- 

         mêmes aux yeux de la jeunesse athénienne.

 

 

C. QUI SONT LES SOPHISTES ?

 

  1. 1.    Des rhéteurs étrangers s’arrogeant le nom de sophiste, c’est-à-dire de précepteur, d’artisan ou de technicien de la sagesse.
  2. 2.    Ils avaient choisi Athènes comme principal théâtre de leur vanité et de leur charlatanisme lucratif.
  3. 3.    Des artistes adroits de la phrase, dans un monde où c’est justement cette habileté qui était la source principale du pouvoir et de la richesse.
  4. 4.    Le machiavélisme des meneurs politiques et les vices brillants des chefs de cette génération corrompue trouvèrent appui chez les sophistes.
  5. 5.    C’étaient des étrangers indifférents au bien-être des Athéniens. La plupart étaient des Siciliens ou des Grecs des colonies grecques d’Italie, etc.
  6. 6.    C’étaient des aventuriers brillants et spirituels qu’un sordide intérêt ou une vaine ostentation promenait de ville en ville.
  7. 7.    Ils vendaient des dissertations septiques à des jeunes avides de pouvoir, jaloux de s’élever aux premières places par le secours de l’éloquence.
  8. 8.    Des dialecticiens subtils.
  9. 9.    Des hardis penseurs.
  10. 10.                     Des fameux improvisateurs encyclopédiques.
  11. 11.                     Des anarchistes intellectuels redoutables. Parmi les  

         plus fameux, on cite :

  • Gorgias de Leonte (487-380) ;
  • Protagoras d’Abdère (480-410) ;
  • Prodicos de Céos (Ve s) ;
  • Prolus d’Agrigente (Ve s) ;
  • Thrasymaque de Chalcédoine (Ve s) ;
  • Euthydème de Chéos (Ve s).

 

D. RESULTATS

 

  1. 1.    Il a su inspirer de la méfiance, du mépris et de l’aversion pour :
  • Georgias de Léonte (487-380), qui soutenait qu’il n’existe aucune réalité et que s’il existait quelque chose de réel, nous ne pourrions ni en avoir une notion juste ni la communiquer à d’autres.
  • Protagoras d’Abdère (480-410), qui doit sa célébrité à ses connaissances étendues et à ses dons d’orateur et de vulgarisateur. Il soutenait l’impossibilité de parvenir à une connaissance de la vérité suffisante aux besoins de l’homme. « L’homme, disait-il, est la mesure de toutes choses, de celles qui sont en tant qu’elles sont et de celles qui ne sont pas, en tant qu’elles ne sont pas ».
  • Prodicos, qui soutenait que la vie était le plus funeste don fait à l’homme et que le retour au néant était la délivrance la plus désirable.
  • Prolus et Thrasymaque, qui niaient la différence intrinsèque entre le bien et le mal, le juste et l’injustice.
  1. 2.    Parmi les preuves du succès de sa méthode on peut citer l’acharnement de ceux dont les intérêts étaient menacés.

 

  1. E.    CRITIQUE DES ADVERSAIRES ET LECON SOCRATIQUE

 

  1. 1.    Ses ennemis l’ont accusé d’introduire de nouvelles divinités sous le nom de Génie et de corrompre la jeunesse athénienne.
  2. 2.    Tranquille, Socrate refuse de recourir aux moyens appropriés pour sa défense, dont l’aide d’un bon avocat et ce, à la demande de son Génie.
  3. 3.    Avant de mourir, il déclara :

 

« J’ai vécu jusqu’ici le plus heureux des hommes … Les dieux me préparent une mort paisible, la seule que j’eusse désirée. La postérité se prononcera entre mes juges et moi ; elle me rendra justice que loin de songer à corrompre mes compatriotes, je n’ai cherché qu’à les rendre meilleurs ».

IV. CE QU’EST LA PHILOSOPHIE

 

Les deux exemples, qui précèdent, suffisent à donner une idée de ce qu’est la philosophie.

 

Comme on l’a vu chez Pythagore et Socrate, disciples des maîtres égyptiens, la philosophie est, si l’on en croit Platon, disciple de Socrate, divisée en morale, physique et dialectique. Elle vise le perfectionnement moral personnel, l’harmonie des familles, la bonne gouvernance des Etats et la reconnaissance de la divinité, comme pouvoir créateur et régulateur de l’univers.

 

On y retrouve le sens retenu par Pythagore d’un savoir-sagesse, hélas, remis en question par l’esprit mercantiliste de la révolution commerciale européenne. 

 

Cette tendance, pourtant fondatrice de la philosophie, est perçue en Europe, depuis sa Renaissance, aux XVème-XVIème siècles, comme une menace mortelle pour l’autonomie humaine. Elle voit, au contraire, dans le sevrage d’avec Dieu, une libération et une victoire décisives de l’homme.

 

Car, selon la pensée européenne moderne, la coexistence Homme-Dieu est impossible, l’un excluant l’autre.

 

La coexistence correspond, à ses yeux, à l’âge primitif de l’humanité, où c’est le prêtre, cerveau et cœur, qui est la voûte et la lumière. Il sait ce qu’est Dieu, ce qu’est l’homme et comment on peut connaître l’un par l’autre[2].

 

En fait, cette perception des modernes est, comme nous l’avons déjà noté plus haut, tributaire d’une lecture mercantiliste et partielle du patrimoine culturel des 4 plus grandes civilisations de l’humanité, lequel était divino-humain, comme l’ont montré les 2 exemples-types donnés.

 

On peut déplorer sa persistance en modernité euro-occidentale, après le décryptage des hiéroglyphes par le Champollion le Jeune, en 1822, et la mise en évidence des richesses de la civilisation égyptienne, dont des chercheurs européens, tel Barjavel, reconnaissent qu’elle est la mère de toutes les civilisations occidentales.

 

Depuis lors, l’Europe aurait dû se rendre compte que sa crainte de voir l’homme s’absorber dans la divinité n’était pas fondée. Bien au contraire, la primauté de la signification spirituelle de la vie prônée par l’Egypte pharaonique a fait de celle-ci l’une des plus prestigieuses civilisations que la terre ait connues, avec une science et des techniques dignes d’admiration, encore aujourd’hui. Ce sont ses prêtres qui ont formé Thalès, dont l’école ionique est la source de toutes les philosophies grecques. C’est de cette école que sortirent Pythagore, Socrate, Xénophon, Platon, Aristote, que les Européens révèrent.

 

Voici comment René Barjavel évoque la dépendance égyptienne des civilisations occidentales et comment il regrette sa méconnaissance ou son abandon :

 

« Le peu que l’on sait de ce que fut en profondeur de la civilisation égyptienne, mère de toutes les civilisations occidentales, nous laisse supposer qu’il fut un temps de l’humanité où il n’y avait pas une science et un religion, mais où l’une et l’autre confondues composaient ce que nous pourrions nommer la Connaissance. Et qu’est-ce que la science, en fait, sinon l’approche de la connaissance de ce qui est ? Et ce qui est, celui qui connaît Dieu ne le connaît-il pas ? Cette connaissance perdue, seuls un rapprochement et une conjonction de la religion et de la science peuvent nous permettre d’espérer qu’elle sera retrouvée un jour[3]».

 

C’est, en fait, chez les sophistes, comme nous le verrons, que la philosophie occidentale moderne a puisé l’abandon du patrimoine divino-humain ancien et le rejet de l’harmonie ancienne savoir-sagesse

L’Europe a, certes, permis ainsi à l’humanité une production impressionnante des valeurs matérielles, mais l’abandon de l’harmonie ci-haut évoquée a eu des effets catastrophiques pour l’humanité.

 

Encore une fois, donnons la parole à Barjavel. Il décrit très bien, à notre avis, la dramatique situation actuelle, en dépit des apparences d’un monde en bonne santé :

 

« Tout a dégénéré en même temps. Les marchands se sont introduits entre les artisans, la paroisse est devenue obèse, le prêtre a oublié le sens des mots qu’il prononce et des gestes qu’il dessine machinalement au-dessus de l’autel désert. Personne ne connaît plus personne, ni même soi-même. La science de l’homme totalement perdue. L’homme d’aujourd’hui ne sait, ni où il est, ni pourquoi il est, ni ce qu’il est.

 

« Tandis que l’emportent les forces énormes qui maintiennent la création dans un équilibre tourbillonnant, il n’a d’autres ressources, pour échapper au désespoir, que de se fabriquer des désillusions, qui le rassurent en ramenant ses horizons aux limites de son égoïsme le plus étroit.

 

« Ainsi chaque couple d’amoureux oublie-t-il le reste du monde et pense-t-il que ce qu’il nomme son ‘amour’ est un sentiment grandiose, unique, dont l’humanité n’a jamais connu d’équivalent …[4] ».

 

« Chaque parcelle de l’univers, du microcosme au macrocosme est un mot du message.

 

« Les relations des mots entre eux, les atomes et les molécules, des feuilles avec les fruits et les racines, du sang et des os, de la pesanteur et de la chute, du mangeur et du mangé, des étoiles et des Voies lactées, composent une signification totale que nous ne savons plus déchiffrer, ni dans ses détails, ni dans l’équilibre de se parties, ni dans la grande et simple évidence de son tout.

« La lecture d’un brin d’herbe, d’une poignée de terre, d’une foule, d’un petit chat, des étoiles de l’été, devrait nous introduire dans la Connaissance.

 

« L’univers est un livre qui s’écrit sans cesse en pleine clarté. L’homme est un mot, une phrase, un chapitre de ce livre, mais il ne sait plus lire, ni en lui-même, ni dans les autres pages. Par son corps animal, il continue de faire absolument partie du grand fleuve de sa création. Il est dedans, par toutes ses cellules. Mais par sa pensée, il a cru s’arracher de cette dépendance, explorer le fleuve à sa guise. Il a perdu le sens du courant. Il continue à être emporté. Mais il ne sait pas où il va.

 

« Il a inventé de nouvelles lectures, qui lui ont fait oublier celle de l’univers.

 

« Il a élaboré les sciences, qui lui ont fait perdre le savoir.

 

« Toute son attention est appliquée à l’apparence des choses et néglige leur signification. Il est comme un enfant curieux qui suit avec le doigt le contour des lettres et qui ne sait pas lire. Il s’est mis à faire l’inventaire de ce qui est et ne sait plus pourquoi cela est[5] ».

 

A titre d’information, nous présenterons quelques figures philosophiques, héritières de près ou de loin de la culture afro-égyptienne, fondatrice de la philosophie, mais que les Européens modernes ont tendance à ignorer, avec les conséquences malheureuses, que l’on sait pour la marche de l’humanité, comme vient de le montrer le texte ci-dessus.

 

V. QUELQUES FIGURES PHILOSOPHIQUES HISTORIQUES

 

V.1. THALES DE MILET (639-548)

 

a. SA VIE

 

Thalès, l’un des sept sages de la Grèce, fut chef de la première école de philosophie dans cette contrée.

Il était Phénicien et descendait d’une famille illustre. C’est Hérodote (484-420 av. J.-C.), qui nous l’assure et Plutarque (50-125), en s’attaquant à l’opinion de cet historien, ne donne aucune preuve du contraire. Les Grecs ne voulaient pas reconnaître que le premier de leurs sages fût ce qu’ils appelaient un barbare, c’est-à-dire un étranger.

 

Hérodote avait bien aussi ce préjugé ; mais plus voisin des événements, il n’a pas été, comme Plutarque, qui vivait plusieurs siècles après, assez hardi pour nier une vérité qui était populaire de son temps, et que Plutarque lui-même a reconnue en convenant que Thalès ne vint à Milet que dans un âge avancé.

 

Ce fut en Phénicie et non en Grèce que naquit Thalès, l’an 639 av. J.-C., lorsque cette contrée, élevée au plus haut degré de prospérité, fixait l’attention des peuples voisins qui s’agitaient autour d’elle. Les Lydiens, attaqués par les Mèdes, allaient livrer bataille à leur roi Gyaxarès, l’an 625, lorsqu’une éclipse totale du soleil, qui n’avait pas été prédite, effraya les deux nations et les décida à faire la paix.

 

Cet événement frappa l’esprit de Thalès, alors âgé de 14 ans. Montrant un grand désir de s’instruire, il fut envoyé en Egypte pour achever son éducation.

 

Les Scythes envahirent l’Asie-Mineure cette même année 625, en sorte que les parents de Thalès, pour se soustraire aux vexations de ces barbares, vinrent chercher asile auprès de Psammitique, qui, monté sur le trône, avec l’aide des Grecs, en avait retenu un grand nombre auprès de lui.

 

Le jeune Phénicien s’attacha aux prêtres d’Egypte, qui lui enseignèrent les éléments de la géométrie, ainsi que l’assure Pamphila, cité par Diogène Laërce, et résolut de consacrer tous ses moments à la contemplation de la nature.

 

Ces prêtres lui inspirèrent un grand respect pour la divinité ; et Nechao, le roi Egyptien, qui succéda, l’an 614, à son père, Psammitique, ayant entrepris de joindre le Nil à la mer rouge par un canal, Thalès put observer ces travaux, auxquels il fut peut-être employé, ayant alors 25 ans.

 

Ils ne réussirent pas, et Néchao, entraîné par le goût des conquêtes, les négligea, pour envahir la Judée. Ce prince se rendit maître de Jérusalem, l’an 609, et les Scythes, effrayés, se retirèrent en Assyrie. Thalès put alors retourner dans sa patrie. Sa  mère voulut qu’il y choisît une épouse ; mais il préféra de conserver sa liberté : il prévoyait sans doute que le succès de Néchao ne serait pas durable.

 

Les Scythes joints à Nabuchodonosor, fils du roi d’Assyrie, reprirent Jérusalem au bout de trois ans ; et le roi d’Egypte, battu sur les bords de l’Euphrate, l’an 605, abandonna la Phénicie aux Scythes.

 

Apriès, petit-fils de Néchao, fit de nouveaux efforts ; mais dans une seconde bataille livrée en 587, les Chaldéens furent complètement vainqueurs. Jérusalem fut prise, saccagée et brûlée. Tyr était menacée : Thalès quitta la Phénicie pour habiter Milet, où le droit de bourgeoisie lui fut accordé. Quoiqu’il eût alors 52 ans, il avait conservé toutes les forces de la jeunesse, et il profita du loisir que donnaient les richesses qu’il avait apportées, pour se livrer entièrement à ses occupations favorites.

 

Sa mère, qui l’avait suivi, voulut encore l’engager à prendre une épouse : il avait répondu, à ses premières instances, qu’il était trop tôt ; alors il prétendit qu’il était trop tard, et préféra d’adopter le fils de sa sœur, appelé Cibissos.

 

La science qu’il cultiva avec le plus de soin fut l’astronomie. Il découvrit plusieurs propriétés des triangles sphériques, partagea la sphère en 5 zones parallèles, et détermina le diamètre du soleil. Il fut encore le premier parmi les Grecs à donner des raisons physiques aux éclipses du soleil et de la lune, et, qui, détruisant les idées effrayantes et ridicules que le peuple s’en formait, les fît regarder comme un effet naturel des révolutions des astres. Il fît plus : connaissant la période chaldéenne de 18 ans, il annonça aux nations ioniennes que le jour serait soudainement changé en nuit, assignant pour limite à sa prédiction (ce sont les termes d’Hérodote) l’année dans laquelle ce changement aurait lieu.

 

On y voit qu’il n’avait pas osé annoncer le mois, ni le jour ; mais, enfin, sa prédiction s’accomplit, le 28 mai 585 ; et l’on reconnut ainsi qu’il n’y avait rien de surnaturel dans cet événement.

 

C’était un véritable bienfait pour l’humanité ; aussi lui valut-il un hommage très célèbre. Les Milésiens, qui se trouvaient dans l’île de Cos, avaient acheté d’avance, de quelques pêcheurs, ce que retireraient de l’eau le filet qu’ils allaient y jeter ; quand on l’eut retiré, il s’y trouva un trépied d’or, qu’Hélène, à ce qu’on prétend, pour obéir à un ancien oracle, avait jeté dans la mer à son retour de Troie.

 

Cet incident donna lieu à une vive dispute, d’abord entre les pêcheurs et les étrangers, ensuite entre les deux villes, qui prirent partie dans la querelle ; elles étaient sur le point d’en venir aux mains, lorsque la Pythie, consultée, leur ordonna de porter le trépied au plus sage.

 

On l’envoya d’abord à Thalès, et ceux de Cos cédèrent sans peine à un seul particulier ce qu’ils allaient disputer avec les armes à tous les Milésiens. Thalès le renvoya à Bias de Priène, qui, disait-il, était plus sage que lui ; Bias, avec la même modestie, le fit passer à un troisième, et, après avoir été ainsi successivement envoyé à cinq autres, le trépied revint une seconde fois à Thalès, qui le fit porter à Thèbes, en Boétie, où il fut consacré à Apollon Isménien. Ce fut ainsi que les hommes se trouvèrent en quelque sorte forcés de convenir que le prix, qu’on leur avait proposé, ne convenait qu’à la Divinité. Les cinq autres sages, car c’est le nom que l’on donna à tous les sept, sont, suivant Platon, Pittacus de Mitylène, Solon d’Athènes, Cléobule de Lindes, Mysos de Chènes, et Ghilon de Lacédémone. Tous ensembles allèrent à Delphes, où l’on célébra les jeux pythiques, qui y occasionnèrent une grande réunion, en l’an 582 avant J.-C. C’est là que furent proclamés les sept sages. Car c’est le nom qu’on leur donna.

 

Il avait déjà 69 ans, en l’an 570, lorsqu’Amasis envahit le royaume d’Egypte, après avoir détrôné le roi légitime, Apriès. L’usurpateur voulait faire oublier la manière, dont il était parvenu au trône, en rassemblant autour de lui les hommes distingués par leurs talents et leurs vertus. Il crut devoir à Thalès des marques d’estime particulières, et affecta d’admirer une mesure des Pyramides, par le moyen de leur ombre, opération qui ne devrait surprendre les géomètres Egyptiens. Thalès ne se laissa pas séduire et, dans un repas, comme on vint à parler du naturel des animaux domestiques, il dit que le plus méchant des animaux sauvages était le tyran, et des animaux domestiques le flatteur.

 

On sait qu’Amasis n’entendit pas avec plaisir ce propos que Thalès dit avoir été tenu, en plaisantant, par Pittacus, tyran de Mytilène. Notre philosophe quitta l’Egypte aussi tôt après, et revint à Milet, en passant par Sardes, où il vit le jeune Crésus, fils du roi Allyatès ; ce prince écouta ses leçons avec docilité, ainsi que celles de Solon, qui l’avait accompagné dans ces deux voyages.

 

L’an 568, voulant retourner à Delphes, Thalès s’arrêta chez Périandre, tyran de Corinthe, qui lui donna un banquet célèbre dont le récit nous a été transmis par Plutarque. Ce fut là que l’on vint dire à Thalès qu’Amasis avait adressé plusieurs questions au roi d’Ethiopie, et qu’il en avait reçu les réponses suivantes :

 

« Qu’y a-t-il de plus ancien ? Le temps ; de plus grand ? Le monde ; de plus sage ? La vérité ; de plus beau ? La lumière ; de plus commun ? La mort, de plus utile ? Dieu ; de plus nuisible ? Le démon ; de plus fort ? La fortune ; de plus facile ? Le plaisir…

 

« Aucune de ces réponses n’est admissible, dit Thalès ; toutes sont marquées au coin de l’erreur et de l’ignorance.

 

« D’abord comment le temps peut-il être ce qu’il y a de plus ancien, puisqu’on le divise en passé, présent et avenir ? Ce dernier est certainement moins ancien que les événements actuels. Dire que la vérité est la sagesse, c’est, me semble-t-il, confondre l’œil et la lumière. Si d’ailleurs la lumière est, selon le roi d’Ethiopie, ce qu’il y a de plus beau, pourquoi ne pas nommer le soleil lui-même ? Quant aux autres réponses, celles qu’il a faites sur les dieux et les démons sont aussi hardies que dangereuses.

 

Ce qu’il dit de la fortune est à tout à fait déraisonnable : si elle est réellement si forte et si puissante, comment change-t-elle avec tant de facilité ?

 

Enfin, la mort n’est pas ce qu’il y a de plus commun, puisqu’elle n’existe point parmi les vivants ».

 

Thalès ne se contenta pas de blâmer les réponses qui ont été faites ; il crut devoir faire d’autres, ce que tous les convives approuvèrent, et qui méritent d’être rapportées :

 

« Qu’y a-t-il de plus ancien ? Dieu ; car il est éternel ; de plus grand ? L’espace ; il contient le monde, qui lui-même renferme tout. Ce qu’il y a de plus beau ? Le monde, parce qu’il est l’ouvrage de Dieu ; de plus sage ? Le temps, il a découvert ou découvrira tout ; de plus commun ? L’espérance : elle reste à ceux mêmes qui n’ont rien ; de plus utile ? La vertu : elle fait user de tout ; de plus nuisible ? Le vice : il corrompt tout par sa présence ; de plus fort ? La nécessité : elle seule est invincible ; de plus facile ? Ce qui est la nature : on se lasse souvent du plaisir même ».

 

On ne peut contester la justesse de ces réponses ; et celui qui les a faites méritait d’avoir un grand nombre de disciples.

 

Ainsi, Thalès fonda l’école ionique, de laquelle sont dérivées toutes les sectes des philosophes de la Grèce. C’est d’elle que sortirent Pythagore, Socrate, Platon et Xénophon.

 

Il mourut à l’âge de 90 ans, dans la 58ème olympiade commencé le 15 juillet 548. Lucien le fait parvenir jusqu’à 100 ans. Il assistait aux jeux de la lutte, lorsque la chaleur du jour, la soif et les infirmités de la vieillesse lui causèrent tout d’un coup la mort. On écrivit sur son tombeau : « Autant le sépulcre de Thalès est petit ici-bas, autant la gloire de ce prince des astronomes est grande dans la région étoilée ».

 

On lui éleva une statue ; et Diogène Laërce composa pour lui, longtemps après, ce que les Grecs appelaient un épigramma :

 

« Pendant que Thalès est attentif aux jeux de la lutte, Jupiter l’enlève de ce lieu. Je loue ce dieu d’avoir approché du ciel un vieillard dont les yeux obscurcis par l’âge ne pouvaient plus envisager les astres de si loin ».

 

Il est donc faux de dire qu’il est mort au fond d’un puits, comme le dit Lafontaine. Hérodote, rempli d’admiration pour celui à qui la Grèce avait tant d’obligations, a donné dans un autre écart, en faisant honneur à Thalès d’une prédiction qu’il n’avait pu faire, et en confondant l’éclipse qu’il eut la gloire d’annoncer avec celle qui n’avait sûrement été prédite par personne, puisqu’elle causa une égale frayeur aux Lydiens et aux Mèdes.

 

 

 

 

b. SA DOCTRINE

 

A travers les réponses ci-dessus rapportées, on voit clairement dessinées les lignes maîtresses de sa doctrine, dont nous avons vu le résumé chez Pythagore et Socrate.

 

« La doctrine, qu’il leur enseignait, remontait à sa véritable source, celle des Egyptiens, où elle avait été puisée ; elle rendait hommage à un dieu éternel, qui avait formé le monde ; elle lui donnait une âme universelle, de laquelle dérivaient une foule d’âmes unies à des corps, dont les germes se développaient dans l’eau ».

 

C’est dans ce sens que, suivant Thalès, l’eau était le principe de tout. Ces âmes unies à des corps étaient douées de liberté, en vertu de laquelle elles se rendaient dignes d’animer des corps plus ou moins parfaits, jusqu’à ce que, d’une existence à l’autre, en remontant dans l’échelle infinie des destinées, elles parvinssent à mériter de se réunir entièrement à la source, qui était Dieu.

 

Telle était cette métempsychose que Pythagore développa dans la suite, et qu’il apprit de Phérécides, à qui Thalès avait donné des livres phéniciens sur lesquels cet élève composa ses ouvrages de théologie.

 

Quant à Thalès, il publia seulement un traité sur les solstices, un autre sur les équinoxes, divers écrits en vers sur les météorites, et une astronomie nautique …, traités qui ne sont cités nulle part.

 

Sur la fin de sa vie, il découvrit que le diamètre du soleil était la sept cent vingtième partie de son orbite ; il communiqua sa découverte à Mandrytès de Priène qui, charmé d’avoir acquis une connaissance nouvelle et inopinée, laissa le maître de fixer la récompense qu’il voudrait avoir.

 

Thalès n’en voulut point d’autre qu’un engagement formel de le reconnaître pour inventeur lorsque Mandryetès la communiquerait à d’autres.

 

On voit qu’il méprisait les richesses ; et ce fut un sujet de reproche de la part de ceux qui n’apercevaient point l’utilité des sciences qu’il enseignait.

 

Ils lui dirent que la philosophie n’avait aucun avantage, puisqu’elle ne procurait point d’argent. Il leur prouva par un moyen très simple combien, il lui serait facile de démontrer le contraire.

 

Ses observations météorologiques lui avaient fait prévoir, dès l’hiver, qu’il y aurait une récolte abondante d’olives. Il loua tous les pressoirs à l’huile de Milet et de Chio, à un prix fort modéré, parce que personne n’avait pensé à cette spéculation.

 

Ensuite au moment de la récolte, comme les demandeurs se présentaient en grand nombre, il céda ses marchés aux conditions qu’il prescrivait lui-même, et gagna par ce moyen une somme considérable.

 

Ce fut ainsi qu’il fit voir, dit Aristote, qu’il serait facile aux philosophes de s’enrichir s’ils le voulaient ; mais ce n’est pas à cela qu’ils s’appliquent.

 

L’unique occupation de Thalès était d’acquérir de nouvelles connaissances, d’éclairer son siècle et de vaincre ses passions[6].

 

V.2. PLATON (428-348)

 

Concernant Platon, c’est moins sa vie que son projet comme enseignant de philosophie, qui nous retient ici.

 

Il fit mieux, en cette matière, que ses devanciers, Thalès, Pythagore, Xénophane, Socrate. C’est ce qu’exprime l’extrait suivant d’Aristoclès de Messine (2ème s. av. J.-C.) sur la philosophie de Platon reproduit par Eusèbe de Césarée dans sa Préparation évangélique[7]:

 

« Si jamais personne enseigna la philosophie avec talent et avec gloire, ce fut Platon. Les disciples de Thalès ne se livrèrent qu’à l’étude de la nature ; les Pythagoriciens enveloppèrent de ténèbres toutes les connaissances humaines ; Xénophane et son école, en se livrant à des vives discussions, frappèrent les philosophes de vertiges, sans ne leur procurer aucun avantage réel. Socrate lui-même, comme on dit et comme le disait Platon, ne fit qu’ajouter le feu au feu.

 

« Ayant reçu de la nature un esprit pénétrant, habile à soulever des questions sur toute sorte de matières, il excita de nouvelles discussions sur la morale et la politique, et s’efforça le premier à découvrir la nature des idées. Mais après avoir fait naître tant de disputes, provoqué tant de recherches, il fut arrêté tout à coup par la mort.

 

« D’autres, s’attachant à une branche de la science, la cultivèrent exclusivement ; ceux-ci la médecine, ceux-là les mathématiques ; quelques-uns la poésie ou la musique : la plupart épris par les charmes de la parole, ambitionnèrent le titre d’orateur ou celui de logiciens.

 

« Pour les disciples de Socrate, ils professèrent des opinions diverses et se combattirent les uns les autres. Ceux-ci envièrent la grossièreté et l’apathie d’une vie cynique, ceux-là ne soupirèrent qu’après la volupté ; les uns se vantaient de connaître tout, d’autres prétendaient qu’ils ne savaient rien.

 

« On en voyait qui se mêlaient à la foule, qui voulait vivre au milieu du monde, se perdre dans la multitude : il y en avait, au contraire, que vous n’eussiez pu jamais, ni entretenir, ni aborder.

 

« Mais Platon, connaissant que la science de la divinité et celle de l’homme doivent se confondre, partit le premier de ce principe, et déclara que la philosophie devait d’abord s’occuper de la nature des êtres, puis diriger la vie morale de l’homme, et tracer enfin les règles du raisonnement.

 

« Il pensait que celui-là ne peut se former des idées justes sur les choses humaines, qui n’ait point d’abord arrêté ses regards sur la nature de Dieu. Comme des médecins, lorsqu’un membre est malade, prennent le soin de guérir le corps entier, de même celui qui veut pénétrer la nature de l’homme doit commencer par étudier celle de ce grand tout, dont l’homme n’est qu’une faible partie.

 

« Il disait aussi qu’il existe deux sortes de bien, l’un qui est le nôtre, l’autre qui est celui de la nature ; que le dernier est supérieur au précédent, qui n’existe que par lui.

 

« Le musicien Aristoxènes prétend que cette idée était venue de l’Inde. Socrate ayant rencontré dans Athènes un Indien qui lui demanda en quoi consistait sa philosophie, répondit qu’elle consistait dans l’examen de tout ce qui intéresse la vie humaine. Alors l’étranger se mit à rire en disant qu’on ne pouvait pas comprendre la nature de l’homme, quand on ignorait celle de Dieu.

 

« Ce récit est-il exact ? Ce que ne pourrait éclairer aucune discussion. Toujours est-il que Platon divisa la philosophie en trois branches, celle qui traite de la nature entière, la science du gouvernement et la logique … ».

 

Eusèbe fait remarquer que Platon s’est sans doute inspiré des Hébreux, qui divisaient également la philosophie en trois parties : la morale, la logique et la physiologie (science de la nature).

 

Quant à la vie de Platon, elle fut plutôt tourmentée, poursuivant un destin de réformateur politique sur le terrain, qui lui échappa jusqu’à sa mort, intervenue à au moins 80 ans d’âge, vers 348-347. Ce fut après l’assassinat de Dion, sur qui reposaient tous ses espoirs de réformateur.

 

Mais il ne renonça pas, et dans un grand ouvrage, Les Lois, il précisait dans le détail la constitution de la cité future et idéale. Quand la mort le frappa, il achevait ce dernier écrit.

 

En ce qui concerne l’œuvre, il est remarquable que presque tous les écrits de Platon sont des dialogues, sauf l’Apologie, où la part du dialogue est pratiquement nulle, le Timée et le Critias, où elle est très réduite. Sans doute, en leur donnant cette forme, Platon se proposait-il « d’imiter » ces entretiens familiers que Socrate, un peu partout, avait avec les uns et les autres. Aristote y reconnaissait le genre du mime, c’est-à-dire d’une petite comédie, à peu de personnages, « imitant » la vie ordinaire. Mais, en outre, une telle forme littéraire est l’expression immédiate de la méthode philosophique elle-même : la « dialectique », méthode qui consiste à s’entretenir jusqu’à ce que sur chacun des points de la question envisagée, on soit parvenu, d’une démarche bien réglée, à un accord affectif et loyal, entre soi ou avec soi, sur ce que l’on cherche ; accord qui permettra de progresser ensuite sur d’autres semblables accords, en continuant ainsi aussi longtemps qu’on n’aura pas, finalement, obtenu un accord qui, ne dépendant pas d’un autre plus élevé, se suffise à lui-même.

 

Les œuvres de Platon se présentent comme suit :

 

1° DIALOGUES PRECEDANT OU SUIVANT IMMEDIATEMENT LA

     MORT DE SOCRATE 

 

  1. a.    PROTAGORAS ou LES SOPHISTES
  2. b.    ION ou sur L’ILIADE
  3. c.     APOLOGIE DE SOCRATE
  4. d.   CRITON ou DU DEVOIR
  5. e.    EUTHYPHRON ou DE LA PIETE
  6. f.      CHARMIDE ou DE LA SAGESSE MORALE
  7. g.    LACHES ou DU COURAGE
  8. h.   LA REPUBLIQUE (livre 1) ou DE LA JUSTICE
  9. i.      LE GRAND HIPPIAS ou DU BEAU
  10. j.       LYSIS ou DE L’AMITIE
  11. k.    LE PETIT HIPPIAS ou DU FAUX
  12. l.       ALCIBIADE ou DE LA NATURE DE L’HOMME

 

2° DIALOGUE PRECEDANT LA FONDATION DE L’ACADEMIE

        

     GORGIAS ou DE LA RETHORIQUE

 

3° DIALOGUES PROGRAMMES SUIVANT DE PEU LA

     FONDATION DE L’ACADEMIE 

 

  1. a.    MENON ou DE LA VERTU
  2. b.    MENEXENE ou L’ORAISON FUNEBRE
  3. c.     EUTHYDEME ou LE DISPUTEUR
  4. d.   LA REPUBLIQUE (livre 2-10)

 

4° DIALOGUES CONTENANT LE PORTRAIT IDEALISE DE

      SOCRATE 

 

  1. a.    PHEDON ou DE L’AME
  2. b.    LE BANQUET ou DE L’AMOUR
  3. c.     PHEDRE ou DE LA BEAUTE (MORALE)

 

5° DIALOGUES INTRODUISANT UNE NOUVELLE CONCEPTION

      DE LA SCIENCE ET DE LA DIALECTIQUE 

 

  1. a.    CRATYLE ou DE LA RECTITUDE DES MOTS
  2. b.    THEETETE
  3. c.     PARMENIDE
  4. d.   LE SOPHISTE ou DE L’ETRE
  5. e.    LE POLITIQUE

 

6° DERNIERS DIALOGUES

 

  1. a.    TIMEE
  2. b.    CRITIAS
  3. c.     LOIS ou DE LA LEGISLATION
  4. d.   EPINOMIS ou LE PHILOSOPHE (peut-être  

       apocryphe)

 

7° DIALOGUES APOCRYPHES (ATTRIBUES A PLATON SANS

     ETRE DE PLATON) 

 

  1. a.    PHILOSOPHIE
  2. b.    CLITOPHON
  3. c.     MINOS
  4. d.   HIPPARQUE ou DE L’AMOUR DU GAIN

 

V.3. ARISTOTE (384-322)

 

a. SA VIE

 

« Aristote est l’un des philosophes Grecs qui ont le plus marqué la pensée occidentale. Il a été considéré, peut-être de façon un peu exagérée, comme « doué du génie le plus éminemment philosophique que la nature ait jamais donné en partage à aucun individu … Il a trouvé dans toutes les nations … d’ardents admirateurs. L’Arabe Averroes[8] (1126-1198) n’hésite pas à l’appeler le comble de la perfection humaine … (qui correspond à son nom aritsoV, le meilleur, superlatif d’agaqoV). Dans plusieurs sectes chrétiennes, il a été l’objet d’un véritable culte et la certitude de son salut a été soutenu par plus d’un docteur … On regardait … comme indubitables jusqu’aux moindres choses de fait rapportées par le philosophe[9]. Ramus[10] (1515-1572) fut assassiné pour avoir voulu attaquer cette prévention et si Descartes réussit à la détruire, ce ne fut pas sans éprouver des persécutions cruelles … Mais … on tomba dans un excès opposé ; la philosophie d’Aristote fut méprisée ; on s’en moqua dans des satires, dans des comédies ; le nom même de ce philosophe fut quelque temps ridicule et ses écrits ont fini par être oubliés des maîtres et des jeunes gens »[11].

 

« Il avait créé un système de philosophie fondée sur la raison et l’expérience, sans avoir rien sacrifié à l’imagination. C’est sans doute sa formation de médecin, qui a façonné ainsi son esprit.

« Il fut fondateur d’une école philosophique, qui prit le nom de péripatéticienne, parce qu’il donnait ses leçons en se promenant. Son style avait pris l’empreinte de son génie.

 

« Avare de mots, il n’en emploie pas deux, lorsqu’il peut exprimer sa pensée par un seul, et il en a souvent créé de nouveaux pour éviter des circonlocutions. Enfin, il s’est fait un style philosophique, qui doit être l’objet d’une étude particulière et cette étude n’était point du goût des Grecs, qui s’occupaient beaucoup moins des choses en elles-mêmes que de la manière dont elles étaient énoncées[12] ».

 

Ce style le désolidarisa de son maître Platon. « Le fait est, cependant, que Platon et Aristote sont les chefs des deux grands parties qui ont divisé la philosophie jusqu’à nos jours : l’un qui attribue aux idées générales une existence indépendante et qui prétend conclure de la définition des choses à leur nature, position que reprendra Descartes (1596-1650), avec le Cogito, et l’autre qui affirme, au contraire, que nos idées générales ne naissent que par abstraction, et ont, dans l’observation et dans l’expérience, leurs premières racines. Sous les noms de platoniciens, de réaux, d’idéalistes, les philosophes du premier parti ont toujours penché vers … le mysticisme ; sous ceux de péripatéticiens, de nominaux, d’empiristes, ceux de l’autre parti nous ont conduits, à l’aide de l’expérience et d’une raison calme, à tout ce que nous savons de réel touchant la nature physique et la morale. Newton (1642-1727) et Locke (1632-1704) se sont déclarés les chefs des péripatéticiens modernes, le premier en admettant comme vraies les propriétés reconnues par l’expérience, et en cherchant à en déduire les effets qui en dépendent, sans s’inquiéter si ces propriétés sont occultes ou non ; le second en soutenant que l’esprit est une table rase, qui ne reçoit que de l’expérience les germes de ses idées …

 

« Ce sont les deux pivots sur lesquels Aristote appuie toute sa philosophie générale … Sa poétique et sa rhétorique contiennent sur tous les genres d’écrire les règles les plus saines ; sa morale offre une analyse délicate de tous les penchants du cœur et une distinction fine de toutes les vertus et de tous les vices ; dans sa logique il développe, avec une sagacité infinie, la marche et les ressorts du raisonnement ; il lui trace la route propre à l’empêcher de s’égarer et poursuit, dans tous leurs détours, les sophismes les plus précieux. Mais de toutes les sciences, celles qui doit le plus à Aristote c’est l’histoire naturelle des animaux … »[13].

 

Il naquit à Stagire, ville de Macédoine, la première année de la 99ème olympiade (384 av. J.-C.). Il fut le précepteur d’Alexandre le Grand (356-323) à qui il sut inculquer la maîtrise sur ses passions et le goût éclairé pour les sciences, les lettres et les arts.

 

On lui reprochera de n’avoir pas su prémunir Alexandre contre l’ambition et la passion des conquêtes ; mais Aristote étant Grec et ennemi naturel du roi de Perse, la conquête de la Perse, jugée barbare, ne lui déplaisait pas.

 

 

 

 

 

 

 

b. SES ŒUVRES

 

1° OUVRAGES DE LA JEUNESSE DESTINES A UN LARGE PUBLIC

 

a)  Eudème, dialogue sur l’immortalité de l’âme

b)  Protreptique, adressé à un prince de Chypre,     

            Themison

c)   Traité de philosophie ou du Bien

 

2° LES COLLECTIONS D’OUVRAGES SCIENTIFIQUES DESTINES

      A UN PUBLIC RESTREINT

 

a)  La collection logique ou l’ORGANON

 

  1. 1.    Les Catégories
  2. 2.    De l’Interprétation (sur le jugement)
  3. 3.    Les Topiques (sur les règles de la discussion)
  4. 4.    Réfutation des sophismes
  5. 5.    Premiers Analytiques (sur le syllogisme en général)
  6. 6.    Deuxièmes Analytiques (sur la démonstration)
  7. 7.    Rhétorique
  8. 8.    Poétique

 

b)  Le recueil sur la philosophie première ou les   

           METAPHYSIQUES en 12 livres numérotés en   

           majuscules grecques, auxquels il faut ajouter 1

           livre (a) supplémentaire au premier et

           préliminaire aux livres sur la physique.

        

  1. 1.    Le livre D est un vocabulaire des divers termes philosophiques
  2. 2.    Les livres H, Z, Q, I, M (Chap. 1-9) = Traité sur la substance
  3. 3.    Les livres A, B, T, N, sont d’inspiration platonicienne
  4. 4.    Le livre K (1-8) constitue sans doute un cahier d’élève de même époque que le groupe précédant et il en constitue le résumé.
  5. 5.    Le livre A est un traité théologique. C’est un traité d’ensemble sur les substances. Il faut toutefois en excepter le chapitre 8 qui est une recherche très spéciale sur le nombre des sphères célestes nécessaires pour expliquer le mouvement des planètes et qui se réfère à l’astronome Calippe, qui réforma le calendrier attique en 330 av. J.-C.

 

c)   Les ouvrages sur la nature

 

  1. 1.    La physique (8 livres)
  2. 2.    Du ciel (4 livres)
  3. 3.    De la génération et de la corruption (2 livres)
  4. 4.    Météorologiques (4 livres)
  5. 5.    Les Mécaniques

 

d) La collection d’œuvres biologiques

     

  1. 1.    Des parties des animaux
  2. 2.    De la génération des animaux
  3. 3.    Traité sur la marche des animaux
  4. 4.    Traité sur le Mouvement des animaux
  5. 5.    Traité sur l’âme
  6. 6.    Sensation et sensible
  7. 7.    Mémoire et réminiscence
  8. 8.    Sommeil
  9. 9.    Songes
  10. 10.  Divination par les songes
  11. 11.  Longueur et longévité de la vie
  12. 12.  Jeunesse et vieillesse
  13. 13.  Respiration

 

e)  La collection des œuvres morales et politiques

 

  1. 1.    L’Ethique à Eudème
  2. 2.    L’Ethique à Nicomaque
  3. 3.    La Politique

 

f)    Les apocryphes

 

  1. 1.    Les Problèmes
  2. 2.    La Grande Morale

 

Nous voudrions poursuivre la présentation des figures philosophiques par les physiologistes présocratiques[14], parce que leur souci de comprendre l’origine de l’univers reste le nôtre encore aujourd’hui, comme le montre le lancement au CERN du plus grand accélérateur des particules, pour tenter de simuler l’origine de l’univers.

 

Les physiocrates s’attachaient à trouver l’élément primordial explicatif de l’univers. Pour Thalès, on l’a vu, le premier élément était l’eau.

 

V.4. ANAXIMANDRE DE MILET (610- vers 546)

 

Pour Anaximandre ce qui est premier c’est l’apéiron, l’infini, l’illimité, l’indétermination. Pour lui, il y a une pluralité d’univers surgissant en même temps et périssant au sein de ce même apéiron, c’est-à-dire de l’indétermination.

 

La doxologie d’Anaximandre peut-être formulée comme suit :

« Au sein de l’apéiron, tous les éléments préexistent, mais en opposition, en désordre et les mondes naissent de leur séparation ».

 

V.5. ANAXIMENE DE MILET (550-480)

 

Pour Anaximène l’élément primordial de l’univers c’est l’air. En se dilatant et en se condensant, l’air apparaît sous diverses formes. Quand il se dilate suffisamment, il produit le feu. Quand il se condense, il produit l’eau. Quand il se condense à un degré de plus, il produit la terre. Au haut degré de condensation il produit les pierres.

 

 

 

V.6. XENOPHANE DE COLOPHON (Milieu du Ve s.)

 

C’est un milésien comme Thalès, Anaximandre et Anaximène et il garde, certes, l’esprit, mais il ne recherche pas, comme eux, l’élément primordial. Pour lui, à l’origine de l’univers il y a l’Un. L’Un remplit l’univers, se confond avec lui. L’Un est Dieu. Il contient le multiple et en transcende les oppositions. Le devenir est expliqué comme apparences mouvantes d’un monde immuable et éternel.

 

V.7. HERACLITE D’EPHESE (540-480)

 

Du point de vue cosmologique, Héraclite continue l’œuvre des milésiens, mais innove par ses intuitions. Il médite sur quatre thèmes :

 

1° La guerre, père de toute chose ; 2° L’unité ; 3° L’écoulement perpétuel ; 4° L’ironie des contrastes !

 

C’est un contempteur de l’érudition et de la recherche minutieuse. Pour lui, c’est du goût de l‘intuition immédiate que viennent les meilleures images de l’univers.

 

V.8. PARMEDINE D’ELEE (504-450)

 

Disciple des pythagoriciens Ammias et Diochetès, Parménide d’Elée, ancienne colonie ionnienne fondée en Italie vers 540, est le premier à écrire une œuvre philosophique en vers :

 

« Le poète se voit conduit sur un char par les filles du Soleil, jusqu’aux portes du jour, que garde la justice vengeresse. La justice, suppliée par ses guides, lui ouvre les portes. Il entre et reçoit de la déesse les paroles de vérités »[15].

 

« A la voie de l’opinion, qui, sous la conduite des sens et des habitudes de langage, mène à la cosmologie ionienne, il oppose la voie de la vérité, qui conduit à une toute autre conception du réel.

 

« La nouveauté de Parménide réside dans cette méthode rationnelle et critique, qui est le point de départ de toute dialectique philosophique en Grèce. Du réel, dès qu’on y pense, on doit dire qu’il est, on ne peut dire qu’il n’est pas, car on ne peut, ni connaître, ni exprimer ce qui n’est pas. Or, (dit Parménide), c’est ce que font les Ioniens, en admettant une substance primordiale qui, tout à la fois, est et n’est pas ce qui en dérive, est même que ses produits sans être la même.

 

« C’est ce qu’ils font en admettant la naissance des choses, la physis, qui fait croître les êtres ; car de ce qui n’est pas ne peut venir ce qui est impossible que les choses se dissipent et se divisent ; car ce qui est n’a pas de degrés et ne peut être moins en une place qu’en une autre ; on ne peut les concevoir mobiles, puisqu’il n’y a ni naissance ni corruption ; enfin la substance infinie des Ioniens est absurde, puisque, à l’infini, il manque tout pour être pleinement … »[16].

 

L’univers de Parménide est une sphère parfaite et limitée ; elle est incréée, indestructible, continue, immobile et fini. C’est l’un, l’éternel, le continu, l’immobile, l’immuable.

V.9. ZENON D’ELEE (Né en 490)

 

Disciple de Parménide, Zénon insiste sur l’aspect critique de l’œuvre de son maître. Ce qu’il vise particulièrement dans sa critique c’est la discontinuité du monde pythagorien.

 

D’après lui, cette discontinuité est absurde. Il argumente ainsi : composer c’est rien, mais donner à chaque unité une grandeur ou des points, c’est dire qu’elle n’est pas l’unité, puisqu’elle est alors composée. De plus, comment, si le point ajouté à une grandeur ne la rend plus grande, pourrait-il être le composant de cette grandeur ? Enfin, à supposer une grandeur faite de points, il y aura entre deux de ces points une grandeur qui devra être faite d’autres points, et ainsi de suite à l’infini.

 

Zénon est resté célèbre pour ce qu’on appelle ses apories, c’est-à-dire ses arguments par lesquels il prétend démontrer l’impossibilité du mouvement, dans l’hypothèse, où une grandeur est faite de points.

 

1)  L’argument du coureur

 

« Il est impossible que le coureur arrive au bout du stade, puisqu’il doit franchir une infinité des points ».

 

2)  Achille et la tortue

 

« Achille poursuivant la tortue ne peut la rattraper, puisqu’il doit d’abord atteindre la place où elle est actuellement, est ainsi à l’infini, s’il est vrai que la distance entre lui et la tortue sera toujours composée d’une infinité de points ».

 

3)  L’Argument de la flèche

 

« A chaque moment du temps, la flèche qui vole occupe un espace égal à elle-même ; elle est donc à chaque instant au repos si l’on suppose que le temps est composé de moments indivisibles ».

 

4)  L’Argument du stade

 

« Si deux coureurs se meuvent avec une rapidité égale en sens opposé et se rencontrent en passant devant un objet immobile, ils se mouvront l’un par rapport à l’autre deux fois plus vite que par rapport à l’objet ; or à supposer que les  corps soient composés de points et que l’intervalle d’un point à un autre soit franchi à un instant indivisible, il s’en suivra que, pour le coureur, l’instant nécessaire pour passer d’un point de l’objet immobile au point suivant sera de moitié de l’instant nécessaire pour passer d’un point de l’autre coureur au point suivant ».

 

 

 

 

V.10. EMPEDOCLE D’AGRIGENTE (494-443 ?)

 

Vers la même époque que Parménide et Zénon d’Elée, Empédocle se préoccupe de la question du premier élément comme voie d’explication de l’origine de l’univers. Mais c’est un esprit positif.

 

Pour lui, il y a quatre éléments primordiaux : l’eau, l’air, le feu et la terre. Ces éléments constituent ce que l’on pourrait appeler les « racines » des choses.

 

Les spécialistes reconnaissent dans cette théorie des 4 éléments la première esquisse d’une théorie des corps simples dont les combinaisons suffisent à engendrer toutes choses. Deux principes président à leurs combinaisons : l’amour et la haine.

 

V.11. ANAXAGORE (500-428)

 

Anaxagore revient à la théorie de l’apéiron d’Anaximandre. Mais il ajoute que dans l’univers rien ne naît, rien ne périt. Il soutient aussi la divisibilité infinie et l’indestructibilité de la matière.

 

V.12. DEMOCRITE (460-370)

Pour Démocrite et Leucippe (Ve s.), l’univers est composé de petits éléments très durs, entièrement pleins, impénétrables et insécables (atomes a-temnw). Ces éléments derniers de la matière sont innombrables et sont doués d’un mouvement permanent.

 

Nous disons chaud, nous disons froid, nous disons doux, nous disons amer, nous disons couleur, mais il n’existe en réalité que les atomes et le vide » (SEXTUS EMPIRICUS, Adv. Math. VII, 135).

 

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A travers ces figures, on a pu se faire une idée plus juste de ce dont se préoccupe la philosophie, à savoir la connaissance, lz vertu et le respect de la divinité.

 

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VI. CE QU’EST LE PHILOSOPHE

 

La profession de philosophe est complexe, chaque philosophe se déterminant librement dans son souci et dans sa passion de la connaissance de l’être de l’étant, soit pour le plaisir de connaître seulement, soit aussi pour s’améliorer et améliorer autrui.

 

Ainsi apparaissent deux tendances plus ou moins marquées.

La première est celle du philosophe retiré du monde, pour qui le savoir pour le savoir est la préoccupation première, voire unique.

 

La deuxième tendance est celle du philosophe préoccupé de venir en aide, par les lumières de sa connaissance et la force de sa vertu, à ses semblables croupissant dans les ténèbres de l’ignorance et dans les chaînes du vice.

 

 


CONCLUSION

Comme le montre l’histoire européenne, qui l’a accueillie et embellie par la langue grecque, la philosophie est un outil précieux de fixation du sens de la vie de l’homme.

 

Mais, comme le montre aussi la même histoire, elle a toujours été confrontée à la résistance du penchant naturel de l’homme pour les valeurs matérielles peu soucieuses de sens.

 

Aussi la désaffection constatée aujourd’hui pour la philosophie ne doit-elle étonner, ni par le fait, ni par son ampleur. En effet, la croissance exponentielle des valeurs matérielles depuis la révolution commerciale a relégué à la dernière place la question du sens de la vie.   

 

On peut ainsi dire que le plus grand bénéfice du parcours historique, que nous avons présenté, est d’enlever à ceux qui ne veulent plus parler de philosophie le prétexte de son inutilité marchande, puisque qu’elle a toujours existé.

 

Elle n’a jamais fait abandonner la philosophie par tous ceux qui sont soucieux de vie souveraine et qui savent que les besoins humains ne sont pas que marchands.

 

Les anciens, qui le comprenaient très bien, avaient une formule succulente pour exprimer cette réalité et ménager la place de la philosophie, en disant que ceux qui vont au marché n’y vont pas tous et toujours pour acheter ou vendre.

 

Parce que tous reconnaissent la composition hylémorphique de l’homme (ulh et mwrjh), la lutte contre l’offensive uni-dimensioniste de l’homme et de ses besoins  est assurément la seule chose qui fait l’unanimité chez les philosophes.

 

La révolution cognitive du XXIème siècle va d’ailleurs plus loin. Elle met davantage en évidence la multi-dimensionnalité de l’homme et de ses besoins. L’homme n’est pas qu’oeco-nomicus. Il est aussi ludens, pas seulement prosaïque, mais aussi poétique, comme il est sapiens et demens, faber et mythologicus.

 

Cela rend plus facile à faire admettre, en modernité mercantiliste, l’idée ancienne, balayée par la révolution commerciale européenne, avec les conséquences, que l’on sait, selon laquelle l’homme a des besoins à la fois matériels et non matériels, les non matériels primant les matériels.

 

La valeur marchande est ainsi remise à sa place seconde traditionnelle dans la vie humaine, contraire à celle prééminente que la révolution commerciale européenne lui a réservée.

 

Le manque de valeur marchande d’une chose ou d’une démarche cesse d’équivaloir au manque absolu de valeur.

 

S’initier à la philosophie, on l’aura compris, c’est se donner les moyens de mener soi-même et de faire mener aux autres une vie heureuse libérée des ténèbres de l’ignorance, des chaînes des passions et des pièges funestes de l’appât du gain.

 

« Il serait facile aux philosophes de s’enrichir, s’ils le voulaient, dit Aristote ; mais ce n’est pas à cela qu’ils s’appliquent ».

 

Reprenons, pour terminer, le message, qui résume tout, de celui qui restera à jamais le philosophe, le sage heureux, assassiné pour avoir cherché à rendre les autres heureux :

 

« J’ai vécu jusqu’ici le plus heureux des hommes, dit Socrate. Les dieux me préparent une mort paisible, la seule que j’eusse désirée. La postérité se prononcera entre mes juges et moi ; elle me rendra justice que loin de songer à corrompre mes compatriotes, je n’ai cherché qu’à les rendre meilleurs ». 

 

Fait à Kinshasa, le 3. 01. 2017

 

 

PHOBA MVIKA J.

PROFESSEUR ORDINAIRE



[1] « Dépourvus de toute instruction, les anciens Grecs allèrent chercher la philosophie et la science chez les Barbares. ‘ Que diriez-vous … si je vous citais Héraclite et les autres Grecs, qui accusaient leur république d’avoir été longtemps pauvre et dépourvue de toute instruction ? Les temps des dieux, les statues, les prédications et les oracles, toute vaine pompe dont se paraient les démons pour tromper les peuples ; tels étaient alors les seuls ornements de la Grèce. Mais la véritable sagesse et les sciences utiles à la vie, elles lui étaient inconnues … Même Pythagore, qui inventa le nom de la philosophie et dont les Grecs se vantaient tant, avait non seulement un nom plus barbare que grec, mais avait reçu toute instruction philosophique et scientifique chez les barbares’ » (EUSEBE DE CESAREE, Préparation évangélique, col. 861-862).

[2] BARJAVEL (R), La faim du tigre, Paris, Denoël, 1996, p. 45.

[3] BARJAVEL, R., O.c., p. 191.

[4] BARJAVEL, R., O.c., p. 45-46.

[5] Ibid., p. 155-156.

[6] Biographie universelle, ancienne et moderne, ouvrage rédigé par une société de gens de Lettres et de Savants, Chez L.G. MICHAUD, Librairie-éditeur, 1826, t. 45, art. « Thalès », p. 234-239.

[7] EUSEBE CESAREE, Préparation évangélique, col. 891, 1.15-892, 1.20.

[8] Abu al-Walid Ibn RUCHD, connu sous le nom d’Averroes. Médecin et philosophe arabe, né à Cardoue, en Espagne, en 1126. Commentateur d’Aristote. Ses doctrines philosophiques, qui inclinaient vers le matérialisme et le panthéisme furent condamnées par l’Université de Paris.

[9] On explique comme suit les trahisons du triomphe de l’œuvre d’Aristote. D’après Mandonet, cité par Van Steenberghen, « dans son ensemble, l’œuvre scientifique d’Aristote représente le résultat le plus ferme et le plus étendu de l’activité intellectuelle grecque. Venu après les anciennes écoles naturalistes et idéalistes, après la constitution de la dialectique par les Eléates, témoin de la direction nouvelle donnée à la philosophie par Socrate et Platon, Aristote a pu recueillir tous les éléments féconds du passé, les accroître par son initiative personnelle et de les ordonner avec cette puissance de méthode devenue comme synonyme de son nom et de son génie … » Cfr. STEENBERGHEN VAN, F., Aristote en Occident Ed., ISP. , Louvain, 1946, p. 14.

[10] Pierre DE LA RAMEE, dit Ramus, humaniste, mathématicien et philosophe français, né à Cuts (Vermandois), il chercha dans la raison et non dans l’autorité le critérium de la vérité.

[11] Voir Bibliographie universelle, ancienne et moderne, Paris, chez Michaud Frères, Impri.-Librairie, t. 2, 1811, Art. « Aristote », p. 456-464.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14][14] Voir BREHIER, E., Histoire de la philosophie, Paris, PUF, 1966, t. 1.

[15] Ibid. , p. 55.

[16] Ibid.

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31 janvier 2017

Race noire race inférieure ou la ténacité humaine de l'absurde. Archives philosophiques pour mémoire

PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

FASCICULE N°5

 

 

RACE NOIRE

RACE INFERIEURE !

OU LA TENACITE HUMAINE DE L’ABSURDE

ARCHIVES PHILOSOPHIQUES POUR MEMOIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

DECEMBRE 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TABLE DES MATIERES

 

1. La Négritude de Senghor ou l’échec d’une  thérapie anti racisme blanc, à l’occasion de sa mort, le 20 décembre 2001……..…………………………………………………..p. 3.

2. « Race noire, race inférieure » ou l’absurdité de la ténacité humaine à construire des murs de séparation entre humains…..……….………………………………. p. 7.

3. Qu’est-ce que les Noirs ont inventé ? ou de la coresponsabilité humaine sans frontières……… p. 13.

4. <

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LE SOUCI METAPHYSIQUE POUR UNE VIE SOUVERAINE

 

 


 

 

               
     
 
   
 
     
 
   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TABLE DES MATIERES

 

1. Plaidoyer pour la rupture de l’isolement philosophique de l’Afrique Noire. Discours d’ouverture à la séance de soutenance de ma thèse pour le Doctorat d’Etat ès Lettres, Amiens, le 22 juin 1976…………….…………………………………….p.5.

2. Mon itinéraire intellectuel au service de l’incontournable partenariat « Grecs »-« Barbares », « Barbares »-« Grecs », pour l’édification d’une maison humaine commune. Entretien philosophique avec les étudiants de l’Institut  philosophique jésuite St Pierre Canisius (RDC), sur invitation………p.17.

3. Dieu, mythe vaincu par la science ou réalité indomptable par le Professeur Kuzenzama…..p.37.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

PLAIDOYER POUR LA RUPTURE DE L’ISOLEMENT PHILOSOPHIQUE DE L’AFRIQUE NOIRE

DISCOURS D’OUVERTURE A LA SEANCE DE SOUTENANCE DE MA THESE POUR LE DOCTORAT D’ETAT ès LETTRES

AMIENS, 22 JUIN 1976

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE PICARDIE

AMIENS, 22 JUIN 1976

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Monsieur le Président,

Madame et Messieurs les Membres du jury[1],

 

Comme vous le savez, l’une des règles essentielles de la méthode philosophique, selon Bergson, est la précision.

 

Pour lui, l’explication, qu’il faut juger satisfaisante est « celle qui adhère à son objet : point de vide entre eux, pas d’interstice où une autre explication puisse bien se loger ; elle ne convient qu’à lui, il ne se prête qu’à elle2 ».

 

Voilà bien un idéal auquel tout auteur aspire : traiter son sujet de manière si adéquate, si exhaustive qu’aucune lacune ne puisse subsister.

 

On voit bien que ce n’est là qu’un idéal. Car il y a des sujets, si pas tous, qui recevraient plusieurs traitements valables. La coïncidence avec l’objet de son étude est toujours relative au sujet pensant, à ses capacités forcément limitées d’ouverture.

 

Les chemins de la coïncidence avec l’être sont donc multiples. Aussi, encore que l’expression française s’applique mal à moi, ne rougirai-je pas d’ajouter à l’explication théologico-philosophique occidentale de mon objet d’étude ce que l’on pourrait appeler sa lecture philosophique africaine, pour tenter de marquer, mieux que je n’ai pu le faire, je le crains, l’unité interne de ce travail et son projet unificateur.

 

Rassurez-vous, Monsieur le Président, Madame et Messieurs. Il ne s’agit pas de vous relire les pages, que vous vous êtes déjà donné la peine de parcourir pour me signaler, le moment venu, les lacunes, qu’auront à combler mes travaux à venir. Ce que je voudrais, c’est de reprendre devant vous le cheminement intérieur, qui m’a conduit, de la réaction contre l’enseignement moral reçu à ce que je considère comme l’aboutissement actuel de mes efforts de réflexion, c’est-à-dire la réponse à la question de savoir si oui ou non l’Afrique Noire chrétienne peut bénéficier du renouveau de la Théologie morale catholique, si jamais il était établi que ce renouveau est possible en Occident.

 

Commençons par le commencement. Le point de départ de ce travail, je l’ai indiqué, c’est le mécontentement créé en moi par l’enseignement moral catholique reçu.

 

Cet enseignement théologique me déplaisait, parce qu’il ne se souciait guère de prendre en compte les us et coutumes de nos peuples. Il m’apparaissait comme un corps étranger, une doctrine à prendre ou à laisser. Il nous le fallait prendre, non pour être sauvé, mais, pour être homme !

 

Mes réflexions s’engagèrent donc dans la voie de la réaction. Aussi notre travail pourrait-il paraître comme une entreprise de plus de revendication anticoloniale, avec tout ce qu’implique d’anachronique et de puéril ce genre d’entreprise.

 

Il est, en effet, des auteurs de la psychologie de la colonisation, qui n’hésitent pas à assimiler les revendications des colonisés à des réactions infantiles, témoignant de leur incapacité d’admettre les hommes tels qu’ils sont.

 

Encore que je ne sois pas allé voir un psychanalyste, j’ose croire que mon entreprise n’est pas le fait d’un esprit morbide, mal adapté. Elle est conséquente à une observation, que j’estime objective. Celle-ci a porté sur le comportement de ce que le catholicisme romain a de plus essentiel, à savoir, son enseignement moral. N’importe qui peut observer que la tolérance n’est pas son point fort et qu’eu égard au regard d’amour de l’évangile de Jésus-Christ, cet enseignement ne peut pas ne pas faire problème. Le problème de l’inadéquation entre l’enseignement moral catholique et le message religieux du Nouveau Testament n’est ni anachronique, ni puéril.

 

Par ailleurs, il faut bien voir qu’il concerne davantage l’Occident chrétien que l’Afrique coloniale. Car, tandis que la culture occidentale est profondément imprégnée du christianisme, l’Afrique noire entièrement et exclusivement chrétienne n’existe pas aujourd’hui. Aussi est-ce en Occident et de préférence par un occidental que le problème, que nous soulevons, doit être résolu.

 

L’Africain, qui s’interroge sur lui, aujourd’hui, doit éviter de se l’approprier. On peut même dire qu’à moins d’appartenir à un peuple, dont le contact avec l’Occident chrétien remonte loin dans l’histoire, aborder ce problème, quand on est Africain, c’est s’engager dans une aventure sans lendemain.

 

Si, comme Africain, je me suis proposé d’aborder ce sujet, c’est parce que j’appartiens, comme Mukongo, à un peuple de vieille chrétienté, même si l'on doit compter plus d’un siècle d’absence hiérarchique chrétienne.

 

D’après le peu, que j’en sais, la christianisation de mon peuple (le peuple Kongo) a commencé au XVème siècle. Et le problème, dont il est ici question, se pose dans la première moitié du XVIème siècle, sous le règne du plus grand roi chrétien du Congo, Afonso 1er, qui régna de 1506 à 1543.

 

On peut noter deux faits historiques bien connus des spécialistes de l’histoire du vieux Congo. Le premier, qui consacre l’éclatement de la société congolaise, est la victoire, en 1506, de Dom Afonso 1er sur son frère Panzu, hostile au christianisme. Le deuxième, qu’il faut mettre à l’origine du mépris des coutumes congolaises par les Portugais et d’autres étrangers, est l’instauration, en 1512, au Congo, d’une juridiction spéciale pour les Portugais.

 

Afonso 1er, accédant à la pression du roi du Portugal, ouvrait une brèche aux conséquences incalculables. L’assimilation des coutumes congolaises à la barbarie n’allait pas tarder. Quand, deux siècles plus tard, plus précisément, en 1747, la Pratique missionnaire paraîtra, il faudra à son auteur beaucoup de courage pour soutenir que les Bakongo avaient des coutumes justes et honnêtes, qu’ils avaient appris certains vices au contact des Européens. Car, depuis longtemps, l’hypothèse de travail des missionnaires était  que  les Bakongo n’avaient aucune loi et qu’ils devaient tout apprendre du catholicisme romain.

 

Si irritant que cela puisse être, cette hypothèse a encore cours aujourd’hui, en dépit des apparences. La déclaration ci-après du jésuite belge, Jules Van Decasteele, dans une revue locale, Telema, est toujours d’actualité : « l’évangélisation de l’Afrique a pris appui sur une critique radicale des religions ancestrales : ce n’était que fétichisme grossier, coutumes brutales, superstitions diaboliques, paganisme sauvage. La mission chrétienne réalisait une entreprise de déculturation intégrale, entraînant automatiquement une grande crise d’identité ».

 

Bref, l’enseignement moral catholique, fer de lance du catholicisme romain, ne pouvait que créer chez l’Africain une grave crise d’identité. Mais, comme en témoigne la crise actuelle de la théologie morale catholique en Occident, il me fallait bien voir que l’Africain n’était pas la seule victime de l’enseignement moral catholique.

 

Ainsi ai-je pu me rendre compte que la « catholicisation » à tout prix de l’Afrique avait produit les mêmes effets que la « théologisation » inconditionnelle de l’Occident. J’ai été surpris, en effet, de remarquer que, quand, pour la première fois, diraient les pessimistes, une fois de plus, diraient les optimistes, la théologie morale catholique a cessé de paraître comme un instrument d’oppression des consciences pour devenir simplement un guide du dialogue des croyants avec leur Dieu, elle s’est heurtée à des difficultés insurmontables. Tout semble s’être passé comme si cette mue allait ébranler l’édifice ecclésiastique entier, comme si, alors, le chercheur était acculé à choisir : pour ou contre l’Eglise.

 

Cette situation de crise véritable m’a paru d’autant plus surprenante qu’elle survenait après des déclarations conciliaires, dont on ne peut contester la pureté évangélique d’intention, qu’elles mettaient aux prises des hommes également attachés à leur foi catholique et reconnus comme tels par le camp opposé.

 

J’ai été ainsi amené à la question de savoir s’il ne se posait pas, par théologie morale interposée, un problème culturel de fond, notamment celui que suscite la difficulté de surmonter la dualité, d’origine platonicienne, de la nature et de la surnature.

 

Et comme, par ailleurs, je croyais, un peu trop naïvement peut-être, que le dualisme lié à la théorie platonicienne des idées était l’un des problèmes essentiels que tentent de résoudre toutes les grandes métaphysiques occidentales, j’ai cru devoir étudier la solution qu’en propose l’une d’elles, la philosophie bergsonienne. C’est donc à travers cette philosophie, que je devais répondre à la question de savoir si oui ou non l’Afrique Noire chrétienne peut bénéficier du renouveau de la Théologie morale catholique, si jamais il était établi que ce renouveau est possible en Occident.

En d’autres termes, c’est à la philosophie bergsonienne que j’allais demander de rompre l’isolement philosophique imposé à l’Afrique Noire, depuis des siècles. Lisant Bergson, j’ai appris que le dualisme culturel occidental pouvait être surmonté, que l’unité perdue, à savoir la communion naturelle avec Dieu, pouvait être recouvrée, mais à condition de prendre le contre-pied des Grands Grecs.

 

Car, si l’on persiste à commencer, à l’instar de Platon, par poser Dieu comme idée suprême, on proclame par le fait même l’impossible ascension vers lui. La communion de l’homme avec Dieu restera ainsi aussi absurde qu’improbable. Par contre, si l’on interroge les hommes, qui ont invoqué Dieu, ils nous apprendront  que non seulement la communion est possible, mais le dialogue indispensable. Dieu a besoin de l’homme, disent ses meilleurs témoins. L’idée du dialogue de la conscience de l’homme avec l’être suprême devient ainsi une idée claire et distincte.

 

Telle est la conclusion essentielle à laquelle a abouti ma lecture de Bergson, qui semble s’être fait un point d’honneur d’aller plus loin que ses devanciers et de passer pour le principal héritier des efforts vers l’unité depuis Aristote.

 

Ainsi, dans la mesure où la crise contemporaine de la Théologie morale catholique est d’origine culturelle, c’est-à-dire lié au dualisme fondateur de la métaphysique grecque, je devais dire que le bergsonisme permettait de la surmonter.

 

L’Occident possède donc, au niveau de sa philosophie, la solution de son problème théologique. Bref, le renouveau est possible en Occident. Le tout, pour moi, était de savoir si ce renouveau était possible aussi en Afrique Noire ou si, au contraire, par manque de témoins authentiques de Dieu, il ne fallait pas maintenir sur le continent noir l’enseignement moral catholique traditionnel, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il est culpabilisant.

 

A cette question essentielle j’ai donné la réponse que l’on sait. J’ai montré, en dépit des dénégations des missionnaires, qu’il y avait aussi en Afrique des témoins authentiques de Dieu. Ce qui revient à dire, en termes bergsoniens, que l’Afrique a aussi ses héros,  ceux à qui on doit se reporter, « pour avoir cette moralité complète, qu’on ferait bien d’appeler absolue ».

 

J’ai ainsi rétabli le lien philosophique rompu entre l’Afrique Noire et l’Occident chrétien et aussi entre la nature et la surnature. L’Afrique a aussi ses Saints, ses personnalités exceptionnelles, ses héros.

 

Elle a donc droit aux bienfaits qu’apportent à l’humanité les intelligences supérieures, dont la mission est, selon le « Testament philosophique » de Ravaisson, de penser « la philosophie héroïque, celle des magnanimes, des forts, des généreux ».

 

La critique du platonisme de la Théologie morale catholique, par bergsonisme interposé, peut donc naturellement profiter aussi à l’Afrique Noire. CQFD.

 

La question du comment de ce renouveau soulève le problème difficile du renouveau culturel occidental et africain que nous n’avons fait qu’entrouvrir. Nous ne l’avons donc pas résolu, loin s’en faut, tant est profonde la méfiance entre le « Grec » et le « Barbare » : le « Grec » rechigne à pactiser avec le « Barbare » et le « Barbare » se méfie du « Grec », comme de la peste.

 

Comme on peut le voir, par ces propos et par la lecture, que vous en avez faite, tout ce travail repose sur mon appréciation de la situation postconciliaire de la Théologie morale catholique en Occident. C’est un risque énorme que j’ai couru, qui n’est autorisé, semble-t-il, qu’à ceux qui ont plus qu’une culture livresque.

 

Je crois avoir eu le temps et les moyens de connaître du dedans cette discipline. Quant à l’information strictement scientifique, ma formation universitaire me l’a apportée.

 

J’ai eu à la compléter, pendant les deux années, de 1970 à 1972, que j’ai consacrées à Louvain à la partie théologique du travail. A Louvain, j’ai eu la chance de travailler sous la direction de Mgr Philippe Delhaye, l’un des Maîtres actuels de la Théologie morale catholique. Il m’a initié aux arcanes de cette discipline. Je lui dois tellement que c’est à mon corps défendant que j’ai dû prendre position contre lui dans les chapitres 1 et 2 de la première partie de mon travail.

 

C’est dire que ce que je redoutais le plus alors ce n’était pas de m’être trompé sur la situation actuelle de la Théologie morale catholique, mais de devoir dire la vérité sur elle au risque de subir le sort de Spinoza.

 

Aussi est-ce avec soulagement que j’ai reçu l’appréciation positive, le 15 janvier 1976, du Dominicain Brésilien Pinto de Oliveira, Professeur titulaire de la Théologie morale à l’Université de Fribourg, le petit Rome de la Suisse, à qui j’avais soumis les deux premières parties du travail, un mois auparavant.

 

Quant au projet lui-même, je dois avouer que quand je l’ai soumis à quelques Maîtres, que ce soit à Kinshasa ou à Louvain, personne ne voulait assumer la responsabilité de m’aider à le réaliser. La réponse a toujours été que le sujet était trop difficile.

 

Je dois à Madame Madeleine Barthélémy Madaule d’avoir cru que si le sujet était difficile, il n’en était pas moins abordable.

 

Après avoir couru de Kinshasa à Louvain, jusqu’à Bonn pour rencontrer le Professeur F. Böckle, en 1972, c’est à un Maître de l’Université française que je dois d’avoir mené à bien ce travail, pour la soutenance duquel je me trouve devant vous.

 

En dépit du caractère crucifiant de l’épreuve de cet après-midi, c’est donc avec quelque fierté, mêlée de reconnaissance, que je me soumets à l’appréciation de l’Université française.

 

Je voudrais, néanmoins, rappeler à ses Maîtres qu’ils n’ont pas à faire à un vieux routier des Lettres françaises, mais plutôt à un sympathisant débutant.

 

Mon travail n’est pas, loin s’en faut, un chef-d’œuvre. Je le présenterais volontiers, comme un essai, une tentative bien modeste d’harmoniser des choses qui ne sont peut-être pas harmonisables : théologie, philosophie, occidentalité, africanité, nature, surnature, des termes qui représentent des horizons de pensée tous également préoccupants en Afrique Noire.

 

En faisant ce travail, j’ai voulu apporter ma petite contribution à l’effort d’ouverture harmonieuse et sans complexe de l’Afrique Noire au monde moderne.

 

Voilà, Monsieur le Président, Madame, Messieurs du jury, la lecture supplémentaire, que je ferais de mon travail avant de le proposer à votre appréciation.

 

Je vous remercie.

 

Amiens, le 22 juin 1976     

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II

 

 

MON ITINERAIRE INTELLECTUEL AU SERVICE DU PARTENARIAT   « GRECS »-« BARBARES », « BARBARES »-« GRECS »

 

ENTRETIEN PHILOSOPHIQUE AVEC LES ETUDIANTS DE L’INSTITUT PHILOSOPHIQUE JESUITE ST PIERRE CANISIUS DE

KIMWENZA (RDC) SUR INVITATION

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

30 NOVEMBRE 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I. LES MERITES DE VOTRE INVITATION

 

Dans l’invitation, que vous m’avez aimablement adressée et pour laquelle je tiens à vous remercier vivement, vous m’avez donné la preuve de la valeur  de la formation qui vous est dispensée par nos Maîtres communs. La diversité de vos thèmes d’intérêt indique, en effet, que vous êtes rongé par l’a.b.c. du progrès humain : la soif de savoir[2], d’une part, et, d’autre part, la volonté de vaincre le clos[3].

 

Vous devinez aisément ma joie de vous voir placer la barre si haut. Comprenez mon embarras. Car c’est très difficile de rencontrer des préoccupations aussi élevées en un temps si court. La tâche m’a paru si délicate que j’en ai tremblé de peur. Aussi implorerai-je d’avance votre indulgence au cas où, ne vous rencontrant pas à vos souhaits, je vous laisserais complètement insatisfaits.

 

 

 

 

 

II. HOMMAGE A NOS MAITRES COMMUNS

 

Quoi qu’il en soit, j’ai confiance en vous. Je sais que vous me pardonnerez facilement une éventuelle contre-performance. Car vous me savez des vôtres et moi, je me sais chez moi parmi vous. En effet, mon cycle complet de philosophie et de théologie je l’ai fait à Mayidi, de 1960 à 1966, avant d’être envoyé à Lovanium, pour ma formation universitaire (1966-1969). Comme vous, j’ai reçu de nos Maîtres communs, à qui nous rendons hommage, la même soif de savoir, le même esprit d’ouverture et le même souci de perfection ou du travail bien fait[4].

 

III. L’OBLIGATION DE RENDRE COMPTE

 

Dans cet ordre d’idées, je considère votre invitation comme une convocation à comparaitre devant vous pour rendre compte de ce que j’ai fait des leçons reçues de nos Maîtres. Pour le dire tout de suite, rien n’a été facile.

 

Présumant de mes forces, je me suis, au départ, injustement culpabilisé, en me mettant la pression de tout savoir. J’ai ainsi traîné pendant très longtemps l’angoisse lancinante de ne pas tout savoir[5].

 

IV. L’ECHEC DE L’ETAPE DE LOUVAIN (1970-1972)

 

Après Lovanium, je fus envoyé à Louvain pour parachever ma formation universitaire par la formation post universitaire, selon la coutume d’alors, pour les bons éléments. Mais, au bout de deux ans, de 1970 à 1972, je quittai Louvain toujours aussi insatisfait. La compagnie des Maîtres louvanistes, pourtant si réputés et si rassurants, n’y a rien fait. Pour des raisons indépendantes de leur volonté ils ne réussirent pas à étancher ma soif. J’ai dû quitter Louvain et rentrer au pays, au grand dam des autorités de l’Université de Kinshasa, qui ont trouvé mon attitude incompréhensible et qui me reprochèrent, avec beaucoup de regrets, de rater ma chance.

 

En dépit de cet échec, mes anciens condisciples restés au pays et mes étudiants de la Faculté de Théologie de l’Université de Kinshasa me trouvèrent déjà bien savant. Ils m’enviaient et me respectaient.

 

Dieu merci, je n’ai pas cédé à la tentation de croire ce qu’ils pensaient de moi. Au contraire, leur appréciation fausse me gênait considérablement et ma détermination à poursuivre ma formation était restée ferme.

 

Les Autorités de l’Université de Kinshasa, spécialement le Recteur, Mgr Tshibangu, qui était un père pour moi et qui m’avait fait goûter le bon miel du bergsonisme, finirent par répondre à mon désir de me rendre à Paris auprès des Maîtres bergsoniens de l’Université française.

 

V. L’ETAPE DE PARIS (1973-1976), LA DERNIERE

 

Toujours aussi déterminé, je débarquai à Paris, en 1973. Paris, avec ses librairies à tous les coins des rues, m’enthousiasmait. Je dévorais les livres et je ressentis un léger apaisement. Au fait, ce léger apaisement de mon angoisse ne venait pas des lectures auxquelles je m’adonnais. Je le devais plutôt à l’encadrement bienveillant et vigilant d’une dame, le Professeur Madeleine Barthélemy-Madaule.

 

Puisant sans doute dans la riche tradition intellectuelle française des exemples similaires, elle ne cacha pas sa satisfaction de me savoir dans l’état d’insatisfaction intellectuelle où je me trouvais. Notre passion commune pour Henri Bergson cimenta notre complicité. Elle se fit un plaisir de m’introduire dans le cercle fermé des Maîtres du Bergsonisme mondial, notamment avec Henri Gouhier, l’auteur de Bergson et le Christ de l’Evangile si proche de mes préoccupations.

 

VI. L’EPREUVE DU FEU A PARIS, SIX MOIS DURANT

 

Mon insatisfaction intellectuelle considérée ailleurs comme un caprice stérile fut mieux perçue et appréciée. Elle devint même pour mes Maîtres parisiens le meilleur gage de sérieux de ma personnalité et de fécondité intellectuelle de mon projet. Madame Madeleine-Barthélemy Madaule se donna pour ingrate mission d’explorer le filon. A cet effet, 6 mois durant, elle me soumit à un interrogatoire serré, chaque samedi, de 11h à 13h. Elle s’attachait à comprendre ce que j’avais dans le ventre pour savoir si cela valait la peine qu’on le dégageât dans l’intérêt de la science et du progrès de l’humanité[6].

 

Au bout de 6 mois, l’épreuve du feu purificateur fit son effet. Je fus jugé digne d’entreprendre le grand voyage de l’initiation à la vraie liberté de l’être, privilège des mystiques et des saints. Sans garantie d’être accepté, il me fut donné l’autorisation de m’inscrire au Fichier Central des Thèses pour le Doctorat d’Etat ès Lettres, fleuron de la force  de frappe de l’Université française.

Anxieusement j’attendis qu’on me répondît. Je me sentais bien indigne d’un si grand honneur et bien incapable d’assumer une si lourde responsabilité au nom de l’Université française. En effet, sauf erreur de ma part, le Doctorat d’Etat ès Lettres est, à côté du Diplôme des Grandes Ecoles, l’un des plus prestigieux de la France culturelle, scientifique et technique.

 

VII. L’ASCENSION PERILLEUSE VERS LE SOMMET

 

Quand je reçus l’avis favorable du Fichier Central, j’en fus très ému. Mais, je ne réalisais pas l’ampleur de l’effort intellectuel et moral qu’il m’allait falloir fournir pour me sortir des sentiers battus. Ainsi commença ma pénible ascension vers la liberté vraie, dont Bergson trace si brillamment la piste dans sa magnifique œuvre philosophique, depuis la liberté sauvage des Données immédiates de la conscience (1889)  jusqu’à la libération morale des Deux Sources de la Morale et de la Religion (1932).

 

VIII. AU SOMMET DE LA MONTAGNE, 3 ANS APRES

 

Le 22 juin 1976, je soutins devant l’Université française, prise pour tribune scientifique et culturelle mondiale, ma thèse, dont le clou est la rupture de l’isolement philosophique de l’Afrique Noire et la défense de l’obligation morale suprême de l’homme de vivre humainement[7]. Au bout des 4 heures légales de soutenance je fus déclaré digne du grade de Docteur ès Lettres d’Etat avec la mention très honorable.

 

Ma thèse s’intitulait « Bergson et la théologie morale ». Elle a été reprographiée par l’Atelier de reproduction des thèses de l’Université Lille III et diffusée dans le  monde scientifique par la librairie Honoré Champion à Paris, depuis 1977.

 

Ainsi prit fin la deuxième étape de mon itinéraire, celle du parachèvement de ma formation en Occident, après l’éducation primaire, secondaire, supérieure et universitaire en Afrique. Théoriquement, j’avais toutes les raisons d’être fier. Mes anciens camarades Français enviaient mon titre. Au Congo, j’étais le premier Docteur ès Lettres d’Etat de France en Philosophie[8].

 

IX. UN SPECTACLE INSUPPORTABLE M’ATTENDAIT

 

Je me sentis pourtant très malheureux aussitôt après. Du haut de la montagne je mesurais mieux qu’auparavant l’écart entre l’obligation de l’homme de vivre humainement et l’emprise de la loi de la jungle sauvage. Ce qui m’attristait encore davantage c’est la perversion de la belle culture « grecque » mise au service d’une volonté de puissance de quelques-uns, c’est-à-dire au service du clos animal.

 

Cette perversion a comme conséquences désastreuses l’injuste réduction des cultures « barbares » à un rang subordonné et l’ouverture de la voie à tous les abus du maître vis-à-vis de son esclave ! Le spectacle de l’arrogance[9] des « Grecs », dont je partageais la culture, et celui de l’asservissement des « Barbares »[10], que, pour rien au monde, je ne voudrais cesser d’être, me paraissait encore plus insupportable. On doit bien voir que c’est le déni de l’humanité de l’homme noir et de ses valeurs par l’enseignement moral catholique qui est à l’origine de ma thèse.

 

Ainsi, la soif insatiable de savoir, qui m’avait rongé jusque là, se mua en une tout aussi insatiable soif d’équité, surtout que je venais d’enlever tout prétexte au mépris des « Grecs » pour les « Barbares » et à la méfiance des « Barbares » pour les « Grecs ». C’est une sorte de retour aux sources de mes préoccupations. Rendre pareillement justice aux « Barbares » et aux « Grecs » devenait mon cheval de bataille.

 

Ma position se démarque ainsi de celles de certains intellectuels, qui me paraissent inspirées soit par la volonté de vengeance[11], soit par la résignation, en croyant Gumplowicz[12].

 

X. A LA RECHERCHE D’UNE SOLUTION EQUITABLE

 

Ma double appartenance « grecque » et « barbare » m’engagea sur la voie de la recherche de la reconnaissance mutuelle des uns des autres. Ainsi, depuis la soutenance de ma thèse, qui a enlevé le prétexte que « Grecs » et « Barbares » avaient pour se détester, toutes mes réflexions se résument en une invitation des « Grecs » et des « Barbares » à traiter en partenaires égaux et complémentaires. Elles les convient à une tâche commune, celle de l’édification d’une maison humaine commune.

 

Aux « Grecs » je demande de laisser tomber leur dangereux complexe de supériorité. Car il ne se justifie pas et parce qu’il a poussé l’humanité à intérioriser davantage la loi de la jungle sauvage[13] que celle de la convivialité humaine. Aux « Barbares » aussi je  demande de laisser tomber leur dangereux complexe d’infériorité. Car il ne se justifie pas et parce qu’il nourrit les appétits gloutons des « Grecs », selon le principe bien connu : à mouton docile, loup glouton[14].

 

Spécialement j’invite les « Barbares » Africains à abandonner tout complexe vis-à-vis de la pensée logique, complexe par lequel ils acceptent le jugement de ceux qui les accusent d’arriération mentale, cause de leur retard scientifique et technologique. Je les y invite à se reconnaitre dans la pensée logique « grecque ». Car, c’est à l’un des leurs, l’Africain, C. Marius Victorinus, que l’on doit la première traduction latine de l’Isagoge de Porphyre, considéré comme la clé de lecture de l’œuvre logique d’Aristote, fleuron de l’esprit « grec ».

 

Comme on l’aura constaté, Bergson occupe une grande place dans mon itinéraire intellectuel. Ma pensée est très fortement inspirée par sa doctrine. Il me faut dire pourquoi.

XI. POURQUOI AVOIR CHOISI BERGSON ?

 

Pour ceux qui ne le sauraient pas, Henri Bergson est un philosophe français d’origine juive. Il est né à Paris en 1859 et mort en Janvier 1941. Il reçut le Prix Nobel de Littérature en 1927. Bergson m’a intéressé parce qu’il y a dans son œuvre une grande sensibilité et une grande ouverture aux perspectives éthiques et spirituelles, qui manquent tant à l’homme chosifié de notre temps, héritier de la révolution commerciale européenne moderne, absorbé par la préoccupation d’acheter et de vendre !

De fait, les spécialistes reconnaissent qu’il a joué un rôle considérable dans le désenclavement des esprits empêtrés dans toutes sortes de déterminismes inspirés par le scientisme moderne incarnant la seconde règle des Regulae ad directionem ingenii de René Descartes[15]. Il a par ailleurs apporté de la souplesse à une pensée philosophique sclérosée, se complaisant dans une scolastique formaliste et dépourvue d’âme ou dans un cliquetis de mots comme le dirait Ramus, le martyr de la liberté de penser.

 

Ainsi a-t-on résumé sa contribution à la pensée mondiale en disant qu’il a apporté le supplément d’âme qui faisait défaut à la société moderne, qui, comme l’arbre de la connaissance, avait grandi par-delà le bien et le mal[16].

 

A ce sujet, on a admiré sa victoire sur le matérialisme sous toutes ses formes, sa restauration de la vie intérieure et l’octroi à celle-ci du statut d’objet scientifique, remettant radicalement en question la IIème Règle cartésienne ci-dessus rappelée. Il a ainsi introduit le monde spirituel à la pensée rationnelle.

 

Grâce à lui, la métaphysique a livré et gagné une bataille décisive. En perte de vitesse depuis l’orée de la science moderne, la métaphysique a retrouvé droit de cité dans la pensée occidentale, au même titre que la sacro-science moderne.

 

Son rôle de restaurateur de la vie spirituelle à une époque aussi importante pour l’avenir de l’humanité que la fin du XIXème siècle et la première moitié du XIXème siècle fait de lui un géant de tous les temps. On dira ce que l’on voudra. Pour moi c’est l’époque où fleurissent les théories qui ont justifié la colonisation  de l’Afrique[17], dont on a unilatéralement vanté les mérites, mais dont quotidiennement nous vivons dans notre chair les effets pervers. De même de la première moitié du XXème siècle on dira ce que l’on voudra. Pour moi, elle est la période où l’humanité a goûté, par l’Europe interposée, à travers les deux guerres mondiales avec leurs horreurs inégalées, les fruits innocents mais très amers de l’arbre de la connaissance, qui a grandi par delà le bien et le mal.

 

Bref, Bergson constituait pour l’humanité entière une énorme chance. Il représentait, en effet, l’espoir d’une profonde réforme intellectuelle, morale et spirituelle de l’Occident, maître du monde.

 

Cette réforme, si elle avait eu lieu, aurait remis en question l’arrogance culturelle « grecque » et aurait permis desserrer pour toujours l’étau du système moderne sur d’immenses populations humaines écrasées au nom de la mission civilisatrice de la culture victorieuse à la Gumplowicz.

 

XII. BERGSON SERAIT-IL INDIGNE DU BERGSONISME ?

 

Hélas, comme je le montre dans une de mes réflexions, et à l’instar de ce que je dis d’Aristote, Bergson n’a pas été, par son attitude, à la hauteur des espoirs suscités par son œuvre. En refusant d’aller jusqu’au au bout du bergsonisme, il mérite de ma part le même reproche que celui fait à Hannibal, vainqueur de Rome par Caton l’ancien (234-149) : «Tu sais vaincre, Hannibal, mais tu ne sais pas utiliser ta victoire[18] ».

 

La suite, on la connait, Rome n’est pas tombée. De même, les perspectives ouvertes p       ar Bergson n’ont pas provoqué la transformation du credo matérialiste et dominateur de l’Occident, loin s’en faut. Celui-ci reste matérialiste et dominateur. Il s’affirme d’ailleurs aujourd’hui plus arrogant que jamais. Il n’est pas devenu spiritualiste, ouvert, convivial et respectueux de l’autre.

 

La situation des déshérités de la terre s’aggrave chaque jour un peu plus et la stabilité du monde n’a jamais été aussi précaire, en dépit du déploiement des forces des Maîtres actuels du monde. Mais est-ce juste de faire dépendre le changement escompté dans le monde de l’attitude d’un seul homme ? Sans doute non. Mais, l’on ne peut nier que quelque chose se serait passé si Bergson, membre éminent de la culture « grecque » avait eu le courage de franchir, par la conversion, les portes de la culture « barbare ». Car ce monde profite toujours de ce genre de demi-terrain, comme on dirait à Kinshasa, pour ne pas accomplir l’ensemble du trajet. La médiocrité humaine trouve là un lit tout fait.

 

Si Bergson s’était converti, par exemple, le monde occidental, qui était si fier de son génie, se serait senti acculé à adopter les priorités éthiques et spiritualistes chrétiennes, qu’il défendait. Il n’y a pas de doute que cela aurait contribué à une gestion plus humaine des affaires de la planète. Il ne faut pas être un grand sociologue pour se rendre compte de la catastrophe humaine actuelle sous les apparences reluisantes de solidarité et de respect des droits de l’homme.

 

XIII. SAVOIR SURMONTER SES LIMITES CULTURELLES

 

Nos réflexions sont une occasion, une de plus sans doute, mais pas trop, nous semble-t-il, de souligner la nécessité de surpasser les limites culturelles, qui emprisonnent même les meilleurs esprits. Il faut bien savoir, en effet, que les limites de Bergson sont celles-là mêmes de la culture « grecque », dans laquelle baigne l’ensemble de l’intelligentsia occidentale. Le moins que l’on puisse en dire est qu’elle émet de très sérieuses réserves à l’endroit des autres cultures, qualifiées du reste de «barbares », avec le sens péjoratif que l’on devine. Mais, avec l’avènement de la pensée complexe, que Bergson a inspirée, à la suite de Blaise Pascal (1623-1662), les choses sont en train de changer. Est barbare toute pensée ou toute attitude non pertinente, c’est-à-dire, qui n’intègre pas la dimension globale des choses.

 

Mais si Bergson a failli, le bergsonisme n’a pas failli. Il a défendu avec brio l’ouverture totale à la Saint Paul. Selon le bergsonisme, il ne peut plus y avoir ni « Grecs » ni « Barbares ». De ce point de vue, on peut appliquer à Bergson l’appréciation qu’il a faite lui-même du projet de Socrate, à savoir que le « grec », qu’il était, a maté l’oriental ou le «barbare », qu’il voulait être.

 

Malheureusement, l’attitude de Bergson est toujours actuelle. La distance entre le dire principiel et le faire factuel chez les gestionnaires de la planète est le fléau qui mine la gestion moderne de la planète.

 

XIV. NI «GRECS » NI « BARBARES », MAIS !

 

Existentiellement « Grecs », les gestionnaires de ce monde affichent des fois la volonté d’épouser les intérêts des « Barbares », au nom des grands principes d’égalité et de fraternité humaines universelles. Mais la peur d’aller trop loin et surtout de perdre leur position dominante ou leur confort les fait reculer. Préférant le confort de leur position, ils mettent au frigo les exigences morales des grands principes qu’ils défendent.

 

Ils laissent le monde en l’état, avec tous les risques, que l’on devine aisément et auxquels la force des choses rend aujourd’hui les hommes plus sensibles que jamais. Le terrorisme interpelle ! Face aux « Grecs », les « Barbares » voudraient aussi être « Grecs » ne serait-ce que pour jouir des biens de ce monde aujourd’hui réservés aux seuls « Grecs ». Mais la peur de perdre leur âme les bloque. La méfiance vis-à-vis des « Grecs »[19] les bloque. Refusant de répondre positivement à ce désir d’être autre, ils se renferment, récriminent et s’isolent. On peut deviner les conséquences désastreuses qui peuvent à la longue en résulter.

 

En raison de l’attitude de refus d’ouverture réciproque des uns vis-à-vis des autres, elle parait compromise l’édification de la maison humaine commune où il fasse bon vivre pour tous les hommes, globalisation oblige. De ce fait et c’est dommage, on assiste à l’exacerbation de la méfiance interculturelle.

 

XV. LE REFUS D’OUVERTURE COMME MAL SUPREME DE NOTRE TEMPS OU LA NOUVELLE MISSION DES INTELLIGENCES

 

On peut dire que c’est le refus de l’ouverture, qui est le mal suprême de notre temps. Car techniquement tout est prêt pour la communion humaine. A ce fléau devraient s’attaquer toutes les intelligences « grecques » et « barbares ». Nos réflexions-flash constituent notre modeste contribution à la recherche, qui doit être mondiale, de la solution du problème de la persistance de la fracture humaine moderne et des difficultés de sa réduction significative.

 

Leur objet est, je l’ai déjà noté, d’engager « Grecs » et « Barbares » à oser faire le saut dans l’autre camp, sans arrière-pensée. A cette fin, nos réflexions se préoccupent de rassurer tout le monde. Elles affirment l’égale valeur des cultures « grecque » et « barbare ». Elles dénoncent ensuite le danger mortel que le refus réciproque d’ouverture franche et sincère, fait courir à l’humanité.

 

Enfin, elles invitent « Grecs » et « Barbares » à se rendre culturellement visite, en toute simplicité et en toute humilité humaine. L’autre n’est pas enfer, mais une nouvelle chance pour soi, une bénédiction, qui ne demande qu’à s’accomplir.

 

Tandis que certaines réflexions invitent les « Grecs » à un pèlerinage aux sources « barbares » de la vie et de la sagesse, d’autres auront déjà invité les « Barbares » à celui aux sources « grecques » de la pensée.

 

Nous pensons que ces pèlerinages, s’ils sont effectués dans l’esprit qu’il faut, peuvent rendre les uns et les autres aptes à se comprendre et à mieux gérer les enjeux d’aujourd’hui.

 

Le sort de l’humanité ne peut être amélioré si la reconnaissance mutuelle et respectueuse des cultures fait défaut.[20] Faute de respect culturel mutuel, l’humanité court inexorablement à sa ruine avec persistance de la loi de la jungle sauvage : « il faut manger afin de n’être pas mangé ».

 

XVI. VERS UNE MAISON HUMAINE COMMUNE COMME NOUVEL HORIZON DE L’HUMANITE

 

Puissent mes réflexions aider chacun à mieux assumer son obligation de continuer à vouloir vivre humainement, à garder les réflexes humains, quelles que soient les provocations de l’inhumanisme de plus en plus agissant aujourd’hui. Chacun de nous devrait se préoccuper dans le cadre de la globalisation envahissante, d’intérioriser d’abord très sérieusement la souveraineté de son Etat. Pour nous, le Congo d’abord, le reste ensuite. C’est cette intériorisation, qui rendrait crédible notre contribution à l’édification de la maison humaine commune, où il fasse bon vivre pour tous, « Grecs » et « Barbares », « riches » et « pauvres », « forts » et « faibles », « majoritaires » et « minoritaires ».

 

Tel est l’horizon de la modernité humaine. Telle est la nouvelle frontière, la seule digne du 3ème millénaire, dont il a été dit qu’il sera d’inspiration spirituelle, humaine et conviviale ou il ne sera pas[21].

 

N’en déplaise aux intérêts de l’industrie des armes, qui a besoin de guerres pour prospérer !

 

Je voudrais terminer en vous disant tout le bien que je pense de votre invitation à cet entretien philosophique, ce dont je vous remercie encore une fois très vivement.

 

Je voudrais vous remercier tout aussi vivement pour votre attention et surtout pour l’indulgence, dont vous ferez preuve, au cas où mon témoignage de l’être vous ennuierait et serait pour vous une pure perte de temps.    

 

Quoi qu’il en soit, mon message est clair. Il ne suffit pas de posséder le savoir, philosophique ou autre, et d’en jouir personnellement.

 

Il faut, en outre, faire preuve de savoir-être, en l’intériorisant, et de savoir-faire, en en faisant un moteur d’actions concrètes au service de la communauté nationale d’abord, comme terrain d’expérimentation, et,  ensuite, à celui de la communauté humaine, horizon humain régulateur de toute action d’Etat national.

                                            

  Fait à Kinshasa, le 30.11.2002

 

PHOBA MVIKA J.

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

LIBRES OPINIONS POUR MEMOIRE

SOUS LA DIRECTION DE

PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

III

 

 

DIEU

MYTHE VAINCU PAR LA SCIENCE OU REALITE INDOMPTABLE

 

PAR

 

KUZENZAMA MARTIN

DR EN THEOLOGIE BIBLIQUE

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

28 OCTOBRE 2006

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après la Philosophie[22] et la Morale[23], les Libres Opinions se devaient de parler de Dieu, cette réalité si fondatrice pour l’homme comme pour les autres êtres, mais dont l’existence même est rendue problématique par tant de dénis arrogants et d’ignorances crasses à travers l’histoire.

 

Dieu, cet inconnu, voilà la chanson répandue ça et là dans la conscience humaine par certains penseurs. Dieu est mort, voilà ce que le matérialisme moderne euro-occidental proclame triomphalement et voudrait imposer à tous comme la voie de la libération humaine.

 

Quand on sait que les cadeaux des « Grecs » sont empoisonnés, il ne serait pas sage de suivre aveuglément le matérialisme euro-occidental, dans lequel, d’ailleurs, l’écrasante majorité des hommes ne se reconnaît pas, même si, à propos de Dieu, la bêtise humaine a, de tout temps, été  sans limites.

 

Les fragments reproduits ci-dessous de Xénophane illustrent merveilleusement cet état des choses : « Les mortels croient que les dieux sont nés comme eux, qu’ils ont des sens, une voix, un corps semblable. Les Grecs … se les représentent comme des Grecs ; les Ethiopiens fabriqueront leurs dieux en noir avec le nez camus.

 

« Les Thraces leur feront les yeux bleus et les cheveux roux. Et si les bœufs ou les lions avaient des mains, s’ils savaient dessiner et travailler comme des hommes, les bœufs … leur donneraient des corps comme ils en ont eux-mêmes.

 

« Homère et Hésiode ont attribué aux dieux tout ce qui, chez les hommes, est honteux et blâmable ; le plus souvent ils leur prêtent des actions criminelles : vols, adultères, tromperies réciproques … actes contraires aux lois.

« Si l’on jetait un coup d’œil en dehors de la Grèce, … par exemple, … chez les Sumériens, les Egyptiens, les Chinois, en Inde, au Japon, chez les Hébreux, chez les Mayas du Mexique, on trouverait … les mêmes affabulations »[24].

 

De ce point de vue, le problème n’est pas tant  de savoir si Dieu existe, mais qui il est en vérité. Nous fondant sur les résultats de nos recherches doctorales, dont il a été fait état dans la réflexion I du présent recueil, nous savons ce qu’il y a lieu de faire pour découvrir le visage de Dieu en vérité.

La voie royale, pour découvrir son visage et connaître Dieu si on le connaît pas encore, est d’interroger ceux qui l’ont déjà découvert et ont dialogué avec lui. Les chrétiens savent que si le meilleur révélateur du Père c’est son Fils, le Verbe de Dieu fait Homme, tous ceux, qui croient dans le Fils et à qui le Fils a bien voulu se révéler, sont des témoins révélateurs du visage de Dieu.

Comme « Heureux, dit Empédocle(Vè s. av. J.-C.), est celui qui possède l’intelligence du divin et malheureux celui qui, sur les dieux, n’a qu’une obscure croyance »[25], les Libres Opinions ont donné la parole à l’un de ses témoins, en la personne du Professeur Abbé Martin Kuzenzama, Dr en Théologie biblique au Campus Universitaire de Kinshasa depuis plus de trente ans.

Après avoir cru devoir se conformer aux règles de sa formation « grecque », Martin Kuzenzama s’est livré, pour le plus grand bonheur des lecteurs des Libres Opinions. Je lui laisse la parole sans plus tarder :

« Le visage de Dieu m’a été révélé, dit-il, par étapes. D’abord dès ma première enfance, par mes parents, catéchistes catholiques. Puis aux écoles primaire et secondaire, à travers les cours de Religion.

On m’y a parlé surtout d’un Dieu à commandements, dont il fallait redouter les réactions punitives, en cas de violation de ses ordres répercutés par notre Eglise Catholique romaine.

Ensuite, ce fut au Grand Séminaire. En Philosophie, nos Maîtres s’évertuaient à nous fournir les preuves rationnelles de l’existence de Dieu, pour répondre à ses dénégations par la culture occidentale.

Le Dieu qu’alors je percevais était loin d’être une entité personnelle, facilement abordable.

Quand j’entamai la Théologie, le Dieu qu’on nous présentait était toujours celui nié par les athées. La tâche de nos Maîtres était alors de nous demander de défendre sa réalité contre vents et marées en notre qualité de futurs pasteurs.

Ce qui me guidait personnellement c’était le puissant attrait qu’exerçait le divin sur moi. C’est pour cette raison que je portais un intérêt particulier à l’étude scientifique des écrits sacrés de l’histoire des religions, notamment la Bible.

De quel que nom qu’on ait appelé la réalité divine : Dieu, le Ciel, l’Eternel, l’Invisible, le Maître, le Seigneur, le Transcendant, ce qui m’attirait de façon  déterminante, c’étaient les exemples des personnes ayant fait l’expérience du divin.

Elles affirment avoir vu, entendu et même palpé cette réalité invisible. Les connaissances vécues et immédiates de l’Invisible en faisant pour moi des témoins privilégiés, c’est-à-dire des signes de sa présence parmi les hommes.

Peu à peu je suis arrivé à comprendre que Dieu est « Celui qui donne l’existence … », « Celui qui est à l’origine de toute vie »[26], « Celui qui a créé le Ciel et la Terre », c’est-à-dire « Celui qui fait exister tout l’univers »[27].

Si Dieu est le Créateur absolu[28] et si l’univers est son œuvre, alors l’un et l’autre, me disais-je, devaient avoir une relation fondamentale, même si celle-ci échappe à nos catégories habituelles de pensée.

Je ressens l’existence d’une telle communication lorsque je suis conscient de la présence de mon Créateur, aussi bien du fond de moi-même qu’autour de moi et finalement partout.

J’ai, toutefois, relevé que le Créateur tenait compte de nos modes cognitifs d’esprit incarné. C’est à travers eux qu’il nous révèle naturellement sa gloire[29] cachée dans la création. L’Ecriture dit qu’elle n’est pas vide, mais remplie de ladite gloire[30].

J’ai été frappé de constater qu’aucun témoin de Dieu n’a eu le moindre doute, quant à son origine ou à sa nature. Tous l’ont toujours saisi comme une sorte de super réalité, qui est là et qui s’impose de soi. Voilà l’un de ses multiples traits.

L’autre trait personnel de Dieu, que j’ai noté, c’est son omnipotence ou sa toute puissance. Quand Dieu agit, il se révèle être d’une efficacité absolue : rien ne résiste à sa « parole ». Ce qu’il dit se réalise infailliblement[31].

J’ai enfin remarqué que Dieu, bien que transcendant, était très proche, très présent dans notre monde. Jamais il ne m’est apparu comme un monarque lointain. Bien au contraire, il m’a toujours paru comme quelqu’un de très attentif à mon sort[32].

Sa bonté, sa délicatesse, bref, son amour est ineffable. On dirait qu’il prend plaisir à faire le bonheur de l’homme. Tout se passe comme s’il éprouvait une immense satisfaction en contemplant sa création, son œuvre[33].

En outre, bien que Maître-de-tout, le Dieu que j’ai rencontré se révèle plein de respect et de considération pour la liberté de l’homme, sa créature, de sorte que même quand il commande[34], il ne violente jamais la volonté de l’homme.

Cela est apparu notamment dans ma vocation. C’est en termes de « Si tu veux », qu’il s’est adressé à moi. Et c’est en termes de « Quiconque désire » qu’il s’exprime quand il invite les hommes à entrer dans son Royaume.

L’autre caractéristique de Dieu que j’ai découverte, c’est sa décision de partager sa vie avec les hommes, en le libérant de tout ce qui l’empêche d’être pleinement accompli dans son esprit et dans son corps.

Pour y parvenir, il m’est paru avoir patiemment préparé l’homme à accueillir le don de sa vie. A travers des signes multiples et des personnages soigneusement choisis, il s’est rendu progressivement proche de l’homme.

Mais c’est en Jésus de Nazareth[35] que semble être consommé le don de Dieu à l’homme. En lui, se trouvent reflétés tous les traits permettant à l’homme de reconnaitre adéquatement le visage de Dieu et de partager sa vie.

Jésus, affirme la Bible, est la Parole vivifiante de l’Eternel, rendue visible et tangible par les hommes[36], de sorte que voir et écouter Jésus équivaut à voir et écouter Dieu lui-même[37].

Les témoins directs de Jésus l’ont entendu parler de Dieu comme son Père. Il le leur a présenté comme leur Père aussi, c’est-à-dire leur Créateur plein de bonté, d’une bonté qui veut que l’homme se confie à lui en toute confiance.

Il a recommandé un dialogue permanent entre l’homme et Dieu, à l’instar de celui de l’enfant avec son père. Ce dialogue s’appelle prière. Il veut que l’homme lui parle souvent, le plus simplement possible et sans intermédiaire[38].

Les témoins susnommés, à savoir les Apôtres, ont vu Jésus se soucier des gens en situation d’embarras tels que la soif[39], la faim[40], la peur[41] ou la simple fatigue due au labeur[42].

Les mêmes témoins ont remarqué chez Jésus une maîtrise souveraine sur les éléments cosmiques[43] ; il prend une apparence lumineuse et s’entretient avec le monde céleste, alors qu’il séjourne encore sur notre terre[44].

Pour montrer qu’il vient donner aux hommes une vie pleine[45], Jésus s’occupe de l’être humain intégral. Non seulement il pardonne les péchés[46] aux pécheurs, mais aussi il rend la santé aux malades, jusqu’à ressusciter les morts[47].

Parfait mandataire du ciel, Jésus jouit d’une autorité qui manifestement ne relève d’aucune tradition humaine connue, qu’elle soit égyptienne, grecque, rabbinique[48]. Cela rend sa parole libératrice et rassurante pour ceux qui l’acceptent[49].

Venu au nom de celui qu’il appelle son père pour rendre l’homme libre de toutes les entraves, Jésus n’hésite pas à exposer sa vie pour combattre l’assujettissement des esprits par certaines traditions humaines trop légalistes[50].

Contre la dureté habituelle des dirigeants de ce monde, Jésus miséricordieux comme son père, prône la compassion surtout envers les petites gens[51]. Il fustige toute forme de violence et d’orgueil méprisant propre aux grands de ce monde.

Il enseigne, en revanche, la douceur, l’humilité et la paix entre les hommes[52]. Il ne terrorise pas les bénéficiaires de sa présence agissante. Au contraire, il les encourage avec bonté[53] à persévérer et à demeurer dans Son amour.

Toutefois, ni sa douceur, ni son humilité ni son souci de paix ne remettent en cause ses prérogatives de Fils de Dieu, de Maître et Seigneur non seulement sur les humains[54], mais aussi sur les éléments et le temps[55].

Voici une autre particularité de Dieu manifestée par Jésus-Christ : l’omniscience. Rien ne lui échappe. Il sonde les reins et les cœurs[56]. Cela fait de lui un juste juge plein  d’équité[57].

Au sommet du témoignage de Jésus-Christ sur Dieu il  y a son incontestable crédibilité. La crédibilité absolue de Jésus, témoin de l’Invisible, est fondée sur la réalisation parfaite de ses prérogatives divines.

Elle s’est manifestée dans sa propre résurrection d’entre les morts et dans son retour auprès de celui d’où il était venu.

C’est cela qui fait de Jésus le pont véritable, l’unique pont entre le monde de Dieu et celui des hommes.

Concluons :

Les Libres Opinions pour mémoire m’ont demandé de parler de Dieu pour le faire connaitre à ceux qui ne le connaitraient pas. Dès le début, j’ai indiqué que je me référerais à mon expérience personnelle.

Mon point de départ était l’attrait exercé sur moi par le divin. Etait-ce à cause du bon environnement familial dont j’ai bénéficié ou était-ce par privilège réservé aux saints et aux mystiques fascinés par le divin ? Je ne sais pas.

C’est cet attrait du divin qui m’a fait embraser la vie monastique d’abord, ensuite la vie sacerdotale. Il m’a poussé vers les études bibliques jusqu’au doctorat. J’en suis resté marqué tout a u long de ma vie personnelle et professionnelle.

A travers les études faites, j’ai pu mieux organiser rationnellement ma connaissance de Dieu, jusqu’à avoir de lui l’intuition, dont le contenu est la matière du présent numéro des Libres Opinions pour mémoire.

A ce sujet, je rends un hommage appuyé au Professeur Phoba Mvika, créateur et directeur des Libres Opinions pour mémoire, qui me permettent de parler de mon expérience de Dieu en toute liberté, sans pour autant sacrifier les exigences intellectuelles universitaires.

Comme on a pu le voir, je suis devenu témoin de l’Invisible, bien que je n’en aie pas le moindre mérite. Suis-je de ces témoins authentiques qu’un Bergson a appelés héros, saints et mystiques ? Loin de moi une telle prétention.

Toujours est-il qu’ils sont nombreux, de toute race et de toutes époques, ancienne et moderne : les Jean l’Apôtre, les Paul de Tarse, les Augustin d’Hippone, les Cyprien de Carthage, les Isidore Bakanja, les Annuarite et les Padre Pio.

Ces témoins de Dieu ne sont ni des mythomanes, ni des psychopathes victimes d’hallucinations, ni des idéologues en mal de fariboles. Les sciences psychologiques et historiques l’attestent. Ce sont des personnes bien équilibrées.

En ce qui me concerne c’est depuis la tendre enfance que je suis fasciné par cette réalité indicible et invisible. Comme l’Apôtre Jean l’a fait, je suis heureux de transmettre ce que j’ai vécu de cette réalité si proche et pourtant si lointaine : Dieu.

Il m’est apparu comme quelqu’un de très présent, de très attentif, de très bon, mais aussi de tout-puissant. La création du monde et le don de sa vie à l’homme, fait à son image, sont les fruits de cette bonté toute-puissante.

Ceux qui voudraient connaitre cette bonté toute-puissante, comme moi je l’ai connue, sont invités à rencontrer, à travers son Evangile, celui qui en est la révélation vivante ou l’incarnation : Jésus de Nazareth, le Verbe de Dieu.

Ceux qui croient en lui reçoivent la vie de Dieu en abondance et, même s’ils meurent, ils ont l’assurance de vivre éternellement auprès de lui dans la maison de son père. Voilà l’intelligence du divin qu’il m’a été demandé de partager ici »

Nous remercions le Professeur Kuzenzama, qui permet aux lecteurs des Libres Opinions de s’approprier la parole d’Empédocle d’Agrigente déjà évoquée ci-dessus : « Heureux est celui qui possède l’intelligence du divin et malheureux celui qui, sur les dieux, n’a qu’une obscure croyance ».

Fait à Kinshasa, le 28. 10. 2006.

 



[1] Composition du jury : M. Bernard ROUSSET, Président, Professeur à l’Université de Picardie, Mme BARTHELEMY MADAULE, Rapporteur, Professeur à l’Université de Picardie, M. Jacques BRUNSCHWIG, Maître de Conférences à l’Université de Picardie, M. HOUIS, Directeur à l’Ecole des Hautes Etudes, M. Pierre TROTIGNON, Professeur à l’Université de Lille III.

2La Pensée et le Mouvant, p. 1-2.

[2] « Si la curiosité, comme toutes les tendances, peut-être utilisée bassement, sous forme d’invasion de la vie privée qui a donné au mot ‘curiosité’ ses connotations désagréables, elle n’en est pas moins l’une des qualités les plus nobles de l’esprit humain. Car sa définition la plus simple est ‘désir de savoir’. Ce désir trouve ses premières satisfactions dans les réponses aux besoins pratiques de la vie de tous les jours. Comment semer et récolter au mieux, comment fabriquer au mieux arcs et flèches, comment tisser le mieux possible -en somme des questions techniques-. Mais quand on domine ces techniques élémentaires, quand les besoins matériels sont satisfaits, que faire ? Inévitablement, le désir de savoir conduit alors à des activités moins limitées et plus complexes. Il semble certain que les ‘beaux-arts’ (destinés à satisfaire des besoins spirituels confus et infinis) sont nés d’un ennui insupportable … Mais si la pratique des beaux-arts est une solution satisfaisante au problème des loisirs, elle a un inconvénient : en plus d’un esprit actif et créatif, elle exige de l’habilité manuelle. Il peut être aussi intéressant de se livrer à des activités intellectuelles qui n’exigent aucune habilité physique. Et bien entendu, il existe de telles activités : la recherche du savoir, non pour s’en servir dans un but pratique, mais pour lui-même. Ainsi, le désir de savoir semble mener à des sphères successives d’abstractions croissantes, occupant de plus en plus l’esprit, du savoir-faire au savoir ‘faire beau’, puis au savoir tout court ». ASIMOV, I., L’Univers de la science, Paris, Inter Edition, 1986, p. 5.

[3] Dans la philosophie bergsonienne le processus de l’émergence et de la maturation humaines s’effectuent dans une sorte de genèse du clos vers l’ouvert. Statiquement, clos et ouvert sont les deux pôles entre lesquels oscillent les vies des hommes, comme entre un double passage à la limite, le clos évoquant la limite inférieure et l’ouvert la limite supérieure.

[4] De nos maîtres communs j’ai, en effet, appris à intérioriser l’a.b.c. de l’héroïsme moderne, dont la petite Thérèse de Lisieux a magistralement administré la preuve au monde, en élevant au sommet de la perfection une vie plus que banale et par une mort tout aussi banale dans son lit, entre les quatre murs d’un couvent. Grâce à son exemple, tout homme, quel que soit, où qu’il se trouve et quelle que soit sa charge, peut accéder à l’héroïsme moral ou à l’héroïsme tout court. Il lui suffit de faire correctement son travail. Il n’est plus nécessaire, pour être héros, d’être assassiné ou d’exercer des fonctions officielles en vue. Les Etats qui marchent sont ceux qui puisent leur énergie dans l’héroïsme de leurs citoyens, toujours fiers du devoir accompli au soir de chaque jour de travail. Les Etats qui boitent sont ceux où les citoyens ont démissionné devant leurs responsabilités et qui attendent tout d’un hypothétique Etat-Providence. Pour paraphraser feu le Président Kabila, le Mzee, l’Etat qui marche est celui où les citoyens ont à cœur de se prendre en charge et de prendre leur Etat en charge.

[5] A tort j’ai longtemps considéré que « tout savoir » était le devoir d’état de toute personne engagée, comme nous le sommes, sur le chemin du savoir. Il m’a fallu attendre longtemps pour savoir qu’il était tout à fait normal qu’un être humain ne sache pas tout. L’ultime sagesse humaine est d’ailleurs de savoir qu’on ne sait rien ou qu’on ne sait pas grand-chose du vaste univers extérieur et intérieur.

[6] La démarche, toute socratique, de Madeleine Madaule devrait inspirer tout éducateur. Mais, d’expérience, je sais qu’elle ne suscite pas l’engouement des étudiants. Evitant tout risque, ils préfèrent la sécurité des berges et des vallées aux risques de la plongée ou de l’ascension.

[7] Au lendemain du mai 1968 parisien, avec son célèbre graffiti « il est interdit d’interdire », ce n’était plus évident du tout. L’offensive chosifiante et amorale de la modernité atteignait les sommets de la banalisation du nihilisme humain au vu et su de tous.

[8] L’exemple de la volonté d’aller jusqu’au bout de l’effort et des exigences universitaires occidentales a été immédiatement suivi par les Elungu Alphonse et d’autres, qui s’étaient déjà fait une place au soleil du savoir philosophique en Afrique. Je venais d’ouvrir la voie étroite du savoir-être philosophe et non seulement philosophant.

[9] En dépit de l’appel d’Henry David THOREAU, Walden ou la vie dans les bois, traduit de l’américain, Lausanne, Editions de l’Age d’Homme, 1985, p. 287, et d’autres esprits éclairés en Occident, l’offensive des racistes européens du XIXème siècle a laissé des traces dans le vécu quotidien des Noirs. A force de s’entendre dire qu’on ne vaut rien on finit par le croire et de se comporter comme des incapables. L’Essai sur l’inégalité des races de Gobineau et Race noire, race inférieure, sans doute du physiologiste français Charles Richet, sont dans la mémoire de chacun d’entre nous.

[10] Le passage des Noirs De l’esclavage à la liberté, dont parle John Hope Franklin dans Histoire des afro-américains, Nouveaux Horizons, 1984, est loin d’être effectif. Depuis le déclin de l’Egypte, le goût des Noirs pour la servitude volontaire semble devenu viscéral.

[11] Sans doute plus envie de ressembler aux Blancs que vengeance. Si l’antadiopisme répond à une volonté de puissance par une autre volonté de puissance, le Kimbanguisme prône plutôt la substitution : « les Blancs seront des Noirs et les Noirs seront des Blancs ».

[12] D’origine juive polonaise et de culture universitaire, Ludwing Glumplowicz se fit l’avocat de ce qu’on appelé la « sociologie du conflit », théorie selon laquelle les races primitives se haïssaient et luttaient pour la suprématie. La civilisation était supposée issue de cette lutte. Les « Grecs » en sont réputés vainqueurs.

[13]«Il fallait manger afin de n’être pas mangé ». D’ailleurs, le spectacle actuel montre que l’homme est allé plus loin. On dirait que manger autrui est devenu un simple sport. Il se pratique quand bien même on ne serait pas soi-même en danger immédiat d’être mangé. Ainsi, en dépit des extraordinaires avancées technologiques, l’homme moderne a du mal à décoller de la nature. Le déficit humain, après 5 siècles de progrès scientifiques et technologiques, donne le vertige à ceux qui sont encore sains d’esprit. L’éthique balbutie, incapable de donner le coup de barre vigoureux que l’humanité attend d’elle, comme gardienne de la volonté de vivre-humainement.

[14] Evoqué par Soljénitsyne dans le tome 2 de L’archipel du Goulag, Seuil, 1974.

[15] Regula II : « toute science étant une connaissance certaine et évidente, toute réalité, qui ne peut être objet d’une connaissance certaine et évidente, ne peut être objet de science. Ne se préoccuper que de ce que l’esprit peut connaître de manière certaine et évidente », in DESCARTES, René, Regulae ad directionem ingenii (Règles pour la bonne direction de l’esprit), Paris, Vrin, 1992.

[16] On peut lire à ce sujet les judicieuses observations et réflexions de Jeanne Hersch dans son texte : « Le philosophe devant la politique ». Voir JASPERS, K., La bombe atomique et l’avenir de l’homme, Paris, Plon, 1959, p. 1. Avec le recul que permet le temps, on se rend compte qu’il fallait plus qu’un simple supplément d’âme au monde moderne, mais l’âme elle-même !

[17] Parmi les penseurs racistes du XIXème siècle on cite généralement le comte Français Arthur de Gobineau (1816-1882), les Allemands Paul Anton de Lagarde (1827-1891), Ludwing Gumplowicz (1838-1909), Alfred Rosenberg (1893-1946) et l’Anglais Houston Stewart Chamberlain (1855-1927). Le Comte Arthur de Gobineau écrivit, au milieu du XIXème siècle, un long traité sur L’inégalité des races humaines. Il y affirmait que la science fournit des nombreuses preuves de la supériorité absolue de la race blanche sur les races noire et jaune. Selon Gobineau, les Blancs dominent par l’intelligence énergique, le courage, la persévérance, la force physique et l’amour de la liberté (Essai …, Paris, 1953-1955, vol. I. 4ème Edition, Firmin-Didot, p. 216).

[18] Marcus Perclus Cato : « Vincere scis, Hannibal, sed victoria uti nescis » 

[19] Timeo Danaos et dona ferentes. Ce qui veut dire tous les cadeaux des Grecs sont  empoisonnés. Les Troyens l’ont appris à leurs dépens !

 

[20] Les théories comme celles d’un Gobineau ou d’un Glumplowicz doivent être combattues partout avec sincérité et détermination. C’est le prix à payer pour sauver la civilisation humaine. Il faut rappeler que Ludwing Gumplowicz se fit l’avocat de ce qu’on a  appelé la «sociologie du conflit », théorie selon laquelle les races primitives se haïssent et luttaient pour la suprématie. La civilisation était supposée issue de cette lutte. Son ouvrage le plus important s’intitulait Le combat des races (1883) Voir BOURKE, V.J., Histoire de la morale, Paris, Cerf, 1970, p. 328-329.

 

[21] L’inspiration grecque, matérialiste, dominatrice, exclusiviste et chosifiante a amené le monde à une catastrophe humanitaire majeure.

[22] Libres Opinions pour mémoire, n° XXII.

[23] Libres Opinions pour mémoire, n° XXIV.

[24] Cité par CHEVALIER, E.J et BADY, R., L’âme grecque, Marguerat, s.d. p. 321.

[25] Fragments, 131. Ibid.

[26] C’est fort probablement le sens du tétragramme YHWH dans Exode 3, 14.

[27] Gn. 1, 1 ; 14, 19-22 ; Is. 51, 16 ; Ps. 146, 6 ; 2 Chr. 2, 11 ; Dn. 14, 5. Dans la suite de mon texte, j’abrégerai les références bibliques de peur qu’elles ne deviennent fastidieuses.

[28] Le verbe Hébreu ‘bara’, employé exclusivement pour Dieu, signifie faire exister de façon souveraine : … l’Eternel fait tout dépendre de lui, sans que lui-même ne dépende de quoi que ce soit.

[29] La gloire de Dieu c’est sa nature en tant que manifestée.

[30] Is. 6, 3 ; Ps.19, 1-7 ; Rm. 1, 19-20.

[31] Dans le récit génésiaque de la création, la formule « Dieu dit » revient dix fois : Gn. 1, 3. 6. 9. 11. 14. 20. 22. 24. 26. 28.

[32] Ps. 139, 7-12 ; Sir. 42, 16-17. Sans épiloguer sur l’existence d’êtres angéliques, j’estime qu’on peut considérer le terme «ange », ou l’expression ange du Seigneur comme traduisant en fait l’idée d’un Dieu transcendant mais toujours aux côtés de l’homme pour l’assister et le secourir.

[33] Dans la cosmogonie biblique, la formule exprimant la satisfaction du Créateur devant son œuvre arrive sept fois : Gn. 1, 4. 10. 12. 18. 21. 25. 31.

[34] Par exemple : « Quitte ton pays … », « Va dire … », « Viens … ».

[35] Jn. 1, 14. 18 ; Col. 1, 15 ; Héb. 1-3.

[36] Voir 1 Jn. 1, 1-3.

[37] Jn. 12, 45-50 ; 14, 9.

[38] Mt. 6, 5-13 ; 7, 7-11 ; 26, 41.

[39] Jn. 2, 1-12 : l’eau changée en vin aux noces de Cana.

[40] Jn. 6, 1-15 ; Mc. 8, 1-10 : la multiplication des pains.

[41] Lc. 8, 22-25 : Jésus apaise la tempête.

[42] Mc. 6, 31 : le repos des disciples après le travail.

[43] Mc. 9, 2-7 : la Transfiguration sur le mont Thabor.

[44] Jn. 10, 10.

[45] Mt. 9, 2 ; Lc. 7, 48.

[46] Mt. 8, 7-17 ; Jn. 17, 11-19.

[47] Lc. 8, 49-56 ; Jn. 11, 38-44.

[48] Mt. 7, 28-29 ; Jn. 5, 19-47.

[49] Jn. 8, 32-36.

[50] Mt. 23, 13-36 ; Mc. 7, 6-13 (interdits alimentaires supprimés) ; Lc. 14, 1-6 ; 20, 45-47.

[51] Mt. 5, 7 ; 9, 36 ; 20, 34 ; Lc. 7, 13.

[52] Mt. 5, 5-9 ; 11, 25-30 ; 19-21.

[53] Mt. 12, 20.

[54] Jn. 13, 13-14.

[55] Mt. 12, 8 : le Fils de l’Homme est le Maître du Sabbat.     

[56] Mt. 12, 25 ; Jn. 16, 30 ; 21, 17.

[57] Jn. 5, 22. 27. 29.

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L'HONNETETE PAYE, TESTAMENT POLITIQUE DE JOSEPH KASA-VUBU PREMIER PRESIDENT DE LA RDC.

PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

FASCICULE N°3

 

 

 

L’HONNETETE PAYE 

TESTAMENT POLITIQUE DE

JOSEPH KASA VUBU

PREMIER PRESIDENT DE LA RDC

 

QUELQUES LIBRES OPINIONS POUR MEMOIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVESITE DKINSHASA

NOVEMBRE 2016

 

TABLE DES MATIERES

 

1. Kasa Vubu ou l’autre face de l’héroïsme congolais, mars 2002 ……………………………………………   p. 3.

 

 

2. Le testament moral. Message devant la Fondation Joseph Kasa Vubu, mars 2002………………… p. 15.

 

3. Kasa Vubu, un nationaliste incompris, mars 2009…p. 23.

 

4. La classe politique congolaise à la croisée des chemins : sauver la démocratie et la paix ou les assassiner, décembre 2016………………………p. 41.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

JOSEPH KASA VUBU

OU L’AUTRE FACE DE L’HEROISME CONGOLAIS

A L’OCCASION

DU 33ème ANNIVERSAIRE DE SA MORT : 24.03.2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                            

 

 

 

 

 

 

UNIVESITE DE KINSHASA

MARS 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le 27 Juin 1960, Kasa-Vubu, élu Président le 24, prêta, devant les deux chambres réunies, le serment ci-après : « je jure d’observer les lois de la Nation congolaise, de maintenir l’indépendance nationale et l’intégrité du territoire ».

 

Le 24 novembre 1965, Kasa-Vubu est destitué par coup d’Etat militaire. Humilié, calomnié, noirci au charbon par le nouveau pouvoir, qui lui a fait porter injustement le chapeau de tous les péchés d’Israël, il sera relégué à Boma.

 

Sa mort, à peine 4 ans après, le 24 mars 1969, à l’âge de 56 ans, a été ressentie comme une profonde injustice et une très grande perte non seulement par la communauté Kongo mais par l’ensemble de la nation congolaise.

 

En dépit du discours officiel de disqualification des 5 premières années de l’Indépendance, le peuple était conscient qu’il venait de perdre un grand homme, intègre et juste, un grand homme d’Etat difficile à remplacer[1].

 

Ce 24 mars 2002 est le 33ème anniversaire de sa mort. Il tombe en plein Dialogue inter-congolais. On pourrait se demander ce que Kasa-Vubu comprendrait de ce qui s’y passe. Il est à parier qu’il comprendrait tout. Pourquoi ? Parce que beaucoup d’acteurs d’alors sont là avec sans doute les mêmes germes de refus de la discipline de négociation qu’implique la lutte pour l’indépendance vraie, contenue dans la stratégie de la main fermée, secrète et unie.

 

Surprenante, on se le rappelle, a été la dénonciation publique des mauvais traitements infligés aux colonisés et étonnante aussi l’incompréhension de la réaction d’incompréhension totale de la partie belge face à cette dénonciation.

 

Ce que le Père de l’indépendance[2] savait bien, qui expliquait sa sérénité de mandarin[3] et qu’il voulait partager, c’est que « l’homme Blanc est, comme l’Etat, synonyme d’intérêts. Au service de ces intérêts tout peut être organisé ou s’épanouir sans contradiction, depuis les générosités les plus humanistes jusqu’aux atrocités les plus inhumaines ». On ne devrait donc s’étonner de rien de sa part.

 

De fait, des études plus poussées permettent de confirmer la justesse de l’attribution par Kasa-Vubu de nos misères à notre méconnaissance de l’homme blanc et du fossé qui sépare ses références culturelles et les nôtres.

 

Globalement on peut dire que nous, les Noirs, nous sommes restés au Moyen-âge européen, sombre à certains égards, mais merveilleux à certains autres, notamment par son attention à la dimension religieuse et spirituelle de l’homme.

 

Le Blanc, lui, a abandonné le Moyen-âge et n’entend pas y retourner. La Renaissance, écrit John Hope Franklin, lui a apporté la liberté de poursuivre les fins les plus favorables à son épanouissement le plus complet.

 

Cela devint une quête si passionnée qu’elle entraîna la destruction des coutumes et des croyances séculaires et, à travers la traite et la colonisation, la disparition du droit pour les autres de poursuivre les mêmes fins pour eux-mêmes.

 

 

 

Comme l’a noté W.E.B Dubois[4], c’était la liberté de détruire la liberté, c’est-à-dire la liberté, pour l’Européen, d’ignorer les droits des autres. C’était, en vérité, une liberté qui ne prenait guère en compte le concept de responsabilité sociale.

 

Si un homme (l’Européen) était décidé à être libre, qui lui dirait qu’il n’avait pas le droit d’asservir d’autres hommes ?

 

C’est cela qui s’est appliqué sur nous et qui continue de s’appliquer. C’est comme si, pour l’homme Blanc, l’exploi-tation de l’homme par l’homme n’est que du simple sport !

 

C’est donc à tort, par exemple, que nous prêtons foi aux spéculations européennes sur la valeur inaliénable de la personne humaine. Comme on vient de le voir, elles n’ont aucun impact sur la culture moderne. Elles ne servent au plus qu’à faire avaler la pilule à ses victimes. Aussi est-il surprenant de voir l’engouement des programmes scolaires et universitaires des Noirs pour ces spéculations, sans la moindre et improbable chance ni de réciprocité ni de contrepartie.

 

S’il était encore besoin de chercher une preuve de la justesse de la position de Kasa-Vubu, il serait en bonne place l’aveu sans frais de la fragilisation radicale, à peine six mois après l’indépendance, du jeune pouvoir congolais par l’ancienne puissance coloniale.

 

Nous nous en sommes naturellement émus pendant 40 ans. Des haines féroces se sont forgées entre nous. Mais, pour les auteurs du forfait, ce n’était que du sport tout à fait conforme à la culture moderne. A cet égard, la fragilisation du jeune pouvoir congolais ressemble à la décapitation, par les Portugais, du Roi NKANGA VITA, Antonio 1er, en 1665, à la bataille d’Ambuila dans le Royaume Kongo.

Comme on le sait, le Royaume ne s’en est jamais relevé. Le martyre par le feu, le dimanche 4 Juillet 1706, de la Jeanne d’Arc congolaise, KIMPA VITA, Dona Béatrice, n’y a rien changé. Le démembrement du Royaume a été programmé. Toutes les tentatives de reconstitution avant le partage de Berlin ont échoué. A Berlin le démembrement définitif du Royaume Kongo entre les puissances européennes a été consommé. Belges, Français et Portugais ont pris chacun son morceau du Royaume, frustrant éternellement les Bakongo.

 

Aussi ne devons-nous pas continuer de prendre les choses à la légère. Nous devons nous préoccuper  sérieusement de conjurer le mauvais sort qui nous poursuit depuis le 17 jan-vier 1961[5]. La volonté de vivre ensemble, que nous avons affichée jusqu’ici devant l’ennemi, est un atout important, certes, mais qui a besoin d’être consolidé par la résistance farouche aux forces de division, toujours à l’œuvre.

 

Mais encore faut-il que la consolidation se fasse derrière une position honorable et respectueuse de nos intérêts. A ce sujet, remarquons que depuis le 17 janvier 1961, il y a eu plusieurs schémas ou voies pour sauver le pays.

 

Pour la lisibilité, nous pouvons les classer en trois : 1. la voie pragmatique du Congo indépendant et ouvert, avec Joseph Kasa-Vubu ; 2. la voie occidentaliste, dite modérée, mais en fait du statu quo prédateur, avec Joseph-Désiré Mobutu et 3. la voie de la confrontation antioccidentale, avec Laurent-Désiré Kabila, héritier idéologique de Lumumba.

 

Avec les négociations, qui se tiennent en Afrique du Sud, le Congo est de nouveau ou encore à la croisée des chemins. Pour être sauvé, il devra choisir entre ces trois voies, et, cette fois-ci, en toute connaissance de causes, espérons-le.

 

A nos yeux, la voie dite congolaise, défendu par le premier Président, mérite notre attention. Elle nous paraît porteuse des meilleures promesses d’avenir que les autres, qui sont porteuses des germes des confrontations sans fin. C’est, en effet, la voie dite congolaise, qui se marie mieux avec l’environnement international d’avenir[6].

 

La globalisation après la mondialisation constitue une invitation non à une fusion de toutes les équipes en une seule, ce qui tuerait radicalement le jeu, mais à un tournoi entre équipes décidées à en découdre, avec fair play.

 

De ce point de vue, le Congo ne devrait plus se préoccuper d’être révolutionnaire ou modéré. Il devrait se préoccuper d’être, de rester le Congo et de prendre toutes les dispositions pour défendre honorablement ses couleurs, dans ledit tournoi, comme nation compétitrice respectée.

 

Cette position lucide et ferme lui a valu la haine des puissances prédatrices, qui l’ont jeté dans les oubliettes de l’Histoire[7]. Voilà pourquoi le devoir de mémoire envers Kasa-Vubu s’impose-t-il, pour la postérité. Ce héros méconnu a besoin d’être mieux connu. Mais qui était Kasa Vubu ?

 

Kasa-Vubu[8] est né en 1913 à Kinkuma Dizi, dans le Mayombe[9]. Son père s’appelait Mvubu Tsiku[10]. Sa mère s’appelait Mavangu Phoba, du clan Nanga na Kongo et du village de Lukamba lu Bemba, groupement de Singini. L’enfant connut à peine sa mère, qui mourut, quand il avait quatre ans, en 1917. Il était le huitième et le dernier des garçons de la famille. Seule une fille naquit après lui. Son père lui apprit à cueillir les noix de palme et à tirer le vin, selon la tradition yombe.

 

Mais le reste de son éducation était pris en charge par son frère-aîné Nsambu Michel. Après la mort de leur père survenu en 1936, tous les enfants se rendirent au clan de leur mère, à Lukamba lu Bemba.

 

Dans l’entre-temps, le jeune Khasa fut inscrit au catéchisme en septembre 1925. En 1927, il commence l’école primaire.

 

Au Petit-Séminaire de Mbata-Kiela, au Mayombe, et au Grand-Séminaire de Kabwe, dans le Kasai, Khasa sera condisciple de Joseph Malula, le futur Cardinal. Il était un élève brillant, doué pour la religion, les mathématiques et la version latine, tandis que feu le Cardinal Malula était plutôt fort en religion et en thème latin. Excellant dans les travaux d’analyse et de synthèse, Khasa avait en horreur les détails inutiles, les fatras de l’érudition, le travail de pure mémoire et surtout les discours inutiles.

 

D’une prudence extrême, il ne répondait aux questions de ses Maîtres que quand il était sûr de sa réponse. Sa règle était : ou la réponse juste ou le silence. Naturellement ses Maîtres Blancs le traitaient d’entêté.

 

Par contre, ses camarades, admirant sa sagesse précoce, l’appelaient affectueusement Kiboba, c’est-à-dire le vieux.

Ils ont gardé de lui le souvenir d’un garçon réservé, calme, tranquille, mais très intelligent, à l’esprit toujours en éveil, interrogeant, demandant et se demandant le pourquoi et la raison des choses. Bref, c’était un  philosophe-né. Ce qui ne manquera pas de gêner quelques-uns de ses Professeurs de Philosophie au Grand Séminaire de Kabwe. Son renvoi du Grand Séminaire, sans raison apparente, en 1939, après avoir brillamment réussi son cycle de Philosophie, trouve sa raison d’être sans doute dans la méfiance de ses Maîtres !

 

Après son retour au Mayombe, il travaillera avec les missionnaires. Avec eux, il aura d’excellentes relations, même si ces derniers s’accommodaient difficilement avec son esprit indépendant. Le 10 octobre 1941, il contracta le mariage religieux à Kangu, avec Mlle Hortence Ngoma Masunda.

 

Comme guidé par le destin, il jouera serré, sans rien céder sur

les principes. Ainsi, dès avant son entrée sur la scène politique, les grands traits de la personnalité de Joseph Kasa-Vubu apparaissaient déjà avec netteté. Il savait qui était qui et qu’était quoi. Il savait que son heure viendrait tôt ou tard.

 

Le premier signe sera son élection, le 21 mars 1954, à la présidence de l’ABAKO, sans qu’il n’ait fait le moindre acte de candidature, hormis le succès de ses articles dans Kongo dia Ngunga, où se manifestait sa volonté de changer les choses.

 

« Tout ce qui est courbé doit être redressé ;

Et tout ce qui est dressé doit être amélioré ».

 

La volonté déterminée de réaliser ce programme en faveur du Congo, envers et contre tout, fera de Khasa un homme seul et incompris. Même ses amis l’abandonneront plus d’une fois pour joindre le camp des intérêts étrangers.

 

Ingrate est l’application, à la mosaïque des communautés de notre pays, de la discipline de la stratégie salvatrice de la main fermée, secrète et unie. Les difficultés actuelles du dialogue inter-congolais en sont une preuve de plus.

 

Tenir bon, sans se décourager et surtout sans jamais chercher à profiter de sa position pour s’enrichir et enrichir les siens, voilà, sans aucun doute, la marque de l’héroïsme, dont notre pays a besoin pour sortir du bourbier.

 

Le calme, le courage, l’abnégation, la ténacité et l’indépen-dance d’esprit, Khasa les a tirés de son éducation yombe, faite d’exaltation de la fierté personnelle, du courage et de la discrétion. Les troupes de Léopold II en ont appris quelque chose, pendant les 7 ans que dura la conquête du Mayombe.

 

On sait que c’est à Boma que Stanley termina, en 1877, son périple à travers ce que l’on a cyniquement appelé « le continent sombre ». Dix ans plus tard, en 1887, fut décrétée l’occupation du Mayombe.

 

Se méfiant du Blanc, les Bayombe, bien que connus pour leur civilité et leur hospitalité, s’insurgeront et se refuseront, avec énergie et non sans quelque succès, à toute occupation étrangère de leur territoire, écrit un contemporain[11].

 

C’est que, rapporte le biographe du Président[12], ils connais-sent de longue date le Blanc et ses trafics. L’expérience leur a enseigné de ne pas lui faire confiance et de se présenter devant lui comme une main fermée, secrète et unie.

 

C’est avec ce bagage culturel et historique que Khasa accédera, comme par miracle à la magistrature suprême de son pays dans un environnement hostile, contrôlé par la puissance colonisatrice, qui n’avait aucune confiance en lui !

C’est ce bagage qu’il croyait pouvoir partager avec les autres communautés du Congo pour obtenir le maximum de choses de l’homme Blanc. Hélas, ce dernier suscitera contre lui et la communauté Kongo la méfiance des autres.

 

A cause de cette méfiance, il n’a pu avoir le mariage fécond espéré entre l’activisme débordant d’un Lumumba pétillant de jeunesse et les fines et légendaires manières de mandarin d’un Kasa-Vubu au sommet de sa maturité.

 

On a, certes, glosé sur le sourd antagonisme entre Lumumba et Kasa-Vubu, pour des raisons évidentes, qui tiennent à la différence à la fois de leurs caractères, de leurs formations et de leurs ambitions politiques personnelles.

 

Mais, on ne peut douter de leur commune passion pour l’indépendance, la grandeur et la prospérité du Congo. Il y avait, à cause de cela, une complicité certaine entre les deux  hommes. Le duo faisait peur. Il fallait le faire imploser[13].

 

L’implosion a, hélas, eu lieu et l’avenir a été hypothéqué. Mais la carte congolaise est restée et doit toujours[14] rester jouable. Pour faire honneur à nos héros jouons-la pleinement, sans perdre le temps dans des querelles inutiles.

 

                                                                  Fait à Kinshasa, le 15 mars 2002

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PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II

 

LE TESTAMENT MORAL

MESSAGE DEVANT LA FONDATION JOSEPH KASA VUBU

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                             

 

 

 

UNIVESITE DE KINSHASA

MARS 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Madame[15],

 

Je tiens à vous remercier de tout cœur de l’occasion, que vous m’offrez, de m’acquitter oralement de la dette que j’ai contractée vis-à-vis de mon illustre cousin[16], votre père Joseph Kasa-Vubu, premier Président de notre pays, la République Démocratique du Congo.

 

Deux ans avant sa mort[17], il m’a accordé à Boma un entretien dont le contenu me sert jusqu’à ce jour de référence. En gros, il m’a dit de ne jamais avoir honte d’être honnête dans ce que l’on fait, même si autour de nous les sirènes sifflent à tue-tête que l’honnêteté ne paie pas.

 

Après sa destitution, à ceux qui, ne s’encombrant pas de scrupules moraux dans la vie, ironisaient sur l’honnêteté, il a eu la réplique sibylline ci-après : « Si je n’avais pas été honnête, vous m’auriez tué ». A chacun donc de choisir son chemin dans la vie[18] !

 

Toujours est-il que Kasa-Vubu est le seul des 3 Présidents décédés du Congo à mourir en paix, dans son lit et dans la dignité. Le peuple, qui ne s’y est pas trompé, lui a réservé des funérailles d’une exceptionnelle ferveur, contrastant avec les rigueurs de l’hostilité du régime contre sa personne, depuis le 24 novembre 1965.

 

Mais les retombées positives de sa vie d’homme d’Etat intègre ne sont pas seulement personnelles. Elles sont nationales.      A cause d’elle, le Congo compte l’un des siens parmi les fleurons de l’humanité en la matière, dont Marc Aurèle[19], l’empereur-philosophe, est l’une des figures les plus citées.

 

L’histoire offre trop peu d’exemples de génies moraux pour en négliger, quand ils se rencontrent. Celui que Joseph Kasa-Vubu a donné mérite donc la considération universelle.

 

Plutôt école d’immoralité que de moralité, l’histoire pousserait davantage au pessimisme sur l’homme qu’à l’optimisme. Celui qui fréquente les faits historiques assiste, en effet, très régulièrement au déferlement du mensonge, aux prouesses de la ruse, aux victoires de la force sur le droit, de la trahison sur la loyauté et la fidélité, de la brutalité sur la douceur, bref à l’exaltation de l’immoralité, aux dépens de la moralité.

 

A ce titre, la mémoire de Kasa-Vubu évoque des valeurs en or que tout pays doit être fier de posséder. L’intégrité morale reconnue à Kasa-Vubu n’est donc pas une chose dont on pourrait, sans dommage, faire l’économie. Elle est pour notre pays une sorte de réserve en or.

 

On sait qu’un pays qui manque des réserves de cette nature, s’en moque ou les dilapide, se condamne à la ruine. En effet, sans elles, il aura beau émettre autant de billets de banque qu’il voudra, changer de monnaies autant de fois qu’il lui plaira, les résultats resteront aléatoires.

 

S’agissant de la grandeur morale de Kasa-Vubu, elle s’est forgée depuis son jeune âge, dans son âme de philosophe-né. Kasa, on le sait, avait une idée très élevée de son pays. Celle-ci était si haute qu’il se sentait toujours en deçà. Il sentait qu’il devrait s’efforcer d’y conformer sa conduite.

 

Il savait que pour assumer un destin aussi grand ou façonner une destinée aussi fragile que celle du Congo, aucun effort n’était de trop. Il savait, par ailleurs, dès le début de la lutte pour l’indépendance, que la vraie victoire serait une victoire morale du Congolais sur lui-même et non une victoire sur le Belge[20].

 

Si nous avons sombré et si nous continuons à sombrer, c’est parce que nous avons refusé de croire au destin exceptionnel du Congo et de nous comporter en conséquence. Prenant tout à la légère, nous nous sommes laissé aller aux démissions répétées, à l’irréflexion permanente et aux tricheries avec nous-mêmes.

 

Pour revenir à Kasa, c’est sa stature morale doublée d’une brillante et profonde intelligence, source de tant d’incompréhensions encaissées pendant toute sa vie, qui a déterminé ses pairs de l’ABAKO à lui confier la direction de leur mouvement. On sait quelle fabuleuse fortune l’ABAKO a connue, sous sa direction.

 

Moralement bien préparé à sa charge de Chef d’Etat, Kasa-Vubu considérait la rigueur du comportement comme une obligation d’Etat et non comme une simple convenance personnelle. Nous, par contre, nous avons cédé à des comportements de nature à compromettre la destinée fabuleuse du Congo et nous avons le culot de pleurnicher tous les jours à la face du monde.

 

Le secret de Kasa-Vubu, on l’a déjà dit plus haut, c’était un ambitieux projet pour son pays, projet et ambition qui manquent cruellement aujourd’hui au Congo, au point que la communauté internationale ne se gêne plus de le considérer comme un no men’s land. On peut y entrer et en sortir impunément.

 

« Tout ce qui est courbé doit être redressé ;

Et tout ce qui est dressé doit être amélioré ».

 

Voila ce que martelait Kasa-Vubu dans les années 1950, dans Kongo dia Ngunga.

 

Quel ambitieux projet et quel vaste programme ! L’eût-on laissé l’accomplir, le Congo n’aurait pas sombré. Mais ne vivons pas de regrets.

 

De toute façon, Kasa vivra à jamais parmi nous à travers son testament : « N’ayez jamais honte d’être honnêtes et ne croyez pas ceux qui disent que l’honnêteté ne paie pas ! ».

 

Avec le recul du temps, qui ne donnerait pas raison à Joseph Kasa-Vubu ? On voit qu’il connaissait profondément le Congo et les Congolais. Plus personne n’en doute. La considération internationale du Congo passe par la foi honnête des Congolais eux-mêmes dans le destin fabuleux de leur pays.

 

De fait, un pays ne se fait respecter que quand ses citoyens croient en lui, prennent scrupuleusement soin de son patrimoine moral et spirituel, sa réserve en or, et l’insuffle dans des projets de réalisations matérielles, qui portent sa marque et traduisent son génie.

 

S’agissant de la mémoire de Kasa-Vubu, nous croyons, pour notre part, qu’elle ne vivra vraiment que si l’on prend soin de ce patrimoine, lequel ne s’épanouit généralement qu’à travers les Arts, les Lettres et les Sciences. Aussi saluons-nous toute initiative de la Fondation Kasa-Vubu en faveur des Arts, des Lettres et des Sciences.

 

Dans le même d’ordre d’idées, nous invitons les Amis de Kasa-Vubu à soutenir moralement et matériellement sa Fondation afin que, prospérant, les Arts, les Lettres et les Sciences remettent le Congo, aujourd’hui marginalisé, sur l’orbite du monde, dans l’intérêt de tous les peuples de la Terre.

Fait à Kinshasa, le 23 mai 2002

 

PHOBA MVIKA J.

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                  

 

 

 

 

III

 

KASA-VUBU

UN NATIONALISTE INCOMPRIS

Conférence à l’occasion du 39ème anniversaire de sa mort

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

24 MARS 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mesdames, Messieurs,

 

Comme c’est à l’avant-veille du 50ème anniversaire de l’indépendance qu’est célébrée ici cette solennité du 39ème anniversaire de la mort du 1er Président de la République Démocratique du Congo, ce nationaliste incompris, Joseph Kasa-Vubu, l’occasion est belle pour attaquer les questions de fond concernant notre pays, notamment notre destin tragique, que les jeunes ont tendance à oublier.

 

De l’avis des observateurs avertis, la tragédie congolaise a une double cause, l’une étrangère, l’autre congolaise.

 

Bien qu’elle ait voulu dissimuler son vrai visage, la cause étrangère est bien connue des chercheurs. Il s’agit de ce que l’on pourrait appeler la chosification asservissante des populations du Congo par le régime Léopoldien et colonial, montés pour faire main basse sur ses richesses, sous le prétexte fallacieux d’action humanitaire et civilisatrice en Afrique.

 

La source congolaise, elle, n’est rien d’autre que l’intériorisation par les élites congolaises, toutes occidentalisées, de la démarche léopoldienne, coloniale et néocoloniale, comme positive, libératrice et nécessaire, donc à reproduire à travers l’enseignement, de la maternelle à l’université, en tant qu’unique chance de développement pour le Congo.

 

Comme nous allons tenter de le montrer, la démarche coloniale n’était ni positive, ni libératrice, ni nécessaire. Elle était d’une violence inouïe attentatoire aux droits des gens, au bonheur des Congolais, à la prospérité et au destin heureux du Congo.

 

Sa remise en question, en actes et en vérité, s’impose pour libérer l’espace du renouveau congolais, à l’orée du 50ème anniversaire de l’indépendance et à la faveur du vent du renouveau dans le monde, en remplacement de l’ordre actuel du monde par un autre.

 

Pour qui sait voir et qui veut savoir, le monde, tel qu’il fonctionne, n’est pas un fait de nature voulu par le créateur[21]. C’est, au contraire, un montage artificiel au service des intérêts européens, qui ont su se draper d’intentions humanistes si pures que peu de gens découvrent leur visage assassin. Beaucoup se laissent ainsi séduire par l’ordre mis en place, l’ordre européen. Ils voient à peine qu’il est sans pitié pour tous ceux qui osent le remettre en question, soit en cherchant à s’y soustraire, soit en lui  résistant, soit en dévoilant son vrai visage à la face du monde.

 

Notre pays, le Congo, est l’un des théâtres mondiaux de son action macabre. Depuis les premiers contacts de nos populations avec les Blancs, qu’elles imaginaient, par ignorance de la théorie de l’évolution montée plus tard, comme des esprits d’ancêtres revenus d’entre les morts, nous avons appris à connaitre leur visage de feu meurtrier.

 

Nos ancêtres nous ont appris, à leurs dépens, que l’ordre européen ne supportait pas qu’on lui résistât. C’est cela qui rend tragique le destin non seulement des Etats non européens, mais aussi des hommes non Blancs, dont l’ordre européen se croit en droit d’attendre allégeance et soumission comme un dû, suivant la théorie erronée de Glumplowicz[22].

 

Plus généralement on peut dire que dès que quelqu’un ou un Etat cherche à sauvegarder sa liberté pour mener une vie souveraine et digne, il s’expose à sa colère.

C’est par une guerre atroce que la première puissance actuelle de la Terre s’en est tirée et s’est affirmée, même si entre Blancs tout finit toujours par s’arranger. D’ailleurs, l’Europe devait se féliciter de la démarche de sa colonie, qui, forte de la théorie du No men’s Land, a élargi considérablement son territoire dans les nouveaux mondes[23].

 

S’agissant des Etats d’Afrique noire, leur lutte n’a pas été couronnée de succès, en raison des préjugés des Européens sur l’Afrique et les Noirs[24]. Quant au destin du Congo, il est sans aucun doute l’un des plus tragiques des destins des Etats, en raison de son statut de propriété privée, à sa création, d’un roi européen, Léopold II[25], que l’empereur allemand Guillaume II n’a pas hésité à qualifier de « Satan et Mammon en une seule personne »[26]. Car, la cupidité rapace et la mégalomanie éhontée[27] du souverain propriétaire se gref-

faient aux préjugés médiévaux, auxquels il faut ajouter les retombées négatives des doctrines racistes des Gobineau (1816-1882), des de Lagarde (1827-1891), des Gumplowicz (1838-1909), des Chamberlain (1855-1927), à la fin du XIXème siècle et au début du XXème[28].

 

A cause de tout cela et de la prétendue paresse indécrottable de l’indigène, qu’aimait évoquer Léopold II[29] pour justifier les cruautés de son régime au Congo, aucun acte répréhensible ni aucune atrocité n’étaient de trop de la part des agents du régime Léopoldien et colonial. Tout était pardonné chez les hommes, qualifiés de représentants héroïques de l’Europe civilisatrice chez les « sauvages » et « monstrueux » Africains.

 

C’est ainsi que même les plus horribles des assassins de masse du régime Léopoldien, décrits notamment par Adam Hochschild dans son livre, devenu célèbre : « Fantômes du Roi Léopold II. Un holocauste oublié », restent considérés par beaucoup d’Européens et d’Européanisés comme des faits divers négligeables, eu égard aux prétendus sacrifices consentis par les Européens pour vaincre les monstres de l’Afrique noire et leur apporter la civilisation.

Mais si les préjugés médiévaux et les doctrines racistes modernes ont joué un rôle important dans la déconsidération de l’Afrique noire, dont les sociétés étaient déclarées « sauvages » et « en manque de civilisation européenne », il faut bien voir que le pli pris par le monde en mal de modernité a été l’œuvre de la Renaissance Européenne aux XVème-XVIème siècles.

 

C’est à cette époque, qu’a été fait le choix, d’inspiration sophistique, anomique et nihiliste à la Prodicos et à la Prolus[30], ces hommes sans foi ni loi, pour le destin tragique de l’humanité. Alors que, d’après des auteurs Blancs eux-mêmes[31], l’humanité se trouvait devant deux destins possibles : périr dans son berceau, de sa propre main, de son propre génie et de sa propre stupidité, ou se lancer pour l’éternité du temps vers l’infini de l’espace pour y répandre la vie délivrée de la nécessité de l’assassinat, l’Europe a choisi le premier destin.

 

C’est dans cet esprit qu’à l’époque de la révolution commerciale aux XVème-XVIème siècles, les Européens se sont accordé toutes les libertés pour assurer leur épanouissement total, à l’exclusion et au détriment de tous les autres. C’était, disent les spécialistes, la liberté de détruire la liberté des autres peuples, d’exploiter leurs droits et même de les asservir[32].

 

Cynique s’est révélé l’ordre nouveau, fruit d’une volonté de puissance nostalgique de la puissance perdue de l’empire romain, avec son «vae victis» ![33] Et, pour l’Europe, les Noirs sont des vaincus de l’histoire, à travers la traite, la colonisation et la dette. Les inégalités criantes observées dans le monde, avec les violences qu’elles entrainent, sont son œuvre.

 

Mais pour séduire, l’Europe procède régulièrement à la proclamation des grands principes moraux d’égalité, de fraternité et de justice. Hypocrite, elle se présente même comme le grand défenseur des droits de l’homme, pendant que ses usines d’armement tournent à plein régime et produisent de nombreuses armes, qui sèment la mort partout dans le monde.

 

Voila pourquoi, ne se doutant de rien, les populations d’Afrique, d’Amérique, d’Asie et d’Océanie sont passées de surprise en surprise, en accueillant les Européens sur leur sol.

 

L’enthousiasme de l’accueil s’est vite transformé en cauchemar. Car, la seule relation que les Européens connaissent est une relation de violence : de « maître » à « esclave », de « pilleur » à « pillé », d’ « enrichi » à « appauvri », de « tueur » à « tué » ...

 

C’est cela que résume Mukunzo Kioko, un mémorialiste Pende, qui a été en contact avec des Blancs à la côte congolaise : « de cette époque à nos jours, dit-il, les Blancs ne nous ont apporté que guerres et malheurs »[34].

 

Sans gêne, les Européens se sont imposés et ont anéanti leurs hôtes africains. Ceux-ci n’existeront, ni ne penseront plus désormais que par procuration, à travers eux. Il n’y aura plus en Afrique noire que des anglophones, des francophones et des lusophones. La plupart sont, hélas, fiers de l’être, ne pouvant plus concevoir un autre mode d’être au monde.

 

Aussi trouvent-ils normale aujourd’hui la réduction de l’histoire des Africains en l’histoire de leur expérience de la domination européenne ou blanche, comme l’a si bien compris l’historien noir américain George Washington Williams, qui fut le premier à interroger les Africains sur leur expérience de la domination blanche[35].

 

Afonso 1er, lui, fut le premier dirigeant congolais a en faire les frais, avant la décapitation cruelle de son successeur, Nkanga Vita, Antonio 1er, un siècle plus tard.

 

Comme on le sait, Afonso 1er accueillit  chaleureusement les Portugais. Il se convertit à leur religion, le christianisme. Ceux-ci ne s’acharnèrent pas moins à saper les fondements de son royaume jusqu’à son effondrement, alors que, de l’avis des Portugais eux-mêmes, l’Etat Kongo était raffiné et son organisation avancée.

 

C’était le prélude de la destruction analogue du tissu des sociétés congolaises et de l’asservissement des populations par le régime de Léopold II et la colonisation belge. Comme instrument de cette destruction, on cite notamment le décret du souverain, selon lequel les terres « inoccupées » appartiendraient à l’Etat léopoldien.

 

En effet, privées de toute possibilité de faire le commerce, faute des denrées à vendre, les populations des sociétés congolaises, ainsi désarticulées, étaient condamnées à l’asservissement et au sous-développement, dont les effets pervers sont partout visibles.

 

C’est évidemment tragique. Mais le plus tragique est qu’il a existé et qu’il existe encore aujourd’hui des Congolais pour considérer comme positive l’œuvre européenne au Congo. Certes, on ne peut reprocher à la propagande européenne d’avoir réussi son coup. Mais le pire dans l’affaire c’est qu’elle arrive à avoir même les élites, qui sont censées bien connaitre le vrai visage de l’ordre européen et surtout l’inanité du mythe des revenants.

 

S’agissant du mythe des Blancs perçus comme des esprits d’ancêtres revenus d’entre les morts avec des pouvoirs spéciaux, lequel serait à la base de l’ambigüité de l’attitude des Noirs vis-à-vis des Blancs, faite de répulsion, mais aussi de confiance naïve, il n’y a pas de doute qu’il est irrationnel. Les Blancs ne sont pas pour les Noirs des frères de race revenus de l’au-delà.

 

La science moderne est formelle. Même s’ils sont d’origine africaine, comme tous les hommes de la Terre, selon la théorie de l’origine mono-génétique et africaine de l’homme, les Blancs sont des individus, qui se sont adaptés différemment à la nature, parce qu’ils ont évolué dans un environnement plus hostile, loin des Tropiques. Leur méchanceté plus grande et leur esprit de séduction plus performant, qui leur collent à la peau, pourraient ainsi s’expliquer.

 

C’est donc à tort que les intellectuels congolais, à quelques exceptions près, sont persuadés qu’on ne devrait pas continuer à remuer le couteau dans la plaie, qu’on devrait simplement tourner la page, la perfection n’étant pas de ce monde et le monde actuel étant le meilleur des mondes possibles. C’est aussi à tort qu’ils croient que le Congo manquerait d’investissements massifs, parce qu’on y dénoncerait les méfaits des Blancs !

 

Enfin, c’est à tort qu’ils croient que le seul problème du Congo serait la mauvaise gestion et que si la bonne gouvernance était généralisée, le Congo décollerait.

Cette lecture, on le sait, est partagée par les partenaires extérieurs du Congo, dont certains se frottent les mains et se dédouanent ainsi de leurs responsabilités historiques.

 

Ce qu’il faut aussi bien voir c’est qu’elle arrange leurs affaires. Parce que Joseph Kasa-Vubu les a compromises, par son honnêteté, il a été liquidé en silence. Il n’est même pas au panthéon des héros nationaux, assassinés, eux, en fanfare.

 

L’assassinat en fanfare par les puissances européennes est considéré généralement comme le seul indice du nationalisme en Afrique. La nouvelle perspective ouverte par la lecture sus-évoquée redonne des couleurs au 1er Président connu pour sa bonne gouvernance, issue de son expérience d’ancien fonctionnaire des Finances du temps colonial.

 

Si la bonne gouvernance devient la nouvelle définition du nationalisme congolais, on devra s’attendre à voir bientôt Kasa-Vubu au panthéon, aux côtés de Lumumba et de Laurent-Désiré Kabila.

 

Les observateurs sont unanimes pour reconnaitre que c’est depuis l’abandon de la rigueur dans la gestion financière, de la bonne gouvernance et de la moralité publique à la Kasa-Vubu que l’appauvrissement des masses congolaises s’est accru de façon dramatique[36].

 

Cela dit, les jeunes auraient tort de baisser la garde et de considérer l’Occident comme le meilleur allier du bien-être et de la prospérité des Congolais, comme le laissent entendre de nombreux intellectuels Congolais occidentalisés, leurs ainés, du haut de leurs positions sociales en vue.

 

Rien, dans notre histoire, ne prouve qu’ils aient raison. Comme nous l’avons déjà fait remarquer plus haut, notre histoire montre que plus on fait confiance à l’home blanc, plus il vous dupe. Sa culture de base ne lui permet pas de faire des cadeaux à l’homme Noir, ni d’avoir avec lui une coopération mutuellement avantageuse.

 

Son raisonnement est clair. Les richesses sur la Terre sont forcément limitées. Le confort des Blancs, qu’on ne peut remettre en question en aucun cas, ne peut être qu’incompatible avec le partage ou l’enrichissement du plus grand nombre, encore moins avec celui des sous-hommes ! Leur préoccupation reste l’accumulation des richesses en vue du plus grand bien-être matériel possible.

 

Les scrupules moraux sont sans objet et l’honnêteté dans les affaires un non sens. Afonso 1er en a vécu la triste expérience avec son homologue Portugais Jean III.

 

« Chaque jour, écrit-il au roi Jean III du Portugal, le 6 juillet 1526, les marchands enlèvent nos sujets, enfants de ce pays, fils de nos nobles et vassaux, même des gens de notre parenté. Cette corruption et cette dépravation sont si répandues que notre terre est entièrement dépeuplée. Pour éviter cet abus, nous n’avons besoin dans ce royaume que des prêtres et des personnes pour enseigner dans les écoles, et non des marchandises, si ce n’est du vin et de la farine pour le saint sacrifice. C’est notre volonté que ce royaume ne soit un lieu ni de traite ni de transit d’esclaves »[37].

 

Naturellement, le roi portugais n’a prêté aucune attention à cette lettre, pas plus qu’à la livraison du bateau commandé et payé, qui lui aurait donné la liberté de commercer, de moderniser son pays à son goût et d’accroitre le bien-être des Congolais, ses sujets. Il s’était laissé duper, croyant, à tort, à la bonne foi et à l’honnêteté d’une coopération pacifique mutuellement avantageuse avec lui.

 

La brutalité européenne s’est déployée partout sur l’actuel territoire national et s’est poursuivie dans le temps jusqu’à ce jour, en dépit des apparences. Les assassinats du Premier Ministre Patrice-Emery Lumumba, le 17.01.1961, et du Président Laurent-Désiré Kabila, le 16.01.2001, sont là pour réveiller de leur sommeil ceux qui voudraient n’en rien savoir.

 

On pourrait évoquer à leur intention, outre la décapitation, déjà notée, de Nkanga Vita, Antonio 1er par les Portugais à la bataille d’Ambuila, en octobre 1665, la mort sur le bûcher, le 1er dimanche du mois de juillet 1706, de Kimpa Vita Béatrice (1684-1706), sous le roi Nzuzi a Ntamba, Joao II (1683-1716), à l’instigation des missionnaires, et la mort de Simon Kimbangu (1889-1951), en 1951, après un long emprisonnement de 30 ans.

 

A titre tout à fait symbolique, évoquons aussi la mémoire d’Oleka, le mari d’Ilanga de Waniembo, un village du Haut-Congo, dont l’histoire pathétique de la capture et de la « transformation en esclave par les conquérants blancs du Congo » a été rapportée par Edgar Canisius, un agent américain de l’Etat léopoldien, qui parlait le Swahili[38].

 

Comme nous sommes à Boma, parlons également d’Hezekiah Andrew Shanu, d’origine Nigeriane, ancien agent de Léopold II à Boma, devenu commerçant prospère. Après avoir servi fidèlement le régime, il se retourna en secret contre lui au vu des atrocités qu’il organisait et commença à envoyer de nombreuses preuves des atrocités au Mouvement de défense des droits des Congolais créé par le jeune Anglais Edmund Dene Morel, dans les années 1897/1898, dont nous saluons le courage. Il fut poussé au suicide ici même à Boma par les cadres de Léopold II, qui avaient découvert son action. S’il n’était pas sujet britannique, il aurait été liquidé directement par les sbires de Léopold II.

 

Si cela ne réussit pas à convaincre peut-être se laissera-t-on émouvoir par les 10 millions des victimes du système léopoldien, dont le monde d’aujourd’hui commence à découvrir les horreurs, après avoir été présenté comme l’un des systèmes les plus représentatifs de la générosité humaniste européenne dans le monde.

 

Nous devrions, enfin, évoquer les noms de Bakandja, Annuarite et autres victimes de l’Etat de guerre créé et entretenu au Congo !

 

Puissent les jeunes ne jamais perdre de vue toutes ces victimes du destin tragique du Congo, une fois qu’ils auront goûté, comme leurs ainés bien placés, aux délices des carottes sucrées européennes, dont la puissance destructrice n’est plus à démontrer au Congo, depuis Afonso 1er !

 

En me suivant, les jeunes doivent avoir bien compris, je l’espère, que mythique est la foi de leurs ainés dans la supériorité blanche et irrationnelle leur perception de l’homme blanc, comme partenaire co-naturel pour le développement. S’agissant du racisme blanc, j’ai oublié de dire que les Blancs eux-mêmes commencent à le considérer contre-productif, comme vient de le montrer l’Amérique !

 

Quant à mes collègues intellectuels occidentalisés, qui sont les défenseurs objectifs des intérêts occidentaux au Congo, en échange de leurs positions, plus ou moins confortables, je serais naïf si je croyais qu’ils adhéreraient avec enthousiasme aux conclusions de mes recherches.

 

Je n’ignore pas, en effet, qu’il est quasi impossible de faire accepter quelque chose à quelqu’un dont la position enviable repose sur l’oubli ou le rejet de ce quelque chose.

 

Toutefois, je n’irai pas jusqu’à évoquer à leur sujet l’adage qui dit qu’il n’y a pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Quoiqu’il en soit, si j’ai pris l’audacieuse liberté de les interpeller franchement, c’est parce que j’ai la conviction que la plupart d’entre eux sont de bonne foi et donc capables d’un sursaut, dès lors qu’ils auront compris qu’il y va de notre intérêt à tous, Congolais et partenaires occidentaux. Puissent-ils comprendre vite et décider vite de changer !

 

Al Gore s’est heurté à la même incompréhension face aux pollueurs américains, dont les gros intérêts s’inquiétaient de la campagne contre le réchauffement climatique.  

 

 A travers la photo de la Terre, qui circule dans la salle et qui montre sa petitesse, je voudrais rappeler à nous tous la petitesse et la fragilité de tout ce que nous entreprenons. Rien n’est ni trop solide pour ne pas être remis en question, ni nos prouesses, ni nos erreurs, ni notre prospérité, ni notre pauvreté. Les fortunes changent. Nul n’est condamné ni à être riche éternellement, ni à être pauvre éternellement.

 

C’est la chance de l’homme que de pouvoir changer. Si l’on commence maintenant à comprendre que l’heure est venue de changer nos habitudes polluantes, osons croire qu’elle est venue aussi celle de changer en destin de vie et de partage le choix du destin de mort et d’égoïsme opéré par l’Europe, il y a 5 siècles, au nom de toute l’humanité.

 

Car, sans ce nouveau choix, aucune prospérité n’est à l’abri de revers, ni l’américaine, ni l’asiatique, ni l’européenne, ni l’océanienne, toutes pourtant si fières de leurs avancées technologiques, mais si taiseuses sur la régression morale et spirituelle de leurs peuples.

 

Ne désespérons pas de l’Europe. L’Europe des consciences vient. Elle est déjà là. Sa charte, proclamée en 2001, va dans le sens du nouveau choix, pour lequel nous plaidons ici, puisqu’elle proclame le retour à la dimension spirituelle de la vie humaine.

 

« Seul, affirme un adhérent, le développement de la vie spirituelle installe l’homme dans l’état de satisfaction et de plénitude où le désir naturel de partager se substitue à celui de prendre, d’acquérir, de posséder. C’est le début, selon lui, de l’attitude de service, qui fait naitre le sens de la responsabilité et de la fraternité humaine »[39], absent dans l’ordre anomique et égoïste actuel.

 

A travers la charte sus-évoquée, l’Europe semble reconnaitre son erreur d’aiguillage d’il y a 5 siècles. Elle sait que les armes favorites de son ordre, à savoir le mensonge et l’assassinat, ne sauraient la protéger indéfiniment. Ses victimes en nombre croissant sont mieux informées sur son vrai visage. Elles s’organisent en vue d’un monde autre.

 

En dépit des apparences affichées, elle a peur. Elle sait que l’empire romain, dont elle est si nostalgique, a cessé d’exister dès que les autres peuples ont cessé de croire en lui.

 

S’agissant de notre pays, ce qu’il y a lieu de faire, pour mettre fin à la tragédie congolaise, c’est de redresser ce qui est courbé chez nous, conformément au message prophétique de Joseph Kasa-Vubu, ce nationaliste incompris, dont nous célébrons ce jour le 39ème  anniversaire de la mort.

 

Ce qui est courbé et qui devait être redressé n’est rien d’autre que l’acceptation par les intellectuels Congolais des postulats de l’ordre européen, qui ont contribué, non seulement à  la chosification des peuples, mais aussi et surtout à l’exposition de l’Humanité et de la planète à la catastrophe, que l’on sait.

 

Ainsi, au-delà de l’image simpliste collée généralement au personnage et à son comportement moral, son testament politique : « l’honnêteté paye », est salvateur, pour l’Humanité et pour la planète. Il prend le contre-pied des postulats destructeurs, ci-dessous, soutenant l’ordre européen :

 

  1. 1.    L’homme est la mesure de tous les êtres, du Dieu Créateur à la plus humble créature !
  2. 2.    L’Europe est la mesure du monde. Les autres continents, spécialement l’Afrique, doivent se régler sur elle !
  3. 3.    La race blanche est la mesure de toutes les races. Toutes les autres races doivent se régler sur elle !
  4. La race noire est non seulement inférieure à la race blanche, mais aussi inutile, voire nuisible, à l’humanité !
  5. Toutes les ressources de la Terre reviennent de droit à la race blanche, pour le confort de ses membres !
  6. L’honnêteté ne paye pas. Seule la force paye !
  7. La raison du plus fort est toujours la meilleure !
  8. Il faut manger pour n’être pas mangé !
  9. 9.    Homo homini lupus. L’homme est l’ennemi de l’homme !

10. En toutes circonstances, la fin justifie les moyens !

 

La jeunesse congolaise, comme toutes les jeunesses du monde, est invitée à contribuer à l’édification de la maison humaine commune, où il fasse bon vivre pour tous les hommes.

 

Je vous remercie de votre bienveillante attention.

 

Boma, le 24 mars 2009.

 

PHOBA MVIKA J.

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PHOBA MVIKA J.

Docteur ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IV

 

LA CLASSE POLITIQUE CONGOLAISE A LA CROISEE DES CHEMINS :

SAUVER LA DEMOCRATIE ET LA PAIX OU LES ASSASSINER

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

DECEMBRE 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aucune œuvre humaine n’est parfaite. L’œuvre politique de Kasa Vubu ne l’a pas été non plus. Les historiens ont relevé notamment le mauvais règlement du cas du Premier Ministre Lumumba, par la révocation, qui a fait de lui et malgré lui, complice de son assassinat par les puissances occidentales.

Mais son honnêteté politique, faite de sens élevé de l’Etat et de souci vigilant du bien-être des Congolais, n’a jamais été sérieusement mis en doute.

D’ailleurs les fruits étaient au rendez-vous. Malgré les rébellions, le niveau social du Congo de Kasa Vubu n’avait rien à envier, disait-on, à celui de l’Afrique du Sud, du Canada ou de la Corée du Sud. Après son éviction, du 24 novembre 1965 à ce jour, la situation du social n’a fait que se dégrader !

C’est à cause de l’absence, chez nous, de l’intériorisation de la  culture d’honnêteté politique que notre pays se trouve dans l’impasse actuelle. C’est elle, semble-t-il, que la CENCO voudrait voir à l’œuvre pour sauver le Congo d’un danger plus grand que l’in-social.

Quoi qu’il en soit, les acteurs politiques sont condamnés à  faire preuve aujourd’hui de cette culture. Car, sans elle, la démocratie et la paix mourront au Congo et plus personne n’y pourra encore exercer paisiblement son activité politique.

En effet, il est à craindre que l’angoisse du peuple congolais nourrie par l’attente vaine, 50 ans durant, du retour du social de Kasa Vubu et renforcée par l’incertitude actuelle du lendemain, ne se transforme en ouragan dévastateur aveugle.

Kinshasa, le 4.12.2016

                                                                                                                                                  PHOBA MVIKA J.

                                                                                                  PROFESSEUR ORDINAIRE

Justin.phoba@canalblog.com



[1] Avec le recul, on peut dire que le peuple, comme d’habitude, ne s’est pas trompé.

[2] Après plus de 40 ans de déception le titre de Père de l’indépendance n’est plus à l’honneur. N’en pouvant plus, des populations se demandent aujourd’hui quand finira l’indépendance ! On doit leur pardonner car elles ne savent pas de quoi il s’agit vraiment.

[3] Impressionnés par ses manières exquises et raffinées et surtout son calme légendaire, quelles que soient les circonstances, qualités inimaginables chez un nègre de pure race, des Blancs avaient échafaudé l’hypothèse d’une ascendance chinoise de Kasa-Vubu. Hélas pour eux, cette hypothèse fondée sur la présence chinoise supposée dans la construction du chemin de fer Boma-Tshela à partir de 1895, ne s’est pas avérée concluante. Il est vrai, cependant, que le teint et le faciès particuliers étaient propres à nourrir les spéculations les plus folles sur ses origines chinoises.

[4] De l’esclavage à la liberté. Histoire des Afro-Américains. Traduit de l’Américain par Catherine Kieffer, Paris, Editions Caribéennes, 1984, p. 34.

[5] La date de la mort de Lumumba.

[6] Essentiellement marqué par l’expansion du phénomène de la globalisation ou de la mondialisation des échanges. Voir, à ce sujet, nos Libres Opinions, n° IV.

[7] Le nom de Kasa Vubu a disparu de certains dictionnaires.

[8] Graphie devenue officielle de KHASA MVUBU.

[9] Le Mayombe est une contrée riche, qui a, en outre, un débouché facile sur la mer. Ils en sont pleinement conscients les Bayombe, qui l’occupent depuis bien avant l’arrivée des Portugais, au XVè siècle. Ils comptent, comme on le sait, leurs ascendants directs dans l’ancien Royaume Kongo. Les Mamans Bayombe sont fières de raconter à leurs enfants comment les aïeux, descendants de l’ancêtre mythique, la femme aux neuf seins, sont venus de Mbanza Kongo, dans l’actuelle province du Zaire, au Nord-Ouest de l’Angola. Répartis en clans représentant les neuf clans originels ou les neuf seins de l’ancêtre mythique des Bakongo, ils occupèrent le territoire, suivant un système sophistiqué de répartition des terres. A titre d’exemple, à propos du clan Nanga na Kongo (clan royal) dans le groupement de Singini, clan auquel appartenaient le Président et moi-même, le village de sa mère et donc son village, Lukamba lu Bemba, fait partie des 7 villages attribués aux enfants de Mvangi Muanda, son arrière-arrière-arrière …grand-mère. Les 6 autres villages sont : 1. Bemba-Singini ; 2. Bote di Singini ; 3. Konde di Singini, mon village ; 4. Lukamba lu Singini ; 5. Nsadisi Singini ; 6. Kai Kulu. Si la mémoire de ma mère ne l’a pas trahie, aux deux sœurs de Mvangi Muanda ou aux arrière-arrière-arrière…tantes du Président, à savoir Mbungu Muanda et Tsakala Muanda, furent attribués les villages suivants : Nganda Singini, Ntombo Singini, Kai Ku Singini, Kitsasa Singini, Mbuku Singini et Mbutu Singini. Son arrière-arrière-arrière…oncle maternel s’appelait NGUMA MUANDA.

[10] Il a fait partie des Bakhimba, l’organisation secrète Yombe d’initiation à la vie.

[11] «Il faudra attendre 1894 pour que la résistance s’apaise sur la promesse gouvernementale, qu’ils  (les Bayombe) seraient dispensés, jusqu’à nouvel ordre, du service de la force publique. En 1895, la construction d’un chemin de fer destiné à relier Boma à la localité de Tshela, sise au cœur même du Mayombe, est entreprise », GILIS., O.c., p. 14.

[12] Ibid.

[13] Au lieu de parler de tribus ou d’ethnies congolaises, nous proposons à l’intelligentsia congolaise d’utiliser désormais le terme de communauté Tetela, communauté Songe …

[14] Tout en étant consacré au premier Président, Joseph Kasa-Vubu, que les jeunes générations connaissent à peine ou seulement à travers les clichés déformants des médias internationaux, ce numéro, on s’en est rendu compte, rend également hommage à Lumumba. La voie congolaise, que Kasa-Vubu prônait et qu’il poursuivait, était aussi celle de Lumumba. Chacun en a témoigné à sa façon et selon son tempérament.

[15] Il s’agit de Madame Marie-Rose Kasa Vubu, l’aînée des filles du premier Président. L’aîné de la famille s’appelle Adolphe Kasa Vubu. Il a été littéralement traqué par le nouveau régime de Mobutu.

[16] Je suis de Singini comme le Président et, comme on peut le voir dans notre n° XI des Libres Opinions consacré à Joseph Kasa-Vubu, nous avons la même arrière-arrière…Grand-mère dénommé Mvangi Muanda. Par ailleurs, la mère de Joseph Kasa-Vubu était mon homonyme. Elle s’appelait Mavangu Phoba.

[17] Il m’a reçu quelques jours avant mon ordination sacerdotale intervenue le 3.09.1967, en tant que futur deuxième prêtre originaire de Singini, après l’Abbé Ernest Phuabu.

[18]Puisque, bien souvent, on meurt comme on a vécu, il serait sage de ne pas ironiser sur ces matières, quand on n’est pas encore arrivé au terme de sa vie.

[19] Né à Rome en 121. Empereur de 161 à 180, date de sa mort.

[20] Voir à ce sujet notre numéro XI des Libres Opinions consacré à Joseph Kasa-Vubu et intitulé : « Joseph Kasa-Vubu ou l’autre face de l’héroïsme congolais », à l’occasion du 33ème anniversaire de sa mort : 24.03.2002. Ce numéro s’inspire de sa biographie bien connue de GILIS. Kasa-Vubu au cœur du drame congolais.

[21] La tradition biblique juive décrit bien, dans la Genèse, la chute et la première tragédie des fils d’Adam : Gn., 3,1-4, 24.

[22] Selon cette théorie, à l’origine, les races se livraient une lutte d’hégémonie à mort et la civilisation est le fait de celle qui a gagné. La domination blanche vient de là. Ainsi toutes les autres races doivent se soumettre à la race blanche. Voir note 27, p. 28.

[23] L’histoire de l’occupation de l’Océanie, avec Capitaine Cox, est bien connue.

[24] « Dans l’imaginaire médiéval, écrit Peter Forbath, c’était une région de terreur absolue où les cieux crachaient de nappes de flammes liquides et où les eaux bouillonnaient, où se tapissaient des rochers serpents et des îles ogresses prêtes à bondir sur le marin, où la main géante de Satan surgissait des profondeurs insondables pour s’emparer de lui, où Dieu, pour se venger de l’insolence, dont il faisait preuve en cherchant à pénétrer ce mystère interdit, noircissait le visage et son corps. Quand bien même aurait-il été capable de survivre à tous ces atroces périls et traverser cette région, il aurait alors atteint la mer de l’Obscurité et se serait perdu à jamais dans les vapeurs et la vase des confins du monde ». Voir HOCHSCHILD Adam., Les fantômes du Roi Léopold II. Un holocauste oublié. Traduit de l’américain par Marie-Claude Elsen et Frank Straschitz, Paris, Belfond, 1998, p. 15-16.

[25] « Dans les années 1880, écrit HOCHSCHILD, alors que l’Europe se lance dans la colonisation de l’Afrique, le Roi Léopold II de Belgique s’empare, à titre personnel, des immenses territoires traversées par le Fleuve Congo, afin de faire main basse sur ses prodigieuses richesses. Réduite en esclavage, la population subit travail forcé, tortures et mutilations, au point qu’on estime à 10 millions le nombre d’Africains qui périrent… ». Ibid, couverture.

[26] Voir HOCHSCHILD Adam., O.c., p. 281.

26 « Un jour, Léopold et l’empereur d’Allemagne, Guillaume II, assistaient à un défilé militaire à Berlin. Léopold II déplorant l’érosion de l’autorité royale, fit remarquer au Kaiser : ‘Nous autres, rois, alors, il ne reste plus que l’argent ! Le caoutchouc allait bientôt lui en apporter à un point inimaginable, mais le Congo à lui seul ne suffisait pas à le satisfaire. Nourrissant le fantasme d’un empire qui engloberait les deux fleuves légendaires d’Afrique, le Congo et le Nil, il imaginait relier les cours d’eau par un grand chemin de fer. Au début des années 1890, il envoya donc des expéditions au nord-est du Congo, en direction de la vallée du Nil. L’une d’elles revendiqua les anciennes mines de cuivre de Bahr el-Ghazal, en veillant à le faire pour Léopold en personne tout en prenant l’engagement que l’Etat du Congo fournirait une protection militaire. Les Français finirent par arrêter la marche du Roi vers le Nil, mais il rêvait déjà de colonies ailleurs : ‘J’aimerais faire de notre petite Belgique, avec sa population de six millions d’individus, la capitale de l’immense empire, disait-il. Les Pays-Bas, l’Espagne et le Portugal sont en pleine décadence, et un jour ou l’autre leurs colonies seront à vendre’. Il demanda au Premier Ministre Britannique, William Gladstone, s’il était possible de louer l’Ouganda à bail. Léopold était prompt à parer ses projets impériaux de toutes les idées humanitaires ambiantes. En 1896, il surprit un autre Premier Ministre Britannique, Lord Salisbury, en proposant qu’on ait recours à une armée soudanaise, sous l’autorité d’officiers de l’Etat du Congo, pour envahir et occuper l’Arménie afin d’arrêter de la sorte les massacres (des Arméniens par les Turcs) dont la nouvelle bouleverse l’Europe. (La Reine Victoria crut que son cousin Léopold avait perdu la tête). Il suggéra aussi que les troupes congolaises

aident à restaurer l’ordre en Crète, où une crise avait éclaté. Lorsque les Etats-Unis eurent remporté la guerre hispano-américaine, il proposa qu’une entreprise loue certains territoires restants de l’Espagne, telles les îles Carolines dans le Pacifique Sud. L’entreprise pourrait être, selon lui, enregistrée comme Etat neutre, à l’image, par exemple de l’Etat du Congo dans un chemin de fer chinois, opération qui devait lui rapporter beaucoup d’argent. Il voyait ce pays comme un festin à consommer, à l’image du ‘magnifique gâteau africain’ et il était toujours aussi prêt à s’inviter à table. De l’itinéraire qu’il espérait obtenir pour sa voie ferrée, il disait : ‘c’est l’épine dorsale de la Chine ; si on me la donne, je prendrai bien aussi les côtelettes’. Il essaya d’organiser un échange entre travailleurs chinois pour le Congo et les soldats congolais pour la Chine qui lui permettrait de mettre un pied militaire dans sa porte, comme les autres puissances occidentales manœuvrant dans l’Asie du Sud-est. Il acheta plusieurs parcelles en Chine au nom de l’Etat Indépendant du Congo. Un jour où il avait envoyé une délégation de l’Etat du Congo composé uniquement de Belges, cela va de soi pour les négociations, le vice-roi chinois Li Hang-Tchang feignit la surprise : ‘Je croyais que les Africains étaient noirs’ ». HOCHSCHILD Adam., O.c, p. 201-204.

[28] Voir BOURKE, Vernon J., Histoire de la morale, Traduit de l’anglais par J. Mignon, Paris, Cerf, 1970, p. 328-329.

[29] Pour justifier les méthodes de Léopold, il reprenait notamment le thème de l’indigène paresseux : « mettre sur pied un plan pour faire travailler la race noire sans une quelconque forme de pression ou de contrainte dépasse les pouvoirs de l’ingéniosité humaine ». HOCHSCHILD Adam., O.c., p. 280-281.

[30] Le premier soutenait que la vie est le don le plus funeste fait à l’homme et que le retour au néant était la délivrance la plus désirable. Quant au second, il niait la différence intrinsèque entre le bien et le mal, le juste et l’injuste.

[31] BARJAVEL R., La faim du tigre, Paris, Denoël, 1966, couverture.

[32] FRANCKLIN, J. H., De l’esclavage à la liberté, Nouveaux Horizons, 1984, p. 34.

[33] Vae victis=malheur aux vaincus.

[34] Nos ancêtres vivaient dans le confort … ils avaient du bétail et des récoltes ; ils avaient des marais salants et des bananiers. Soudain, ils virent un grand bateau surgir de l’immense océan. Ce bateau avait des ailes toutes blanches qui étincelaient comme des couteaux. Des hommes blancs sortirent de l’eau et prononcèrent des paroles que personne ne comprit … Nos ancêtres prirent peur ; ils affirmèrent qu’il s’agissait des Mvumbi, d’esprits revenus d’entre les morts. Ils les poussèrent dans l’océan avec des volées de flèches. Mais les Mvumbi crachèrent le feu dans un grondement de tonnerre. Beaucoup d’hommes furent tués. Nos ancêtres s’enfuirent. Les chefs et les sages déclarèrent que ces Mvumbi possédaient autrefois la terre … ».

[35] HOCHSCHILD, Adam, O.c., p. 26.

[36] « En dépit de toutes ces immenses ressources humaines et de sous-sol, la RDC est classée parmi les pays les plus pauvres du monde. Certains indicateurs l’alignent parmi les pays les plus misérables de l’Afrique au Sud du Sahara. Près de 80% de sa population survivent à la limite de la dignité humaine, avec moins de US$ 0.20  par personne par jour ». RDC, Ministère du Plan, Document de Stratégie de Réduction de la Pauvreté (DSRP). (Version intérimaire), février 2004, p. 5. « L’examen des données statistiques disponibles traduit une situation de paupérisation généralisée. En 2001, le PIB/H est estimé à près de 74 USD. Le niveau du revenu par habitant est par jour, en dollars de 1985, passé de 1.32 USD en 1973 à 0.91 USD en 1974, et à 0.30 USD en 1998. Le pays est donc plongé dans une pauvreté absolue qui tend à se généraliser : le revenu moyen des Congolais se situerait en dessous du seuil de pauvreté absolue, et aurait continuellement baissé de 3.08 en moyenne annuelle jusqu’en 1998 ». Ibid., p. 11.

[37] Afonso 1er à Jean III, 6 juillet 1526, correspondance de don Afonso, roi du Congo, 1506-1553, sous la direction de Louis Jadin et Mireille Decorato, Bruxelles, Académie royale des Sciences d’Outre-mer, 1974, p. 156. Cité par Adam HOCHSCHILD, O.c., p.23.

[38] Voir Adam HOCHSCHILD, O.c., p. 160-161.

[39] Bergeon, Marie-Agnès, in L’Europe des consciences, « Lettre 2 », p. 1.

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L'EDUCATION A LA PENSEE COMPLEXE, UNE NECESSITE POUR SORTIR L'HUMANITE DE SA CRISE D'HUMANITE

PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

FASCICULE N°2

 

 

 

L’EDUCATION A LA PENSEE COMPLEXE, UNE NECESSITE POUR SORTIR L’HUMANITE DE SA CRISE D’HUMANITE

 

QUELQUES LIBRES OPINIONS POUR MEMOIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

NOVEMBRE 2016

 

TABLE DES MATIERES

 

I. La pensée complexe ou la révolution cognitive du XXIème siècle, utopie ou réalité ?……………………. p.   5

 

II. L’éducation a la révolution cognitive du xxième siècle nécessaire pour la renaissance de la RDC. à l’occasion du 50 ème anniversaire de l’indépen-dance ………………………………………………………..p.  19

 

III. La mise en perspective historique de la RDC dans la mouvance de la révolution cognitive du XXIème siècle par-delà Hérodote et Thucydide (cinquante ans après son indépendance) ………………………………p.  45

 

IV. L’association des jeunes « UNION FAIT LA FORCE DU CONGO ». Au service de l’édification d’une maison congolaise commune pour la paix  en RDC…….. p.  63

 

V. Association des jeunes « UNION FAIT LA FORCE DU  CONGO ». Message de paix au peuple congolais….p.  69

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« LES PLUS GRANDS MAUX DE L’HUMANITE PRENNENT LEUR SOURCE DANS L’INCOMPREHENSION HUMAINE »[1]

 

PROMOUVOIR L’EDUCATION A LA COMPREHENSION HUMAINE, UNE NECESSITE VITALE POUR L’HUMANITE[2]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

              

PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

LA PENSEE COMPLEXE OU

LA REVOLUTION COGNITIVE DU XXIème SIECLE

UTOPIE OU REALITE ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

JUIN 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


L’homme est un loup pour l’homme, tel apparaît-il dans l’Histoire. Les conflits et les guerres constituent la trame humaine. Les hommes sont occupés à se faire la guerre, à la préparer ou à la subir, de siècles en siècles. A ce sujet, certains siècles sont plus marqués par les conflits et les guerres que d’autres.

Ainsi en est-il du XXème siècle. Il est, comme on le sait, le théâtre des deux premières guerres mondiales et surtout de l’explosion, pour la première fois dans l’histoire humaine, de la bombe atomique. A ce titre, ce siècle a la palme de la violence, au-delà de laquelle l’humanité ne peut aller sans risquer de disparaître.

Et comme, selon Holderlin, dans Patmos, « là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve »[3], il est plus que temps de rechercher et de détecter tout signe, si petit soit-il, dans le sens de tourner la page de ce siècle, dont la radicalité des positions antagonistes a été symbolisée par  le mur de Berlin.  

Voilà pourquoi les observateurs attentifs ont vu dans la chute dudit mur, en novembre 1989, le signe d’un tournant de l’histoire humaine. Elle était le signe de la déviance rêvée. A travers elle, l’humanité entrait dans une dynamique nouvelle, susceptible de la sauver et de sauver la Terre de la catastrophe, où la civilisation occidentale planétarisée les a conduites.

Déjà, dans les années 1960, la sonnette d’alarme a été tirée. Pour René Barjavel, par exemple, tout se passe comme si, à cause d’elle,   l’humanité entière s’était exposée à « périr de sa propre main, de son propre génie, de sa propre stupidité…».

 

 

Tout se passe comme si l’humanité a loupé la chance, que lui offrait la Renaissance européenne, de « s’élancer, pour l’éternité du temps, vers l’infini de l’espace, pour y répandre la vie délivrée de la nécessité de l’assassinat »[4].

Cinq siècles après la Renaissance humaine manquée, les fruits amers de l’arbre qui a grandi, par delà le bien et le mal, ont tout empoisonné et le paroxysme de l’empoisonnement a été observé au XXème siècle. D’où la sonnette d’alarme sus-évoquée d’un René Barjavel, qui semble avoir été entendue. En effet, dès les années 1970, en Californie, le Salk Institute, pépinière des Prix Nobel, s’est constitué en foyer fécond d’idées neuves. L’inventeur de la pensée complexe ou de la révolution cognitive du XXIème siècle, Edgar Morin, en est le produit. Sollicité par l’UNESCO, Edgar Morin rédigera en 1999, le Rapport, qui porte son nom sur les Sept Savoirs nécessaires pour l’éducation du futur.

Dans son dialogue avec Djénane Kareb Tager, que nous reproduisons ci-dessous pour les lecteurs des Libres Opinions, Edgar Morin dénonce les méfaits de la planétarisation de la civilisation occidentale et désigne l’éducation à la pensée complexe comme solution à la crise d’humanité, dont souffre l’humanité.

En gros, il rassure ceux qui ont tendance à se désespérer. Le changement est possible. Ce que nous considérons normal aujourd’hui ne l’a pas toujours été. Il est la résultante d’une déviance, qui s’est affirmée au fil des années, voire des siècles, avant de se substituer à la normalité antérieure et de s’imposer comme nouvelle normalité.

 

Cela veut dire que, si nous voulons un autre monde, il nous revient de renforcer la déviance symbolisée par la chute du mur de Berlin et de maintenir ce cap, en évitant de construire d’autres murs entre hommes, peuples et nations.

C’est à ce prix et à ce prix seulement que nous aboutirons à un monde différent de celui, dont nous déplorons, tous, les méfaits aujourd’hui.

A la question de Djénane Kareb Tager de savoir si la civilisation occidentale apporte à elle-même et au monde plus de problèmes qu’elle n’en résout, Edgar Morin répond :

« J’irai plus loin : elle conduit probablement la planète vers des catastrophes en chaîne. Songez que le vaisseau spécial Terre est propulsé par les quatre moteurs qu’elle a produits : la science, la technique, l’économie, le profit, dont j’ai indiqué les ambivalences. Or il n’y a pas de pilote dans le vaisseau, et celui-ci va probablement vers des catastrophes où se combineraient et s’entre-renforceraient crise économique, crise écologique, déferlement idéologique et religieux, utilisation des armes de destruction massive… Ce sont les forces vives de l’occidentalisation- et j’insiste ici sur le mot « vives », qui nous mènent à la mort »[5].

Kareb Tager : « Nous allons donc vers l’abime ? »

Edgar Morin : « Probablement, encore faut-il savoir ce que signifie le probable : c’est, pour un observateur en un lieu et en un temps donnés, la perspective future à partir des meilleures informations, dont il peut disposer sur les dynamismes du présent. Mais le probable laisse ses chances à l’improbable, qui comporte l’imprévu, voire l’imprévisible. Je vous ai cité l’automne 1941, où le très probable effondrement de l’URSS et la très probable domination nazie sur toute l’Europe ont commencé à perdre de leur probabilité, en décembre, de cette année-là. Je pourrais vous citer les guerres médiques, il y a vingt-cinq siècles : il était plus que probable que l’énorme Empire perse engloutisse la petite cité qu’était Athènes. Or une première fois, la Perse occupe, incendie et détruit Athènes. Mais la flotte grecque tend un piège à la flotte perse, et là, l’improbable advient. La double conséquence de ces deux événements improbables fut, cinq ans plus tard, la naissance de la démocratie et de la philosophie ».[6]

Djénabe Kareb Tager : « D’où peut sortir aujourd’hui l’improbable salvateur ? »

Edgar Morin : « De notre crise, pourquoi ? Parce qu’une crise ouvre des incertitudes et des possibilités. Elles libèrent des forces inhibées, qui peuvent se développer, de façon accélérée, et elle permet des potentialités à s’actualiser. La crise est certes ambivalente : elle peut favoriser des forces régressives et létales ; elle peut aussi favoriser l’imagination créatrice de solutions, qui permettent de la surmonter en modifiant le système. Or, nous vivons une crise gigantesque faite de multiples crises conjointes et enchevêtrées : la crise des civilisations traditionnelles, sous les effets de l’occidentalisation et la crise de la civilisation occidentale elle-même, les crises économique, sociale, démographique, culturelle, politique, morale, religieuse, éducationnelle. Toutes ces crises, liées en un gigantesque nœud gordien, constituent, en mon sens, la crise de l’humanité qui n’arrive pas à accéder à l’humanité »[7].

 

 

Djénane Kareb Tager : « La crise signifie à la fois risque et chance ? »

Edgar Morin : « Oui et, paradoxalement, plus le risque s’accroit, plus la chance devient possible. Comme le dit Holderlin dans Patmos, là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve ».

Djénane Kareb Tager : « Pensez-vous que les déviances d’aujourd’hui pourraient devenir les forces vives de demain ? »

Edgar Morin : « L’histoire se transforme toujours à partir d’une déviance. Moïse était probablement un déviant, de même que Paul. Mahomet a été un déviant chassé de la Mecque. Le capitalisme et le socialisme ont été déviants à l’origine, et il en fut de même pour la science moderne, au XVIIème siècle. Si la déviance n’est pas éliminée, si elle se développe, avec ses réseaux, ses adeptes, alors elle devient une force réelle et elle peut finalement triompher, comme cela s’est passé dans le cas, hautement improbable à l’origine, que je viens de vous citer …»[8].  « Il y en a des myriades, mais dispersées, isolées, où se manifestent des aspirations à une autre vie, à une autre société, à un autre monde : elles apparaissent partout où renait cette aspiration humaine fondamentale, qui traverse toute l’histoire, s’est formulée dans les idéologies libertaires et socialistes, puis a animé les adolescents en révolte, aspirant à la fois à plus de communauté et plus de liberté »[9]

Djénane Kareb Tager : « Mais les obstacles sont énormes … ».

Edgar Morin : «L’énormité des problèmes à affronter, l’énormité de la réforme de la pensée à effectuer ont amené le rétrécissement général des horizons, l’enfermement sur le partial, le partiel, le particulier. Plus nous sommes dans l’interdépendance planétaire, moins nous le percevons ; les dislocations et les recroquevillements empêchent de voir les problèmes vitaux de chacun et de tous. Le repli sur soi généralisé est un effet de la crise planétaire. De plus, la mondialisation a aggravé les conditions de la ‘rhinocérite’ au lieu de les atténuer »[10].

Djénane Kareb Tager : « Ce serait carrément une nouvelle naissance ? »

Edgar Morin : « Qui donnerait sens à la formule de Heidegger : ‘l’origine n’est pas derrière nous, mais devant nous’. Je crois en la vertu des états naissants. Rien n’est plus beau qu’un amour naissant … mais rien n’est moins durable. Aussi faut-il sans cesse le régénérer et veiller à le faire renaître. Bob Dylan[11] a dit justement : ‘Who is not busy being born is busy dying’ (Qui n’est pas occupé à naître est occupé à mourir). C’est là le message ultime de la neuvième symphonie de Beethoven »[12].

Djénane Kareb Tager : « Vos propositions ne sont-elles … pas utopiques ? »

Edgar Morin : « Il y a deux utopies. La première qui, certes, répond à l’aspiration d’harmonie qui traverse l’histoire humaine, qui imagine une société parfaite où tous les problèmes humains sont résolus. Elle est mauvaise lorsqu’on prétend l’imposer par la force et qu’on croit éliminer tous les ferments des divergences et des conflits. Comme me l’a dit un ami Russe en 1989 : ‘On a réussi à imposer ici l’utopie du socialisme de caserne’. En fait, sous couvert du socialisme, sont réapparues dominations, exploitations, corruptions. La bonne utopie est fondée sur les possibilités dont la réalisation semble impossible dans les conditions actuelles : la disparition de la guerre entre nations est désormais possible en notre Ere planétaire. Rappelons que les guerres féodales ont cessé dès que les nations sont advenues. L’avènement d’une Ere méta-nationale (qui intégrerait les nations mais supprimerait leur pouvoir absolu) permettrait la fin des guerres : l’impossible d’aujourd’hui, dans la bonne utopie, serait possible demain.  Cela dit, ne nous bornons pas à la critique de l’utopie : elle a pour complément la critique du réalisme, et je distinguerai ici deux réalismes. Le mauvais réalisme est celui qui croit que le présent est le définitif et qu’il faut accepter ordre établi et fait accompli. En 1940 et 1941, le réalisme imposait l’acceptation de la collaboration, puisque la France était vaincue et que l’Allemagne nazie semblait devoir régner durablement sur l’Europe. L’appel de De Gaulle, le 18 juin, sitôt après l’écrasante défaite, pouvait sembler utopique. Mais il misait sur l’entrée des Etats-Unis et de l’URSS dans la guerre, et son espérance prenait forme d’un pari fondé sur des possibilités alors improbables. Le réalisme d’adaptation à l’état présent et à l’ordre établi mérite l’expression de Bernard Groethuysen : ‘Etre réaliste, quelle utopie ! Le bon réalisme sait que le réel est traversé par des courants souterrains, que ce qui meurt peut sembler stable, que ce qui naît est encore invisible. Autrement dit, le bon réalisme sait que le réel peut se transformer et se modifier. Il faut donc procéder à la fois à la critique du réalisme et à la critique de l’utopie et, en même temps, introduire une part d’utopie dans un réalisme complexe. Ainsi, je crois que la politique doit naviguer entre réalisme et utopie, avec le risque de sombrer tantôt dans le mauvais réalisme, tantôt dans la mauvaise utopie. Ici encore, il faut être conscient du pari que comporte toute action politique, compte tenu de l’écologie de l’action qui tend toujours à la détourner de son but »[13].

Comme on l’aura bien compris, pour Edgar Morin, si la grande crise actuelle est une crise de l’humanité, celle-ci ne sera surmontée que par l’humanité elle-même, grâce, notamment, à la réforme de l’enseignement. C’est elle qui conduira les hommes à avoir en horreur la construction des murs.

Djénane Kareb Tager : « Vous réalisez que votre réforme de l’enseignement est très ambitieuse. Croyez-vous qu’elle se mettra un jour vraiment en place ? »

Edgar Morin : « Elle est ambitieuse, elle est surtout impérative. La réforme a déjà commencé dans certaines universités, où s’est créé soit un diplôme de complexité, comme à l’Université Ricardo de Lambayeque, au Pérou, soit un institut de pensée complexe, comme à l’Université Ricardo Palma de Lima. Quelques-unes vont mettre en place une année propédeutique consacrée aux sept savoirs ; d’autres ont réformé les doctorats en Sciences Humaines, qui deviennent poly-disciplinaires. Les réformes se propagent dans plusieurs pays d’Amérique Latine, en particulier au Pérou, au Brésil, et, en Europe, en Italie, au Portugal, où mes propositions ont effectivement suscité divers projets de réforme susceptibles de faire évoluer l’Université. Un certain nombre d’instituts et de centres sont nés et se développent.  Je peux vous en citer quelques-uns : le Gregom (Groupe de recherches sur la complexité) à l’Université de Rio Grande du Nord, à Natal (Brésil) ; il a été créé en 1990, compte vingt chercheurs et développe une activité remarquable ; il y a aussi l’Instituto de estudos da complexidade de Rio de Janeiro, le Centre latinoaméricano de economia humana (CLAEH) de Montevideo (Uruguay), la Chaire Edgar Morin pour la pensée complexe installée par l’Unesco à l’Université de Salvador, à Buenos Aires, l’Institut d’épistémologie et d’anthropologie complexe de l’Université de Bergame (Italie), la Cathedra para la transdisciplinaridad de l’Université de Valladolid (Espagne), l’Association colombienne pour la pensée complexe à Bogota. Je dois aussi mentionner l’Institut Piaget, au Portugal, qui dispense un enseignement selon mes idées et publie mes ouvrages. Et aussi l’exemple de chaires de complexité dans trois universités de Cuba, dont l’une à La Havane »[14].

Djenané Kareb Tager : « Et puis, il y a une université qui porte votre nom, l’Université Mundo Real Edgar Morin, à Hermosillo, au Mexique ».

Edgar Morin : « En effet, sous l’impulsion d’un mécène inspiré, Ruben Reynaga, s’est créée à Hermosillo, capitale de l’Etat de Sonora, cette université qui dispense un enseignement fondamental mettant en pratique ma conception et s’employant à la tâche première, qui est la formation des formateurs. Car, il faut, comme je vous l’ai dit, éduquer et rééduquer les éducateurs. Mais cette déviance universitaire a suscité des réactions locales hostiles, et l’intention de son initiateur est de l’installer dans la capitale même du Mexique »[15].

On aura constaté l’empressement plutôt mitigé, qu’on voit en Europe pour l’adoption de la pensée complexe et de la nouvelle civilisation qu’elle implique. Cela est compréhensible, puisque l’Europe est la première bénéficiaire du monde actuel. Les pays émergents, notamment ceux d’Amérique Latine, s’enthousiasment et s’engagent à fond. Ils y trouvent une voie de libération inespérée.

Ainsi pourrait-on dire que si le terme français « utopie » a bien une origine grecque, signifiant « sans lieu ou nulle part » (ou topos), alors il est inapproprié de parler d’utopie, s’agissant de l’avènement de la révolution cognitive du XXIème siècle, devenue nécessaire pour aider l’humanité à surmonter sa crise d’humanité.

Plus concrètement, les pays d’Amérique Latine, très engagés dans la lutte pour leur libération du joug de l’impérialisme yankee, y trouvent l’occasion de rêver de leur liberté, après avoir tenté de se libérer par la lutte des classes, c’est-à-dire par l’incompréhension humaine radicalisée par la haine. Le paradoxe, qui illustre bien la révolution de La Méthode de connaissance complexe d’Edgar Morin, c’est qu’elle a été fécondée par le séjour de son inventeur chez les Yankees, dans les années 1970, au Salk Institute de Californie.

Notre pays, qui se trouve, depuis le XVème siècle, dans le collimateur des intérêts européens et des puissances occidentales, devrait pouvoir prendre exemple sur eux et ne pas hésiter à utiliser cette arme nouvelle, qui vient de l’Europe, son « ancien et toujours actuel oppresseur » le plus visible. Mais encore faut-il qu’il sache comment s’y prendre.

Voilà la raison d’être de nos Libres Opinions pour mémoire, à l’occasion du 10ème anniversaire du lancement de ce papier sorti pour la 1re fois en 2001.

Le hasard fait qu’il sort aussi à l’occasion du 50ème anniversaire de l’Indépendance de notre pays, que d’aucuns considèrent, sans doute avec raison, comme une nouvelle naissance, selon la belle parole de Bob Dylan, déjà cité plus haut par Edgar Morin : « Who is not busy being born is busy dying » (qui n’est pas occupé à naître est occupé à mourir).

Ainsi, aujourd’hui, être « réaliste », comme le recommandent certains, c’est être occupé à mourir ! Et, dans la mesure, où la crise actuelle est globalement une crise d’humanité, comme l’a révélé Edgar Morin, croire ou faire croire que l’avenir de la RDC est derrière elle, dans l’inhumanité de l’asservissement ou du mimétisme colonial, est une calamité pour l’humanité !

Je voudrais, pour terminer, me réjouir de mon identité de vues avec Edgar Morin, l’inventeur de la pensée complexe.

Le 22 juin 1976, jour de la soutenance de ma thèse de doctorat d’Etat ès lettres sur Bergson et la Théologie morale, j’ai soutenu, devant l’université française, que « continuer-à-vouloir-vivre-humainement » était l’obligation morale suprême de l’homme de notre temps tenté d’abdiquer de son humanité.

C’est que moi aussi j’avais remarqué, comme Morin et beaucoup d’autres penseurs attentifs, la crise d’humanité de l’homme moderne, qui, en dépit de ses avancées technologiques et peut-être à cause d’elles, ne semble prendre plaisir qu’à vivre-bêtement, en construisant plus qu’en détruisant des murs d’incompréhension meurtrière.

Pour s’en sortir, il a besoin de l’éducation à la pensée complexe devenue, désormais, une réalité et plus une utopie. 

 

Fait à Kinshasa, le 14.06.2010

                                                                                                                     PHOBA MVIKA J.

                                                                                       PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

II

 

 

 

L’EDUCATION A LA REVOLUTION COGNITIVE DU XXIème SIECLE NECESSAIRE

POUR LA RENAISSANCE DE LA RDC

A L’OCCASION DU 50 ème ANNIVERSAIRE DE L’INDEPENDANCE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

JUIN 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Le 30 Juin 2010, notre pays accomplira 50 ans d’Indépendance. Cinquante ans, c’est beaucoup dans une société, où, disent des spécialistes, l’espérance-vie ne dépasse pas 40 ans. Cet anniversaire ne peut être qu’un motif de fierté pour les survivants Congolais.

Mais, si l’exception confirme la règle, c’est aussi un motif d’inquiétude. Notre indépendance est peut-être morte depuis belle lurette ; peut-être il y a vingt ans, dans les années 1990 ; peut-être depuis septembre 1960, avec le coup d’Etat du Colonel Mobutu et la nomination des Commissaires Généraux ; peut-être depuis janvier 1961, avec l’assassinat du Premier Ministre Lumumba, le tout ayant été commandité de l’extérieur !

Ainsi peut laisser perplexe la formule diplomatique consacrée, que nos officiels ne pourront pas ne pas utiliser, à savoir que le bilan des 50 ans d’Indépendance est globalement positif, en dépit des flux et de reflux meurtriers.  C’est une formule analogue qu’utilisent pudiquement les anciennes puissances coloniales, s’agissant du fait colonial, en dépit des violations massives des Droits de l’Homme perpétrées, laissant la conscience humaine perplexe.

De fait, avec le recul que permettent le temps et surtout l’observation des appétits voraces des puissances de ce monde, prêtes à tout pour défendre ou promouvoir leurs intérêts économiques et diplomatiques, il faut être intellectuellement limité et moralement faible pour croire en une quelconque pureté d’intention dans le fait colonial.

S’agissant des intentions actuelles des anciennes puissances coloniales pour l’Afrique, ils sont plutôt rares ceux qui croient qu’elles lui sont aujourd’hui plus favorables qu’hier, en dépit de quelques opérations de charme orchestrées ça et là par ces puissances, en compétition.

L’opinion publique africaine a fini par comprendre que l’Europe ne pouvait pas développer l’Afrique, qu’elle a colonisée et asservie. Ils sont vraiment minoritaires ceux qui croient en la solidarité d’intérêts entre l’Afrique et l’Europe, pour la simple raison que l’Europe n’a jamais montré qu’elle considérait l’Afrique autrement que comme un réservoir de matières premières et les Africains autrement que comme des Nègres de service.

L’opinion la plus partagée aujourd’hui est donc que l’Europe est scotchée à sa logique narcissique de privilèges, qui l’a poussée à désarticuler les sociétés africaines et à précipiter les Africains dans la misère.

Aussi les Africains, en général, et les Congolais, en particulier, n’ont-ils pas d’autre choix que de sortir du guêpier européen, de tourner la page et de se projeter dans le futur, avec l’espoir de réussir aujourd’hui, après 50 ans d’observation du monde, tel qu’il est et fonctionne. Ils auront eu le temps de savoir qui est qui et qui leur veut quoi.

Nous savons qu’en dépit de l’avènement, depuis les années 1990, de l’ère de la globalisation, la situation ne s’est pas améliorée, pour l’ensemble de l’humanité et encore moins pour les plus défavorisés. Bien au contraire, les choses semblent se gâter. Le monde s’enfonce dans une crise d’humanité. Elle est d’autant plus dramatique que l’on avait espéré que le XXIème siècle serait radicalement différent du XXème siècle, bien connu pour son exacerbation de la fracture humaine et l’approfondissement du fossé entre le Nord et le Sud, symbolisant le fossé entre les riches et les pauvres.

En gros, on peut dire que s’il n’y a aucune embellie au XXIème, c’est parce qu’il continue à rester scotché à ce XXème siècle. Pour s’en sortir, il faudrait, pour l’humanité, une éducation spéciale à la solidarité humaine, sans frontières. Cela prendra le temps, que ça prendra !

Outre l’apprentissage des Sept Savoirs nécessaires pour l’éducation du futur du Rapport-Morin de l’UNESCO de 1999, qui aurait dû commencer dans les années 2000, pour en voir les fruits aujourd’hui, nous proposons à nos compatriotes de prêter davantage attention à l’exemple de la Chine, qui, elle, a commencé sa réforme dans les années 1990, sans attendre ledit rapport.

Son proverbe, bien connu et dont l’application stricte dans les années 1990, fait de la Chine aujourd’hui l’une des puissances qui montent et qui comptent, est le suivant : « Si tu veux une prospérité d’un an, plante du riz ; si tu veux une prospérité de dix ans, plante des arbres. Mais si tu veux une prospérité de 100 ans, investis dans l’homme ».

De fait, si l’on en croit l’Etoile nouvelle (1993), l’investissement chinois dans l’homme en moins d’une génération a non seulement vaincu la misère du Chinois, mais a fait de la Chine l’usine du monde. De Shanghai partent le plus grand nombre de containers pour le reste du monde (25 millions de containers manutentionnés par jour !)

En 1992, la Chine accueillait 203,808 millions d’élèves dans 990.000 établissements scolaires de tout niveau, soit une augmentation de 1,8 point pour les établissements et 6,9 points pour les élèves, par rapport à 1949.

En 1949, 80% de la population de ce pays étaient illettrés, tandis qu’en 1992, 97,9% des enfants en âge scolaire fréquentaient l’école ! En 1992, 122,01 millions d’élèves fréquentaient l’école primaire et 79,7 % d’entre eux pouvaient entrer à l’école secondaire.

Les écoles primaires à temps plein constituent l’ossature de l’enseignement à ce niveau. La durée de la scolarité est de 6 ans. Le programme de l’enseignement comporte les matières suivantes : idéologie et morale, chinois, mathématiques, sciences naturelles, histoire, géographie, dessin, musique et culture physique.

L’enseignement secondaire comprend l’enseignement secondaire ordinaire et l’enseignement technique ou professionnel du second degré. Le premier est composé de deux cycles qui durent 3 ans chacun.

Le programme scolaire comporte les matières suivantes : chinois, mathématiques, langues étrangères, politique, physique, chimie, biologie, culture physique, musique, dessin, physiologie et hygiène, techniques du travail, etc. Les élèves excellents sur le plan moral, intellectuel et physique se voient offrir une récompense et peuvent entrer dans une école de niveau supérieur.

En 1992, les établissements d’enseignement secondaire ordinaire comptaient 40,659 millions d’élèves du premier cycle et 7,049 millions d’élèves du deuxième cycle.

L’enseignement technique ou professionnel du second degré regroupe 3 catégories d’écoles : spécialisées, techniques et professionnelles. La durée des études varie entre 2,3 et 4 ans. Dans les écoles spécialisées et professionnelles du second degré, on peut étudier les disciplines suivantes : technologie, agronomie, sylviculture, médecin, finances et économie, pédagogie, culture physique, arts, politique et métiers, etc.

Quant aux écoles techniques, elles visent à former des ouvriers qualifiés de niveau moyen. En 1992, ce sont 6,858 millions d’élèves qui fréquentaient l’enseignement technique et professionnel du second degré (dont 1,556 million d’élèves dans les écoles techniques).

S’agissant de l’enseignement supérieur, le système compte divers niveaux, diverses formes et diverses disciplines.

L’enseignement supérieur chinois comprend les universités, les écoles supérieures ou les instituts spécialisés.

La durée des études dans les universités est en général de 4 ans spécialisées, elle est de 3 ans (2 ans pour certaines facultés). Parmi les universités chinoises les plus connues, on cite : l’Université de Beijing (Beida) et Qinghua à Beiging, Fudan à Shanghai, Nanjing à Nanjing, Nankai à Tianjin, et l’Université des Sciences et Technologies de Chine à Hefei.

En 1992, on dénombrait au total 2,184 millions d’étudiants dans les établissements d’enseignement supérieur non spécialisés.

Un concours pour l’entrée dans l’enseignement supérieur est organisé à l’échelon national et sous le contrôle de l’Etat. Les établissements admettent en priorité les meilleurs candidats, se fondant sur les notes et la condition physique, ainsi que les projets et les vœux des candidats.

Avec l’établissement du système d’économie de marché socialiste, la Chine s’est mise à accélérer la marche de la réforme du système d’enseignement supérieur, selon un plan unifié de l’Etat, une macro-gestion et une ouverture sur la société. La formation des « aspirants chercheurs », elle, relève principalement des universités et des départements de recherche scientifique.

En 1992, 94.000 « aspirants chercheurs » poursuivaient leurs recherches dans tout le pays.

Plusieurs formules d’organisation étaient envisagées, avec, en filigrane, l’amélioration continue du système de la bourse d’études et de prêt de la bourse :

  1. Etablissements financés par l’Etat avec, comme moyen d’appoint, les frais d’études et la cotisation de la société.
  2. Etablissements financés par les frais d’études et la cotisation avec, comme moyen d’appoint, l’aide de l’Etat.
  3. Etablissements financés par des particuliers ou des entreprises chinoises.
  4. Etablissements financés par la coopération internationale.

Dans les mêmes années 1990, la Chine a concentré ses forces pour appliquer ce qu’elle a appelé les projets des « travaux 211 », pour l’éducation du futur, avec la création de 100 universités-clés et un certain nombre de disciplines et de spécialités-clés pour le XXIème siècle.

Ce qui est frappant et qui peut inspirer la RDC cinquantenaire, c’est la maitrise de son destin par la Chine, grâce à l’investissement massif dans la maîtrise du savoir.

Pendant que la RDC se débattait, au cours de son interminable Transition démocratique pour tenter de sauver son université en déroute, la Chine, on vient de le voir, s’était déjà projetée dans le XXIème Siècle, dès les années 1990, donc bien avant le Rapport-Morin de l’UNESCO (1999), sur l’éducation du futur.

 

 

 

Comme il n’est jamais trop tard pour bien faire et comme nous l’avons annoncé plus haut, nous nous proposons de consacrer ce numéro spécial aux Sept savoirs nécessaires  pour l’éducation du futur, que voici :

 

I. La connaissance,

II. La connaissance pertinente,

III. La connaissance de la condition humaine,

IV. La compréhension humaine,

V. L’identité terrienne,

VI. L’incertitude du futur,

VII. L’Ethique du genre humain.

 

Pour adapter notre exposé au programme des chantiers de la République, nous réduisons les trois Savoirs sur la Connaissance en apprentissage de la connaissance. Nous proposons ainsi cinq chantiers de l’éducation pour la Renaissance de la RDC[16] :

I.     L’apprentissage de la connaissance,

II.   L’apprentissage de la compréhension humaine,

III. L’apprentissage de la compréhension de l’identité, terrienne,

IV. L’apprentissage des dispositions face à l’incertitude du    

       futur,

V.   L’apprentissage de l’Ethique du genre humain.

 

  1. L’APPRENTISSAGE DE LA CONNAISSANCE

 

Bien que la connaissance s’exprime sous trois Savoirs, spécifiques, nous la traitons ici comme un seul chantier, d’abord dans sa généralité, ensuite, dans sa pertinence et, enfin, dans sa condition humaine.

 

 

  1. L’APPRENTISSAGE DE LA CONNAISANCE EN GENERAL

Disons, d’entrée de jeu, que la connaissance, à la fois obligation naturelle et religieuse de l’homme[17], est la richesse la plus précieuse de l’homme et d’un pays, l’ignorance étant la pire des choses. Car, pour pouvoir quoi que ce soit il faut d’abord connaître. Seul celui, qui connaît, peut. Qui ne connaît rien ne peut rien.

L’exemple chinois de ces vingt dernières années en fait foi.

Presque à partir de rien la Chine a poussé sa jeunesse à connaître, pour réaliser sa destinée et non pour faire plaisir à qui que ce soit. Dès les Primaires sa préoccupation était l’acquisition par les jeunes Chinois de plus de connaissances possibles sur la nature et sur l’homme.

A cet effet, les programmes prévoient toutes les disciplines nécessaires : l’idéologie, les mathématiques, l’histoire, la physique, la chimie, la biologie, la physiologie et l’hygiène.

Quant à l’enseignement des connaissances pointues, dont la maîtrise est indispensable pour peser sur les événements du monde, la Chine le confie aux Universités et aux établissements spécialisés.

En ce qui nous concerne, il s’agirait de faire pareil, faire acquérir à la jeunesse congolaise, dès les Primaires, les connaissances sous les formes assimilables à chaque niveau, sur l’Univers, la Terre, les Langues, les Civilisations, les Arts et les Rapports entre les connaissances.

 

On devra dès les Primaires attirer expressément l’attention de notre jeunesse sur les difficultés de cerner le réel dans sa complexité et sur la propension de l’esprit humain aux simplifications et à l’erreur et à l’illusion.

Il importe de former l’esprit des jeunes à la souplesse, pour former en eux l’art du compromis, indispensable dans une humanité fracturée appelée, à cause de cela, à une grande solidarité et surtout dans une nation congolaise rongée par l’héritage colonial fait de méfiances intercommunautaires.

Il est, de toute façon, bien établi aujourd’hui, grâce aux travaux des neurosciences, que le risque de l’erreur est intrinsèque à la connaissance. L’arrogance et la tyrannie intellectuelles du XXème s. n’ont donc plus de raison d’être.

  1. LA CONNAISSANCE PERTINENTE

Ici, l’accent de l’enseignement doit être mis sur la complexité du réel et sur la lutte contre les relents simplificateurs de l’esprit humain. On insistera sur le respect de la complexité et c’est quand elle est respectueuse de cette complexité que la connaissance est dite pertinente.

« Une connaissance n’est donc pas d’autant plus pertinente qu’elle contient un plus grand nombre d’informations ou qu’elle est organisée de la façon la plus rigoureuse possible, sous forme mathématique, par exemple. Elle est pertinente si elle sait se situer dans son contexte et, au-delà, dans l’ensemble auquel est rattachée[18].

Cela étant, il faut apprendre à notre jeunesse : 1. à contextualiser ; 2. à relier la connaissance abstraite à son référent concret et 3. à révéler les diverses faces d’une réalité au lieu de se fixer sur une seule.

  1. CONTEXTUALISER :

Les tâches de la contextualisation sont :

1.1. L’insertion des connaissances partielles et locales dans le complexe et le global, sans oublier les actions du global sur le partiel ou le local ;

1.2. La lutte contre la tendance à se satisfaire d’un angle de vue partiel ou d’une vérité partiale ;

1.3. L’enseignement des méthodes permettant de saisir les relations mutuelles, les influences réciproques et les interactions ;

1.4. La promotion de l’aspiration à une connaissance multidimensionnelle, même si l’on sait bien que jamais nous n’atteindrons une connaissance totale. Le Tout de l’univers nous restera inaccessible[19].

  1. RELIER LA CONNAISSANCE ABSTRAITE A SON REFERENT CONCRET 

La connaissance abstraite, héritée de l’épistémologie grecque, est nécessaire, mais elle n’en reste pas moins mutilée ou insuffisante, si elle n’est pas accompagnée de connaissance concrète. La reliance demeure donc un impératif incontournable de la connaissance complexe[20].

 

  1. REVELER LES DIVERSES FACES D’UNE REALITE AU LIEU DE SE FIXER SUR UNE SEULE 

Cela va de soi. Morin évoque, pour expliquer cette exigence, l’expérience des relations amoureuses : « Au début d’une rencontre amoureuse, nous voyons en l’autre la face lumineuse. Mais, comme la lune, l’autre a sa face obscure, et nous la découvrons parfois avec épouvante. Or, nous devons savoir que chacun de nous a deux ou parfois plusieurs personnalités, qui se succèdent dans l’amour et dans la colère, et certaines apparaissent selon les cycles intérieurs, qui nous surprennent »[21].

  1. LA CONNAISSANCE DE LA CONDITION HUMAINE

Parmi les connaissances indispensables à l’éducation du futur, pour une solidarité humaine, qui fasse la différence avec le passé violent de l’humanité, il y a naturellement la connaissance de notre identité d’être humain, négligée dans l’enseignement classique actuel[22].

Ce que doit viser l’enseignement de la condition humaine c’est de faire comprendre la multi-dimensionnalité de l’homme. Car, de fait, chacun de nous est à la fois mâle (animus) et femelle (anima), raison (sapiens) et folie (demens), ouvrier (faber) et rêveur (mythologicus), intéressé (oeconomicus) et désintéressé (poétique), contraint (prosaïque) ou joueur (ludens), individu/sujet et société, voire espèce ; bref, c’est un microcosme dans le macrocosme.

  1. L’ETRE HUMAIN=MALE (ANIMUS) ET FEMELLE (ANIMA)

Pour sortir l’humanité et notre société des relents antagonistes suscités par les mouvements féministes du XXème siècle, l’enseignement de la compréhension de la condition humaine devra mettre l’accent sur le caractère sexué de l’être humain. L’être humain est, en effet, à la fois mâle et femelle. Il faut aborder ainsi le problème devenu récurent du genre en dehors du climat d’affrontement intersexuel.

Il y a lieu d’apprendre à la jeunesse du monde entier les manifestations anatomiques, somatiques et affectives de la sexualité.

L’hormone mâle prédispose aux manifestations de force, l’hormone femelle au sentiment et à la tendresse. On a pu penser que l’hémisphère cérébral portant l’analyse serait plutôt masculin, et l’hémisphère cérébral portant à la vision globale serait plutôt féminin. Mais, en fait, masculin et féminin ont besoin de la conjonction des deux hémisphères.

Le plus important pour l’inventeur de la pensée complexe est dans la complexité du masculin et du féminin. Chaque sexe porte en lui non seulement l’hormone, mais aussi les traits physiologiques atrophiés de l’autre sexe : l’homme a deux seins et la femme un clitoris, sorte de phallus atrophié.

L’homme se féminise lentement, et les raffinements de la civilisation peuvent aider la femme à se masculiniser, tout en gardant ses réactions féminines.

De toute façon, l’homme, animus, a besoin de la femme, son âme (l’anima), qu’il ne peut épanouir que par et dans la femme, tandis que la femme a besoin de s’épanouir dans l’homme, son animus.

Ainsi, tout en maintenant leur singularité, chaque terme, le masculin et le féminin, porte l’autre en lui. On comprend que bisexualité et transsexualité puissent émerger dans cette complexité[23].

  1. L’ETRE HUMAIN = SAPIENS ET DEMENS

C’est la chose la plus connue, qui n’a même pas besoin d’être enseignée. L’homme est doué de raison et a développé sa rationalité. Toutefois, contrairement aux idées reçues, il faut enseigner que dans celle-ci (la rationalité) l’affectivité est toujours présente[24] et que si cette affectivité envahit l’esprit et élimine toute raison, elle devient délire[25].

En attirant l’attention sur cet aspect, l’enseignement doit prévenir la jeunesse. L’homme n’est pas toujours raisonnable. Il est capable de folie et de délire, comme nous venons de l’indiquer ci-dessus.

  1. L’ETRE HUMAIN = FABER ET MYTHOLOGICUS

Ici, l’enseignement doit insister sur les aptitudes ouvrières et techniques de l’homme qui, dès la préhistoire, fabrique des outils et s’en sert[26]. L’enseignement doit aussi insister sur le fait que le regard de l’homme n’est pas seulement rivé au sol, que l’homme ne vit pas que de pain. Dès la préhistoire, il a cru au-delà, en la survie ou en la renaissance des morts et, depuis, la puissance des mythes s’est amplifiée dans les religions et les idéologies[27].

 

 

  1. L’ETRE HUMAIN = OECONOMICUS ET LUDENS

Ce qu’il importe d’enseigner ici, c’est le caractère intéressé de l’activité humaine. L’être humain, quel qu’il en soit, est presque par définition champion de ses propres intérêts. C’est naturel. C’est le désintéressement ou la générosité, qui n’est pas naturel. La jeunesse doit être informée de cela, pour lui épargner des déceptions cuisantes.

Mais il faut aussi qu’elle comprenne que le jeu et le divertissement, sans hantise de la victoire, font partie des activités de l’homme.

  1. L’ETRE HUMAIN = PROSAIQUE ET POETIQUE

Le prosaïque est presque synonyme de contraint. Il faut enseigner à notre jeunesse qu’il y a des choses à faire. L’oisiveté n’est pas dans les règles de la nature. Le prosaïque c’est tout ce que l’homme fait par nécessité et obligation. La prose l’aide à survivre,[28] pourrait-on dire. Par contre, la poésie c’est la vraie vie. Est poétique ce qui épanouit dans l’amour, la fraternité, la communion, l’exaltation et qui peut aller jusqu’à l’extase. Ici, l’enseignement doit donc apprendre à joindre l’utile à l’agréable et l’agréable à l’utile, l’intérêt et le gratuit.

  1. L’ETRE HUMAIN=INDIVIDU ET ESPECE, SOCIETE ET SUJET

L’enseignement doit insister ici sur la récursivité entre l’individu, la société et l’espèce. Un circuit est récursif quand ses produits ou ses effets sont nécessaires à sa production ou à sa causation. Ainsi, espèce, sociétés, individu s’entre-produisent. Ce qui implique naturellement une respon-sabilité partagée, à la fois individuelle, personnelle, sociale et humaine, comme nous le verrons plus loin.

Il n’y pas, dit Morin, un tiers d’individu, un tiers de société, un tiers d’espèce, mais 100% d’individu, de société et d’espèce. La société est dans l’individu qui est dans la société[29].

Aussi, si être sujet comporte l’auto-affirmation d’un « moi-je » au centre de son monde, d’où l’égocentrisme vital, qui peut dégénérer en égoïsme, il comporte aussi en lui l’aptitude à s’intégrer dans un « nous » et à se dévouer pour le bien commun ou pour autrui. Tout se passe comme s’il y avait dans chaque individu-sujet deux logiciels à la fois complémentaires et antagonistes. L’étymologie latine de sujet (sub-jectus : jeté bas) évoque l’aptitude au dévouement. Tandis que celle d’individu (in-divisus : indivis) évoque la disposition à l’isolement, à l’égoïsme.

L’éducation devra porter dans les deux sens : la formation des fortes personnalités capables de résister aux pressions extérieures délétères et la formation de l’ouverture, de l’attention et de l’écoute d’autrui ; bref, la disponibilité au service d’autrui, de la communauté et de l’humanité, conformément à l’éthique du genre humain.

  1. L’ETRE HUMAIN = MICROCOSME AU SEIN DU MACROCOSME

A ce niveau, ce qu’il importe d’apprendre à notre jeunesse et à la jeunesse du monde entier, c’est que dans notre singularité humaine, nous portons en nous toute l’histoire de l’univers, ses caractères physiques, chimiques, biologiques.

Nous sommes des enfants de l’univers. Mais, en même temps, nous sommes séparés par notre culture, notre esprit, notre conscience. La vision mutilée, qui a prévalu en occident et qui s’est planétarisée, nous a faits non seulement étrangers à l’univers matériel, mais aussi aux autres vivants.

Elle nous a confinés à l’identité culturelle et fait oublier notre identité naturelle. Or, de fait, nous portons en nous une double identité, naturelle et culturelle.

Ce sont les nouvelles connaissances biologiques, physiques et cosmiques qui nous l’apprennent. L’humain n’est pas seulement issu d’une évolution biologique, mais aussi cosmique. D’une part, il porte en lui les sœurs-mères des premiers êtres cellulaires apparus peut-être il y a trois milliards d’années ; d’autre part, ces cellules sont constituées de macromolécules, constituées d’atomes dont le carbone, lui-même produit dans la collusion entre trois noyaux d’hélium dans le soleil antérieur au nôtre ; et les particules constituant ces atomes sont nées dans les tout premiers temps de l’Univers[30].

II. L’APPRENTISSAGE DE LA COMPREHENSION HUMAINE

L’objectif a atteindre ici c’est la compréhension par notre jeunesse que la compréhension humaine est vitale pour faire sortir les relations humaines de leur état barbare et cela à tous les niveaux, aussi bien entre proches qu’avec des étrangers.

Il faut, en effet, bien voir qu’il n’y aura pas le moindre progrès humain, s’il n’y a pas le moindre progrès de la compréhension humaine. Il faudra montrer que les plus grands maux de l’humanité prennent leur source dans l’incompréhension humaine.

L’incompréhension nous ravage. Naturelle ou provoquée l’incompréhension intercommunautaire ou intracommunautaire a plongé le monde dans un état permanent de guerre. Notre pays n’est pas en reste, avec ses rébellions sanglantes, sans compter les guerres que nous livrent nos voisins.

Même si elle a tendance à régresser dans certaines parties du monde, comme en Europe, elle reste bien présente dans la communauté internationale, surtout vis-à-vis du Tiers-Monde.

Et elle devient virulente dès qu’il y a guerre idéologique ou guerre tout court. L’autre est diabolisé et nous-mêmes sommes sanctifiés. Le monde se partage entre l’empire du Mal et celui du Bien, chacun estimant, bien entendu, qu’il fait partie de l’empire du Bien.

La pratique de la compréhension est vitale contre les pestilences humaines que sont le mépris et la haine. Celui qui comprend cela cesse de haïr. Il transfère sa haine en haine de la haine. Les chefs-d’œuvre de la littérature et du théâtre peuvent y aider[31].

Ce deuxième chantier, le quatrième des Sept Savoirs du Rapport-Morin de l’UNESCO, doit donc enseigner l’aptitude à la compréhension d’autrui. L’enseignement doit aider à développer l’attitude positive d’empathie, d’amour et de sympathie pour autrui.

Mais pour comprendre autrui, il faut d’abord se comprendre soi-même. Et on ne peut se comprendre si l’on ne se connait pas. C’est ce qui exige l’enseignement de l’habitude de l’auto-examen et de l’autocritique, qui, seuls, permettent la sortie de soi et l’ouverture à autrui. C’est le « connais-toi, toi-même » (gnôti seauton) de la pythie de Delphes, qui doit être le mot d’ordre de cet enseignement.

 

III. LA COMPREHENSION DE L’IDENTITE TERRIENNE

Quel est l’objectif de l’enseignement pour la compréhension de l’identité terrienne ?

L’identité terrienne doit viser à faire comprendre la communauté de destin terrestre pour tout le genre humain. On y arrive en enseignant l’histoire de l’ère planétaire avec l’inter-solidarité des parties jadis séparées par les mers ou les océans, sans pour autant occulter les oppressions et dominations, qui ont ravagé l’humanité et qui n’ont, hélas, pas disparu.

Ainsi, bien qu’il soit difficile pour les laissés pour compte par l’Europe, notamment les Africains, d’accepter la communauté de sort avec elle, il faudra insister sur le fait que nous sommes tous solidaires et confrontés aux mêmes menaces, même si, par orgueil, l’Europe, elle, rechignerait à s’asseoir à leurs côtés.

C’est ce genre d’orgueil et d’égoïsme d’un autre âge qui rend encore marginale la conscience de communauté humaine de destin. Celle-ci existe bel et bien. Le cas d’Hiroshima l’illustre bien. C’est le Congo qui a fourni l’Uranium de la bombe. C’est l’Amérique qui l’a fabriquée et ce sont des populations au bout du monde, qui en ont été victimes.

De fait, tous les humains sont soumis aux mêmes problèmes, à la fois vitaux et mortels, des armes de destruction massive, des conflits ethno-religieux, des radicalisations meurtrières de tout genre, des dégradations écologiques et des dérèglements économiques[32].

 

 

IV. L’APPRENTISSAGE DES DISPOSITIONS FACE A  

       L’INCERTITUDE DU FUTUR

 

L’enseignement des dispositions pour faire face à l’incertitude du futur apprend tout d’abord la disposition à s’attendre à l’inattendu, ensuite les stratégies permettant de l’affronter.

L’enseignement classique nous fournit des certitudes et donne l’illusion que tout est certitude, alors que le destin de chacun de nous est un mélange de certitudes et d’incertitudes. Ainsi, même si nous avons la certitude de notre mort, nous avons l’incertitude du moment, du pourquoi et  du comment de cette mort. Nous avançons dans la vie sans savoir si nous trouverons du travail, du bonheur, la maladie. Nul ne sait ce qui arrivera demain. Imprévisibles ont été les grands tournants et les effondrements des empires.

Improbable a été, notamment, la victoire d’Athènes sur l’armada perse.

L’histoire de la vie n’a pas été une évolution linéaire ; elle a été ponctuée de cataclysmes et des phénomènes imprévisibles. Les sciences physiques, foyer des grandes certitudes du XXème siècle, nous ont révélé les incertitudes microphysiques et macro-physiques, avec la théorie du chaos, les incertitudes cosmiques, les incertitudes sur l’origine, la nature et la finalité de l’univers.

Ainsi, comme l’on ne peut rien prédire pour l’actuel millénaire, il faut apprendre à être prêt à assumer les changements à venir et nous engager résolument à tenter de vaincre les causes du désastre d’hier, pour nous ménager les chances d’un futur meilleur.

 

Il s’agit de trouver un pilote au vaisseau-monde du XXème siècle devenu fou, avec ses puissants moteurs, la science, l’économie, le profit. Surtout que l’on n’aille pas croire que la conscience de l’incertitude du futur est un recul, une régression de la connaissance. C’est bien au contraire. C’est la progression de la véritable connaissance, par la reconnaissance des ignorances. D’ailleurs tout le monde a reconnu que la reconnaissance des incertitudes en science a été l’un des acquis les plus importants de la science du XXème siècle.

V. L’APPRENTISSAGE DE L’ETHIQUE DU GENRE HUMAIN

L’enseignement de l’éthique du genre humain apprend l’attention aux devoirs et obligations vis-à-vis de la personne, de la société et du genre humain.

Il y a donc trois directions à l’éthique : personnelle, sociale et, dans notre participation au genre humain, planétaire.  Ces trois impératifs sont complémentaires, mais peuvent se trouver antagoniques ; dans ce cas il faut choisir ; mais uniquement provisoirement. Car il faut retrouver au plus vite la trinité éthique.

Dans la réalité quotidienne, certains choisissent l’éthique personnelle, les obligations de personne à personne et vis-à-vis de soi. D’autres seront davantage des promoteurs des obligations vis-à-vis de la société, des militants d’éthique sociale. D’autres, enfin, seront très attentifs aux obligations vis-à-vis de notre planète et deviendront des citoyens du monde.

Ainsi, aujourd’hui, on ne peut plus être moralement bon, si l’on n’a cure ni de sa communauté, ni de son pays, ni de l’humanité, ni de la planète Terre. Comme, pour la connaissance, toute attitude morale qui éliminerait toute vision globale est barbare et d’un âge révolu.

Puisse notre pays s’engager résolument dans la promotion des cinq chantiers de l’éducation pour pérenniser, certes, les acquis des cinq chantiers de la République, mais aussi et surtout pour garantir la Renaissance de la RDC si attendue dans le monde entier.

 

Fait à Kinshasa, le 22.06.2010

                                                                         PHOBA MVIKA J.

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AVEC L’EUROPE, HEGEL[33] A DENIE L’HUMANITE AUX NOIRS ET LES A EXCLUS   DE L’HISTOIRE

LA MISE DE LA RDC EN PERSPECTIVE HISTORIQUE EST FONDAMENTALE, COMME EXIGENCE DU DROIT DES CONGOLAIS A L’EXISTENCE HUMAINE, QUI LEUR EST DENIE

RELATIVISONS CE DENI

QUE VAUT ENCORE AUJOURD’HUI LE DENI D’HUMANITE D’UNE PARTIE DE L’HUMANITE, QUAND L’ENSEMBLE DE L’HUMANITE EST PLONGE DANS UNE PROFONDE CRISE D’HUMANITE ?

 

 

                                                                        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LIBRES OPINIONS POUR MEMOIRE

SOUS LA DIRECTION DE

PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

III

 

LA MISE DE LA RDC EN PERSPECTIVE HISTORIQUE

DANS LA MOUVANCE DE LA REVOLUTION COGNITIVE DU XXIème SIECLE

PAR-DELA HERODOTE ET THUCYDIDE

(CINQUANTE ANS APRES SON INDEPENDANCE)

 

 

PAR

 

KIANGU SINDANI

Dr en Sciences historiques

PROFESSEUR ASSOCIE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

JUIN 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Le mois de juin est marqué en République Démocratique du Congo, depuis maintenant cinquante ans, par un événement historique peu anodin, à savoir la commémoration, le 30 de ce mois, de l’accession du pays à l’indépendance.

En cette année 2010, année du cinquantenaire, les historiens, plus que d’autres intellectuels, se sentent dans l’obligation de commenter critiquement l’événement, en vue de préparer l’avenir de notre pays sur la base des connaissances correctes du passé, que seul le génie historique a le privilège de révéler.

Voila pourquoi, en tant qu’historien, nous avons accepté de bonne grâce la demande des Libres opinions pour mémoire du Professeur PHOBA, de mettre la RDC en perspective, à cette occasion, en indiquant du coup l’importance de l’histoire, non seulement pour notre pays, mais aussi pour tout les Noirs en général, exclus d’elle, comme on le sait, par les relents négationnistes européens de leur humanité.

En effet, quoi que l’on pense, c’est l’histoire qui a l’aptitude d’éclairer la trame de la vie des hommes en leur fixant les repères qui ont balisé et orienté les itinéraires d’hier et dessiné en pointillés l’avenir incertain des hommes, des peuples et des nations.

Elle est, presque par nature, science de la connaissance complexe, puisqu’elle ne donne sens aux événements que grâce aux liens avec d’autres[34].

C’est ce qui fait que l’histoire constitue la mémoire de l’humanité et pas une simple banque de données disparates dans laquelle les hommes et les sociétés auraient à puiser indistinctement des faits.

De façon détachée, elle indique aussi bien les exemples, dont certains peuvent se transformer en règles positives de la vie défiant le temps que les attitudes et comportements factuels et événementiels.

Ainsi l’histoire est-elle éducatrice de la vie humaine, comme l’a dit Cicéron[35], en tant que pourvoyeuse de leçons pour l’avenir des nations.

C’est grâce à l’Histoire que l’homme a conscience du parcours accompli par les sociétés humaines et l’humanité en général et que l’homme peut envisager raisonnablement l’avenir.

En filigrane, le lecteur des Libres Opinions comprend bien la préoccupation, qui est mienne et qui apparait dans le titre même de ce LXII ème n° des Libres Opinions, à savoir l’utilité de l’Histoire.

Nous n’ignorons pas que les études historiques n’ont pas la cote qu’elles méritent dans notre pays, bien que la ré-visitation de notre passé national soit un exercice fondamental.

Car c’est l’Histoire qui permet d’innover, de rénover, de restituer les connaissances dissipées, maquillées ou dissimulées, de consolider les faits et événements pour qu’ils ne périssent pas, mais soient porteurs de vérité, et, enfin, de fonder une citoyenneté en construction sur des bases solides.

On comprend aisément l’importance de l’histoire. Bien faite et bien assimilée par un peuple, l’histoire est un atout majeur de libération mentale et de développement matériel.

 

Aussi, avoir un enseignement facultaire d’Histoire qui appelle la recherche historique nourricière est un privilège rare, qu’un Etat doit considérer comme un trésor.

Qu’il me soit permis de donner ici une brève historique de l’école congolaise d’Histoire, à travers celle du Département d’Histoire depuis l’Université Lovanium jusqu’à ce jour.

Pour moi, toute Faculté et ou Département d’Histoire constituent une chance pour un pays.

Aussi est-ce avec quelque émotion que je voudrais donner ici ce que l’on pourrait appeler la théorie et la pratique de l’Histoire au Congo depuis 44 ans.

Le créateur, en 1966, du Département d’Histoire à l’Université Lovanium de Léopoldville, représente le moment fondateur de la science historique, de la profession d’historien au Congo et de l’Ecole congolaise d’histoire.

La formation des praticiens et la maitrise par ces derniers des méthodes et autres règles professionnelles communes, grâce, notamment, à l’habitude des débats qu’elle favorisa, permirent au Département d’Histoire de l’Université de Lovanium d’être un vrai Département des sciences historiques.

L’univers clos des mythes des origines, auquel on croyait devoir enfermer toute historiographie africaine piégée, comme nous l’avons déjà signalé plus haut, par le déni d’humanité dont l’Africain est victime, fut abandonné, bien que ce ne fût pas facile.

Les travaux réalisés depuis lors, à Lovanium, puis à Lubumbashi, où l’UNAZA avait confiné la pratique de la science historique à partir de 1971, puis de nouveau à Kinshasa, où le Département a été rouvert en 1986, ont permis un large consensus sur le statut historique de la société congolaise, n’en déplaise à l’anthropologie coloniale. L’Ecole d’Histoire devint réalité.

Cette organisation des études historiques et de formation des étudiants en Histoire avec un véritable cursus fut l’œuvre de plusieurs Maitres dévoués et décidés, dont Ian Vansina de l’Université de Wisconsin et François Bontinck, de l’Université Grégorienne de Rome.

Elle permit de rendre l’apprenti historien apte à une recherche historique conforme à sa méthode propre, exprimée par le quadripartisme classique cher aux disciples de Clio, dont les piliers sont : établir, décrire, expliquer et comprendre la réalité sociale.

Est-ce pour inciter les historiens à être plus performants ou à suivre une mode que le théologien Tshibangu Tshishiku[36] a convié les historiens à sortir de leur hantise d’érudition historique et de critique des sources, personne ne saurait répondre à la question.

Toujours est-il qu’il a contribué à ouvrir les portes de l’école congolaise d’Histoire aux politologues et aux praticiens des sciences sociales. Ce fut l’entrée en scène d’une autre façon de faire l’Histoire. Ce fut l’ère de l’histoire immédiate, spécialement autour de Benoit Verhaegen, formé aux méthodes de la libre-pensée de l’Université Libre de Bruxelles.

 

L’histoire immédiate, dont il fut le héraut, apporta à l’école congolaise d’Histoire toute l’expérience des sciences sociales. D’un côté, on peut dire que l’Histoire y perdit un peu de son âme. De l’autre, on peut dire qu’elle a sorti l’école congolaise d’histoire de ce que l’on pourrait appeler le « carcan du récit propre à la science historique ».

Cela ne s’arrêta pas là. Car, après la sortie des programmes de la tendance d’enfermer les historiens en formation dans la chronologie (écrits, origines, etc.) et les individualités (opérateurs politiques), l’historiographie congolaise subit aussi l’influence de la méthode marxiste, à travers Bogumil Jewsiewicki fraîchement sorti de sa Pologne natale.

Comme on le sait, la méthode marxiste est très attachée au déterminisme économique, dont les conditions sociales sont le reflet, la quantification étant son corollaire naturel. Il fallait produire de quoi « organiser » économiquement la société et le mode de production en devint le succédané.

Cette formation s’est, enfin, et, de façon plus ou moins didactique, très largement alignée sur l’Ecole des Annales, méthode toute française, avec ses multiples champs ouverts à l’histoire-problème, c’est-à-dire une construction intellectuelle sur base d’hypothèses aléatoires.

De la même façon que s’opposèrent Hérodote, qui aimait les histoires, et Thucydide, qui réfléchissait sur l’histoire, de même elles s’opposèrent les différentes méthodes pratiquées par l’historiographie congolaise : la méthode historique lovaniste d’origine, la méthode de l’histoire immédiate, d’inspiration libre-bruxelloise, la méthode marxiste russe et la méthode constructiviste française.

 

 

Cependant, comme ces deux pères de l’historiographie occidentale au Musée de Naples, toutes ces méthodes sont complémentaires. Elles sont, comme ces Pères de l’histoire, Hérodote et Thucydide, sculptés dans un même bloc et représentent un multiple Hermès, reliés qu’ils sont par une seule et même image.

Finalement, l’empirisme n’est séparé de l’idéalisme que par un mince fil[37]. En d’autres termes, elle cesse d’être primordiale la question de savoir s’il est nécessaire de choisir, comme si l’admiration pour l’un fût une critique à l’égard de l’autre.

Aussi est-ce seulement apparemment qu’on est en droit de s’attendre à ce que l’historiographie soit tiraillée entre l’entreprise d’Hérodote fondée sur l’idée de la diversité humaine, si passionnante à connaitre dans sa variation, et celle de Thucydile, fondée sur l’idée de la permanence de l’homme, objet d’analyse dans son intemporalité[38].

En ce qui concerne l’Ecole congolaise d’Histoire, il faut reconnaitre qu’en dépit des raisons ci-dessus évoquées du tiraillement de l’historiographie depuis Hérodote et Thucydide, elle est bien installée aujourd’hui à l’université congolaise.

Sûr d’elle, elle profite des deux tendances pour accomplir sa mission de formation et de recherche en termes de logistique, de méthodologie, de périodisation et de champs. Elles l’aident à s’attacher aux régularités, à comparer les objets étudiés, à rendre cohérents les actes et phénomènes sociétaux.

 

L’ouverture, qui se manifeste ainsi, sur l’économique, le social, le démographique, l’événementiel, etc., a fini par marquer l’Ecole congolaise de l’Histoire, la sortant du coup de l’approche anthropologique coloniale, d’inspiration hégémonique, plus immobiliste, pour devenir pleinement humaine, mobile, sensible à l’événement plus qu’à la permanence.

Ainsi, contrairement à ce que l’on aurait pu craindre de son ballotement méthodologique du début, au gré des modes des Maitres venus d’universités diverses, Louvain, Rome, Wisconsin, Bruxelles, Moscou, Paris, l’Ecole congolaise d’Histoire a conquis une personnalité propre, dont elle peut être fière.

Incontestablement, elle a réussi ce qu’il fallait absolument réussir, le rétablissement du Noir dans la trame humaine, dans l’Histoire d’où l’avait exclu notamment la phénoménologie de l’Esprit de Hegel, contempteur du Noir, adepte des nombreux clichés européens négationnistes de l’humanité du Noir.

Ces clichés[39], mille fois lancés au visage des Congolais par le colonialisme belge, ont fini par marquer l’esprit du Congolais.

Celui-ci a fini par croire qu’il était effectivement hors de l’histoire, qu’il ne pouvait donc jouer aucun rôle dans celle-ci, que l’idée d’indépendance et de responsabilité devant l’histoire était inconcevable pour le Noir.

 

 

Grâce à cette victoire, le Congolais existe. Il a un passé, que ses historiens peuvent examiner, un présent qui interpelle et un futur qui s’espère.

Le présent a pu donc cesser d’être pétri d’effroi puisque le devenir est devenu envisageable. Dès lors, l’historien Congolais est devenu la vestale d’une société capable de certitudes, tournant le dos à un paternalisme colonial comme une ancienne religion.

Avec la longue transition démocratique, l’histoire est passée de la cour au salon, des coulisses à l’avant-scène, investissant le terrain des médias ; la demande, le besoin de l’Histoire sont très forts. Le moment est donc propice pour faire en sorte que les titres et les collections historiques deviennent les secteurs de pointe ou vedettes des maisons d’édition.

Si tout ce qui pouvait être restitué, quant un rapport avec le passé, est jusqu’ici le chantier fécond de l’historien, ce n’est plus seulement l’épistémologie de l’Histoire, qui est en cause, mais aussi sa fonction sociale. On attend d’elle soit un adjuvant à la paix et un frein à l’explosion agressive des particularismes, qui ont conduit aux guerres et autres rébellions.

C’est dans ce cadre qu’il faut placer les initiatives actuelles du Département des Sciences Historiques dans son souci de se doter d’une revue, d’encadrer les formateurs en Histoire et d’occuper l’espace médiatique.

De ce fait, comment enraciner dans l’esprit des enfants l’idée d’une continuité nationale, qui transcende les conflits déchirant le pays, quand les programmes d’Histoire accordent le plus d’heures à celle de l’Occident ? Au bout de ses études secondaires, il est impossible pour le jeune Congolais d’être fier de son passé, puisque les manuels n’en font pas un résumé idéal.

Ce qui précède signifie que la mission civique dévolue à l’Histoire a faibli avec l’affaiblissement de notre organisation collective.

A titre d’exemple, sans la moindre manifestation nationale, il n’y a pas eu foule à pleurer le Père Boka Londi di Mpasi, mort en 2007. Pourtant, c’est lui qui fixa, dans le Debout Congolais, tous les enjeux et les traits principaux des tâches impliqués par l’indépendance. Il a indiqué aux Congolais quels défis ils auraient à relever :

  • Le défi de renaissance (debout) : acquérir la capacité de résilience dans un contexte de déconsidération (fondé sur le paradigme hégélien de lecture de l’Histoire) ;
  • Le défi dialogique (unité) : penser avec les contraires, sans les exclure, sans les mépriser, en considérant chacun comme un autre soi-même ;
  • Le défi de gouvernance responsable (labeur) : transformer la population totale en population active et mettre au travail l’ensemble de la population active ;
  • Le défi éthique (solidarité) : saisir pleinement et totalement la conscience de la nocivité de « se nuire mutuellement» et de « s’autodétruire » ;
  • Le défi politique (souveraineté) et épistémologique : réaliser une nouvelle lecture du monde, fondé dans une écologie des liens à réinventer en posant comme prioritaire la question : « comment allons-nous relier

aujourd’hui ? (avec tout le monde, la Chine aussi) », plutôt que : « Qu’allons-nous faire de nos liens séculaires ? (avec la Belgique et le monde occidental) » dan le cadre de la

 

 

globalisation sur fond, non plus de rivalité des nations, mais de convivialité des peuples.

  • Le défi économique (grandeur) : introduire une économie citoyenne, c’est-à-dire fondée sur l’ « intelligence économique » et la « citoyenneté », donnant un sens social aux défis concurrentiels de la globalisation, grâce à l’apprivoisement des forces économiques nouvelles, des technologies de l’information et de la communication, et dotant la société des ressources humaines exceptionnelles de qualité ;
  • Le défi culturel (liberté) : il s’agit d’intérioriser le postulat selon lequel l’autonomie d’un pays n’est guère une souveraineté sui generis, mais une indépendance d’esprit dans la position des problèmes et dans la résolution, dans la réalisation des aspirations populaires et dans l’acquisition des moyens nécessaires pour relever les défis.

Dès lors, contrairement aux contrées du monde euro-américain, l’élève Congolais n’est pas préparé à penser plus tard dans la vie politique en s’assumant ; la nationalisation de la société congolaise s’en trouve hypothéquée à cause de l’affaiblissement du mythe national censé la sous-tendre, parce que non transmis à l’école.

Le passé congolais a conféré à l’Histoire un rôle stratégique dans les affrontements politiques et idéologiques. Par exemple, tout au long de la transition, le débat politique au Congo est devenu, pour une bonne part, historique.

Ainsi, il fallait interpréter le cas des Banyamulenge : pour les uns, il s’intègre dans le développement des Etats en perpétuel changement frontalier, pour les autres il est résultat d’un complot et de la bêtise des Congolais face à la raison tutsi.

Dès lors, l’Histoire est devenue une affaire d’Etat, puisque dans ce débat devenu public autour de la question de la nationalité, chaque camp lui sacrifia ses atouts (chefs coutumiers, députés, etc.).

Ce qui précède signifie que le développement de l’Histoire congolaise est intimement lié à la construction d’un imaginaire national indispensable pour la consolidation nationale. Et, dans cette perspective, elle est fortement influencée par la recherche des origines, s’attachant, d’abord, à 1885, en tant que date fondatrice de l’E.I.C, et donc de notre nationalité, ensuite, aux empires précoloniaux, quand survint la rupture révolutionnaire de 1960, qui imposait une nouvelle origine, la colonisation devenant l’ « ancien régime ».

La déconfiture de la 1ère République n’y changea rien puisque la 2ème République, avec son recours à l’Authenticité, incita à cette nouvelle vision de l’histoire nationale au service de laquelle les uns et les autres, sincères ou non, mirent leur ardeur.

Avec le vent de l’Est (perestroika et de la glasnost) et surtout la chute du Mur de Berlin en novembre 1989, il y a eu un changement capital dans le monde. La bipolarité, à la faveur desquelles des conflits ont été commandités ou soutenus, avait disparu.

Il s’agissait pour les puissances de stabiliser politiquement notre pays et de mettre fin aux guerres qui ont marqué, de façon permanente, l’histoire du Congo et lui donnent une impression d’un fragile château de cartes.

 

Voila pourquoi le livre fondateur du Professeur Isidore Ndaywel è Nziem[40], a voulu faire comprendre aux uns et aux autres que le Congo est une œuvre continue, le nouveau Congo étant l’enfant de l’ancien, même si les chemins de l’un à l’autre sont pleins d’épines. Il se construit à travers les hauts et les bas de notre long vingtième siècle, qui plonge ses racines en plein milieu du 19ème Siècle.

Voilà donc un défi à assumer, celui de la conscience historique, comme connaissance complexe, à la fois logique et dialogique.

L’effort est de réveiller, dans l’âme de la nation, la conscience d’elle-même par la connaissance approfondie de son histoire, seule capable de faire comprendre à tous le lien logique et dialogique, qui relie toutes les périodes du développement de notre pays et même de toutes ses guerres. Car il est important que tous les Congolais se sentent les rejetons du même sol (pays) ayant le fleuve comme colonne vertébrale, des enfants de la même race (nation), ayant pour origine la naissance ou la naturalisation, ne reniant aucune part de l’héritage paternel (Etat), partant de Léopold II à Kabila.

Bref, si nous sommes tous, au même titre, citoyens responsables du développement du Congo d’hier, nous devons tous nous sentir, au même titre, citoyens responsables du développement du Congo d’aujourd’hui comme de celui de demain.

Finalement, les historiens d’aujourd’hui sont confrontés au défi de l’utilité sociale de l’histoire. La question est donc de savoir comment, dans notre contexte de nation sans paix sociale, d’Etat sans véritable démocratie et de pays avec une

 

République chancelante, faire en sorte que l’Histoire n’occupe plus une place marginale, sans portée civique depuis l’école primaire jusqu’à la terminale des humanités.

Il faut donc impérativement rénover les études offertes en Histoire à notre jeunesse, car elles sont censées former le sentiment national et rendre possible, compréhensible, une prospective que l’Histoire ne peut dire, mais seulement prédire.

Au-delà de ce rôle, l’écriture de l’Histoire doit aussi assumer un autre rôle inscrit dans le contemporain, à savoir celui de pacifier l’Histoire. Et il n’y a pas de meilleur moyen que d’écrire cette Histoire ensemble, au quotidien, dans le concret.

Une histoire nationale, certes, mais aussi patrimoine inscrite dans la mondialisation et dans la globalisation. La prouesse est de trouver le point d’équilibre, tout en se convaincant que c’est le national qui est un relai d’intégration dans le global et non l’inverse.


CONCLUONS

Dans les temps actuels, où la construction, la planification et la croissance du pays appellent une gestion humaine saine et juste, l’Histoire, comme science, ne peut se réduire à n’être que le récit des péripéties de cette marche humaine ; elle devra s’engager pour défendre et rester digne de son statut de science humaine.

Elle doit être à même d’affronter l’exigence d’une meilleure connaissance du fonctionnement de la société humaine, en général, et congolaise, en particulier, en vue de l’établissement des règles fondatrices de la nouvelle humanité attendue au XXIème siècle, à la sortie de la crise d’humanité du XXème .

Ceci revient à dire que les historiens Congolais sont acculés à se repositionner et à engager un véritable dialogue avec les autres sciences sociales, dont l’intérêt pour l’Histoire s’impose.

L’enjeu académique est donc de faire en sorte que toutes les filières de la connaissance humaine deviennent des partenaires auxquels l’Histoire vient de donner l’occasion de réaliser leur essor inscrit dans le temps et dans l’espace.

Mais, où que l’on se situe, au regard de tout ce qui précède, je me suis convaincu que notre crise nationale vient de tourner le dos à notre Histoire.


Est-ce être marxiste que de dire qu’il faut penser historiquement ?  Historicisme ? Peut-être. Mais notre présent se situe dans un futur globalisé qui a commencé dans un moment passé ayant universalisé l’Histoire. Pensons-y !

 

Fait à Kinshasa, le 28.06.2010.

 

KIANGU SUNGANI

PROFESSEUR ASSOCIE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

 

« IL EST DIFFICILE DE FAIRE COMPRENDRE QUELQUE CHOSE A QUELQU’UN, QUAND SON SALAIRE REPOSE D’ABORD SUR LA NECESSITE QU’IL NE LA COMPRENNE PAS »[41]

AVEC LE SAUVE QUI PEUT GENERALISE DANS LE MONDE MODERNE, LES JEUNES NE DOIVENT PAS SE FAIRE D’ILLUSIONS.

CEUX QUI SE RETROUVENT DANS L’ETAT ACTUEL DES CHOSES NE VOUDRONT RIEN COMPRENDRE A LEUR DEMANDE D’EDIFIER UNE MAISON HUMAINE COMMUNE, OU IL FASSE BON VIVRE POUR TOUS LES HUMAINS, SANS EXCLUSIVE.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LIBRES OPINIONS POUR MEMOIRE

SOUS LA DIRECTION DE

PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

IV

 

 

L’ASSOCIATION DES JEUNES « UNION FAIT LA FORCE DU CONGO »

AU SERVICE DE L’EDIFICATION D’UNE MAISON CONGOLAISE COMMUNE POUR LA PAIX EN RDC

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

JANVIER 2015

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


La jeunesse constitue l’avenir d’une nation, dit-on. Mais encore faut-il que cette jeunesse soit l’objet de tous les soins pour la rendre performante.

En effet, seule une jeunesse, consciente de ses responsabilités sur le plan politique, économique, social et culturel, a le droit de revendiquer d’être considérée comme un investissement sûr pour son pays et comme un moteur de développement de celui-ci.

Un tel investissement ne peut être que l’œuvre des structures étatiques, en charge de l’encadrement et de la promotion de la jeunesse à tous les points de vue.

C’est pour susciter cette encadrement et cette promotion de la jeunesse qu’a été créée à Kinshasa, capitale de la République Démocratique du Congo, en date du 12 janvier 2015, une Association Sans But Lucratif dénommée Association des Jeunes « Union Fait la Force du Congo » Ajufoc/Asbl en Sigle.

DEVISE

La devise de l’Ajufoc/Asbl est : « Unité, Travail et Progrès ».

LOGO

Son logo est constitué de la main avec les cinq doigts contre une main avec un seul doigt et la carte du Congo au dessus, le tout couronné par le sigle Ajufoc et sa devise respectant les couleurs du drapeau de la République.

La main avec cinq doigts et une main avec un seul doigt symbolisent la nécessité de la synergie des doigts pour faire jouer tout son rôle à la main.

 

 

OBJECTIFS

L’Ajufoc/Asbl s’est assigné les objectifs suivants :

  • Ø La sensibilisation des pouvoirs publics sur leurs devoirs envers la jeunesse ;
  • Ø La sensibilisation de tout jeune Congolais à prendre conscience de sa responsabilité de bâtir un Congo nouveau, pour son bien-être et celui de tous les Congolais ;
  • Ø L’encadrement aux métiers en faveur des jeunes vulnérables, tels que les enfants de la rue, les enfants orphelins, les enfants victimes du VIH/Sida, les enfants non scolarisés, les enfants en déperdition scolaire et autres victimes des situations difficiles, qui affectent les jeunes Congolais ;
  • Ø La promotion de l’entente entre toutes les générations ;
  • Ø La mise à la disposition des jeunes d’un cadre qui puisse mettre en rapport la jeunesse et les institutions chargées de son encadrement.

En vue de l’atteinte des objectifs visés à l’article 5 des présents statuts, l’Association entend entreprendre des activités à impacts visibles, en faveur des jeunes de Kinshasa et des provinces.

ACTIVITES

Les activités de l’Association sont essentiellement :

  • Ø La lutte contre les antivaleurs, à travers l’apprentissage des arts et des métiers et l’éducation aux valeurs citoyennes ;

 

 

 

  • Ø L’occupation des jeunes à des tâches d’assainissement, à travers les campagnes de sensibilisation à l’hygiène et à la propreté ;
  • Ø L’encouragement des activités génératrices de revenues, telles que la micro-entreprise, les microprojets et autres activités compatibles avec les objectifs de l’Association.

 

LES RESSSOURCES

Les ressources de l’Association proviennent des sources suivantes :

  • Ø Les cotisations des membres ;
  • Ø Les dons ;
  • Ø Les legs ;
  • Ø Les subventions.

DES MEMBRES

L’Association comprend les membres effectifs, les membres d’honneur, les membres sympathisants :

Est membre effectif de l’Association :

  • Ø Tout jeune de nationalité congolaise, justifiant d’une bonne moralité, de l’un ou l’autre sexe, âgé entre 18 ans et 45 ans ;
  • Ø Tout jeune porteur de la carte de membre en cours de validité à lui délivrée par l’Association, après avoir fait la demande d’adhésion et rempli le formulaire ad hoc ;
  • Ø Tout jeune en ordre des cotisations vis-à-vis de la caisse de l’Association. 

 

 

 

Est membre d’honneur :

  • Ø Toute personne ne disposant pas de carte de membre, qui fait des dons en espèce ou en nature à l’Association ;

 

Est membre honoraire :

 

  • Ø Toute personne cofondatrice de l’Association, qui a atteint 45 ans. Les membres honoraires constituent une commission ad hoc pour le règlement des certains différends au sein de l’Association.

 

Est membre sympathisant :

 

  • Ø Toute personne ne disposant pas d’une carte de membre, qui s’intéresse et participe activement à la promotion des objectifs de l’Association.

 

« Ong/Asbl »

Siège social : 6/D, Mandina, Commune de Matete à Kinshasa

Contact : (+243) 816 042 848

Ajufoc3@gmail.com

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LIBRES OPINIONS POUR MEMOIRE

SOUS LA DIRECTION DE

PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

V

 

 

 

 

ASSOCIATION DES JEUNES

« UNION FAIT LA FORCE DU CONGO »

 

MESSAGE DE PAIX AU PEUPLE CONGOLAIS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

OCTOBRE 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Nous, Jeunes Congolais, membres de l’Association des Jeunes « UNION FAIT LA FORCE DU CONGO » ;

Vu que depuis son indépendance, la République Démocratique du Congo, notre beau et grand pays, est confrontée à des crises politiques récurrentes, dont l’une des causes fondamentales, hélas, toujours sous-tendues par le conflit d’intérêts des puissances étrangères, est la contestation de la légitimité des Institutions et de leurs animateurs ;

Vu que cette contestation, devenue un fonds de commerce juteux pour notre classe politique, dédouane celle-ci de sa responsabilité de veiller, en priorité, au bien-être de la population ;

Vu que non seulement le bien-être de la population a cessé d’être la préoccupation majeure de notre classe politique, mais que le conflit en son sein a plongé la population dans un désespoir aux conséquences imprévisibles, dont la violence autodestructrice ;

Vu que ce désespoir, surtout celui des jeunes est exploité sournoisement par notre classe politique au point de rendre la population responsable de son propre malheur, pendant qu’elle se lave les mains ;

  1. Déplorons les violences télécommandées, dont notre population est la première victime, spécialement sa jeunesse, qui voit son avenir dangereusement hypothéqué ;
  2. Présentons nos condoléances aux familles éprouvées et notre compassion aux acteurs économiques victimes, lors des événements, de triste mémoire, des 19 et 20 septembre dernier ;

 

  1. Recommandons à la population congolaise la plus grande vigilance, pour ne pas laisser périr sa jeunesse sur l’autel des intérêts égoïstes des sacrificateurs assoiffés de sang ;
  2. Implorons la toute puissance de Jésus, notre Maître et Seigneur, par l’intercession de sa Mère, Avocate des peuples opprimés, pour qu’elle épargne la République Démocratique du Congo de tous les maux mijotés çà et là pour la détruire et nuire aux intérêts de son peuple ;
  3. Invitons l’ensemble du peuple Congolais à rester uni pour bâtir un Congo plus beau qu’avant, dans la paix, comme il le chante dans le « Debout Congolais » notre hymne national ;
  4. Souhaitons à notre Association une longue vie et un franc succès dans la poursuite de son idéal : « l’édification ensemble d’une maison congolaise commune, où il fasse bon vivre pour tous, sans exclusive ».

 

 

Fait à Kinshasa, le 12 Octobre 2016

 MALUNDAMA SIALA Faustin

Coordonnateur National

 

 

 



[1] MORIN, Edgar, Mon chemin, Paris, Fayard, 2008, p. 281.

[2][2][2] A ce propos, nous ne devons nous faire trop d’illusions. L’expérience de chacun de nous nous révèle la grande difficulté de sortir de notre moi pour considérer l’autre. Les croyants savent que le passage de l’homo homini lupus (l’homme un loup pour l’homme, l’enfer c’est l’autre) observé à l’homo homini deus (l’homme un dieu pour l’homme, l’autre une chance pour soi) souhaité est hors de notre portée. Ils savent que s’il n’a dépendu que de l’homme de garder ou de rompre la relation privilégiée d’harmonie parfaite de l’humanité avec la divinité, il a fallu l’incarnation du Fils de Dieu pour la rétablir et la descente de l’Esprit pour la réaliser dans le cœur toujours blessé de l’homme.

[3] Cité par MORIN, Edgar, O.c., p. 252.

[4] La faim du tigre, Paris, Dénoël, 1966, couverture. C’est un texte que l’on peut citer à plusieurs reprises sans s’en lasser, tellement il est révélateur des menaces et des défis auxquels doivent faire face le monde et l’homme modernes.

[5] MORIN, Edgar, O.c., p. 252.

[6] Ibid., p 252-253.

[7] Ibid., p 253.

[8] Ibid., 254.

[9] Ibid., 254.

[10] Ibid., 255.

[11] Proclamé Prix Nobel de Littérature 2016.

[12] Ibid., 259.

[13] Ibid., 261-263.

[14] Ibid., 286-287.

[15] Ibid., 288.

[16] Il faut bien savoir que l’éducation fait partie des 5 chantiers de la République initiés par le Chef de l’Etat, Président de la République, Monsieur Joseph KABILA KABANGE, premier  Président élu de la III ème République.

[17] Gn 2, 19-20 : « Yahvé Dieu modela encore toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel et les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui donnerait. L’homme donna des noms à tous les bestiaux du ciel et à toutes les bêtes sauvages ».

[18] Morin donne un exemple, qui vaut son pesant d’or aujourd’hui avec la crise économique et financière. « Prenez l’exemple de la science économique qui, dans sa mathématisation, est la plus rigoureuse et la plus exacte des sciences humaines. Pourtant, elle a un très faible pouvoir de prédiction et les économistes corrigent sans cesse leurs pronostics sur les taux de croissance. C’est que la science économique s’isole du contexte de l’univers physique, soumis au deuxième principe de la thermodynamique qu’elle ignore (à l’exception de Nickolas Georcescu-Roegen). Elle s’isole du contexte politique et social, elle s’isole du contexte humain fait de passions, de craintes, de désirs. Le calcul ne peut connaitre le cœur de la vie, la chair de la vie ». Edgar MORIN, Mon chemin, Paris, Fayard, 2008, p. 278.

[19] Ibid., p.279.

[20] Ibid., p. 279.

[21] Ibid., p. 279.

[22] Des penseurs, comme Heidegger, reconnaissent que jamais il n’y eut autant de connaissances sur l’homme, et jamais on a moins su ce qu’était l’humain. « L’homme, cet inconnu » d’Alexis Carel prend tout son sens. Morin, l’inventeur de la pensée complexe, note que cette ignorance vient du fait que les connaissances sont dispersées et compartimentées. C’est cela qui nous empêche de saisir la réalité à la fois physique, biologique, culturelle, psychologique de l’être humain, que nous sommes. Il évoque aussi la déclaration surprenante de Claude Lévi-Strauss, ce grand anthropologue français du XXème Siècle, qui va jusqu’à penser que le but des sciences humaines est non pas de le révéler, mais de dissoudre l’homme !

[23] Ibid., p. 175-176.

[24] Ibid., p.196. La petite phrase bien connue du poète Sénégalais Senghor « l’esprit est hellène, l’émotion est nègre », n’est donc pas conforme à la réalité de la condition humaine.

[25] Ibid., p.196.

[26] Ibid., p.196.

[27] Ibid., p. 196.

[28] Ibid., p. 197.

[29] Ibid., 195-197.

[30] Ibid., p. 197.

[31] Ibid., p. 281-282.

[32] MORIN, Edgar, O.c., p. 247.

[33] Cité par OBENGA, Théàphile, Le sens de la lutte contre l’africanisme européocentriste, Khepera/L’Harmattan, 2001,

[34] Voir PHOBA MVIKA, Libres Opinions pour mémoire, numéro XXXVIII, « Les exigences de la transdisciplinarité ou La méthode de la pensée complexe », Kinshasa,juin 2010/1.

[35] « Historia magistra vitae », (De oratore, II, 9).

[36] « La tendance elle-même de la Faculté (de Lovanium) était celle de (l’université) fondatrice, celle de Louvain, c’est-à-dire marquée par la volonté et l’effort d’érudition historique et critique des sources. Sur ce point elle est irréprochable. Cependant, nous commençâmes très tôt à stigmatiser les limites de cette tendance, à aspirer à compléter le mode lovaniste par plus de recherche spéculative, seule réellement inventive, et une orientation de recherche africaine ». (TSHIBANGU, T., Eglise et Nation. Itinéraire d’un Africain de ce temps, 2è éd., Coll. Itinéraires, Ed. Universitaires Africaines, 1992, p.38).

[37] Cf. VILAR, P., « Histoire marxiste, histoire en construction » dans LE GOFF, J. et NORA, P., Faire de l’histoire, Paris, Gallimard, 1974, p. 169-209.

[38] Cf. DE ROMILLY, J., « Hérodote et Thucydide » dans ID., Historiens grecs, Paris, Gallimard, p. XIII.

[39] On sait que pour Hegel, l’histoire n’est rien d’autre que l’incarnation de l’Esprit dans le temps et dans l’espace. Celle-ci ne serait pas advenue chez le Nègre d’Afrique. L’histoire incontestable de l’Egypte ne pouvant être occultée, il déclarera souverainement que l’Egypte ne fait pas partie de l’Esprit africain (OBENGA Théophile, Le sens de la lutte contre l’Africanisme européocentriste, Khepera/L’Harmattan, 2001). Les Libres opinions ajouteraient que le germain qu’était Hegel était, pour les Romains, un barbare, c’est-à-dire un sous-homme ! Comment son Esprit l’a-t-il ignoré ?

[40] Histoire Générale du Congo.

[41] SAINCLAIR, Upton Cité par GORE, Al, Une vérité qui dérange, Paris, Editions de La Martinière, 2007, p. 266.

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PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

FASCICULE N° 1

 

 

 

 

 

A PROPOS DES ELECTIONS DEMOCRATIQUES EN RDC

SUR FOND DE L’INTERMINABLE TRAGEDIE CONGOLAISE

DENONCEE DEJA EN 1898

PAR LE JEUNE BRITANNIQUE DE LIVERPOOL

EDMUND DENE MOREL

 

QUELQUES LIBRES OPINIONS POUR MEMOIRE

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

NOVEMBRE 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


TABLE DES MATIERES

 

 

LA TRAGEDIE CONGOLAISE DENONCIATION ET CONSOLATION PHILOSOPHIQUES   5

PERSPECTIVES ELECTORALES.. QUELLE CHANCE ET QUEL DEFI ?.. 11

LA RESPONSABILISATION PLANETAIRE DES DIRIGEANTS CONGOLAIS DE LA IIIème REPUBLIQUE... A L’OCCASION DE LA PROMULGATION DE LA NOUVELLE CONSTITUTION    23

QUELLE GESTION DES RESSOURCES HUMAINES POUR UNE NOOSPHERISATION REUSSIE DE LA RDC ?.. A L’OCCASION DES ELECTIONS PRESIDENTIELLES ET LEGISLATIVES (30.7.2006). 10

COMMENT SORTIR DE LA TRAGEDIE CONGOLAISE ?.. 8

REFLEXION A L’AVANT-VEILLE DU 50ème ANNIVERSAIRE DE L’INDEPENDANCE CONGOLAISE    8

LA SORTIE DE LA TRAGEDIE CONGOLAISE... 6

RAISON D’ESPERER... 6

LA DESAFFECTION POUR LES SCIENCES DITES INUTILES.. 8

OU... 8

LE PIEGE MORTEL DE LA TROPICALISATION DE L’UNIVERSITE CONGOLAISE    8

LE SOMMET DE LUANDA... 10

OU  LE BONHEUR PROGRAMME DU PEUPLE CONGOLAIS.. 10

POUR 2018.. 10

CONCLUSION... 16

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

I

 

LA TRAGEDIE CONGOLAISE DENONCIATION ET CONSOLATION PHILOSOPHIQUES

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

JANVIER 2009


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Tout le monde sait ou devrait savoir que le premier grand mouvement international pour les Droits de l'Homme du XXème siècle, créé en 1898, l’était  pour la défense des Droits des Congolais honteusement exploités par Léopold II, roi de Belgique et créateur du Congo[1].

Il était l'œuvre d'un employé d'une compagnie de navigation de Liverpool, en Angleterre, dont une filiale détenait le monopole de toutes les importations et exportations de marchandises effectuées par l'Etat Indépendant du Congo. Il se nommait Edmund Dene Morel.

Ce jeune Anglais de 25 ans n'avait rien d'un idéaliste, ni d'un révolutionnaire. Il était un homme d'affaires aux idées plutôt modérées, ayant en charge une mère souffrante et une famille qui s'agrandissait.

Parce qu'il parlait couramment le français, son employeur, qui avait confiance en lui, l'envoyait régulièrement en Belgique pour superviser le chargement et le déchargement des navires, qui « faisaient » le Congo. Nous sommes en 1897/1898.

Alors que les collaborateurs, avec lesquels il contrôlait le trafic des marchandises sur les docks du grand port belge d’Anvers, faisaient leur travail, sans états d'âme, sans se poser de questions sur la nature du trafic, Morel commença à être troublé par certains détails.

A leur arrivée, les bateaux à vapeur de sa compagnie venant du Congo étaient remplis, à craquer, de cargaison de caoutchouc et d'ivoire de grande valeur. Mais, quand ils repartaient pour le Congo, ils n'avaient pratiquement à bord que des officiers, de jeunes recrues en uniformes, des armes à feu et des munitions. Il comprit qu'il ne s'agissait pas de commerce, que les richesses affluaient du Congo en Europe, sans contrepartie pour le Congo, que ces richesses étaient le fruit de l'exploitation d'esclaves.

Cette découverte ne le découragea pas. Au contraire, elle détermina le cours de sa vie et celui d'un mouvement extraordinaire, le premier grand mouvement international pour les Droits de l'Homme du XXe siècle, qui tint en haleine pendant plus de dix ans l'Europe et l'Amérique[2].

Aujourd’hui, cent ans après, c'est au grand jour que se fait l'exploitation esclavagiste des richesses du Congo et que le spectacle de ses horreurs est régulièrement porté à la une des médias du monde, sans pour autant que l'opinion mondiale ne s'en émeuve outre mesure.

La différence, on l'a sans doute remarqué, est qu'il y a cent ans Morel a vu et s'est ému. Grâce à son action vigoureuse et à son sens très élevé d'organisation, des manifestations ont eu lieu en Angleterre, en Amérique et des réactions en Australie. D'autres personnalités se sont mobilisées pour dénoncer le mal[3].

Aujourd'hui, le mot d'ordre semble être : « Silence ! On se sert ! ». C'est dire qu'elles ne sont pas les bienvenues les voix congolaises, lesquelles ont, semble-t-il,  été inexistantes il y a cent ans ![4]

Si l'on compte tous les morts des guerres et autres rébellions au Congo, depuis l'Indépendance, leur nombre n'est peut-être pas très loin des 10 millions de l'holocauste léopoldien[5] oublié, le tout ferait plus de 30% de la population congolaise actuelle, estimée à 60 millions !

Que s'est-il passé ? Pourquoi cette indifférence et cette apathie de la communauté internationale devant la persistance de la tragédie congolaise ? Pourquoi ne cherche-t-on plus, comme l'ont fait Morel et consorts, à combattre un mal aussi clairement diagnostiqué ?

A cent ans d'intervalle, la conscience morale européenne et américaine serait-elle complètement émoussée au point de ne plus être capable de produire de nouveaux Morel, de nouveaux Williams, de nouveaux Sheppard ou de nouveaux Conrad ?

Tenant compte du projet anomique européen d’il y a cinq siècles, on est en droit de se demander si cette totale désaffection morale d'aujourd’hui devant la tragédie congolaise ne signifierait pas l'aboutissement programmé de la ruine de la conscience morale universelle ?

Lors du dernier Conseil du Département de Philosophie de la Faculté des Lettres de l'Université de Kinshasa, de 2008, il a été décidé d'organiser régulièrement des matinées philosophiques sur les sujets les plus divers, aussi bien classiques que d'actualité.

Le premier sujet retenu pour commencer était «La guerre de l'Est, interpellation philosophique », dans le but bien avoué de contribuer à mobiliser la conscience morale universelle pour l'amener à mettre fin à l'indifférence universelle devant cette guerre, qui n'en finit pas, et celles à répétition au Congo indépendant, depuis bientôt 50 ans.

On voit bien que ce sujet apparemment anodin et facile se révèle, à l'examen attentif, comme étant l'un des plus difficiles et peut-être l'un-des plus importants que notre Département ait eu à traiter. Car, non seulement il soulève le problème délicat du destin du Congo, mais aussi et surtout celui de la survie de la conscience morale en modernité.

En effet, ce dont il est question ici, c'est de savoir si, parce que le Congo est une création européenne sui generis, fin XIXe-début XXe siècles, il doit servir de terrain d'expérimentation par excellence de l'anomie moderne, c'est-à-dire si l'esprit des Lois n'y était pas d'application, notamment le Droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et de leurs ressources.

En d'autres termes, il s'agit de savoir si les intérêts et la volonté de puissance en jeu, au sujet du Congo, ne seraient pas de même nature que ceux pour lesquels l'Europe a évacué la question morale à la Renaissance, à savoir son développement. Irions-nous alors jusqu’à dire que vide a été le sens moral, qui a guidé Morel et consorts.

Voilà en quels termes pourrait se poser, selon nous, le problème philosophique de la guerre de l'Est, comme, plus généralement, celui de l'ingérence persistante des puissances étrangères au Congo. C'est face à lui qu'il faut, me semble-t-il, prendre philosophiquement position.

Pour ma part, je soutiens que le sens moral de Morel et consorts n'est pas vide, parce que le sens moral est une donnée immédiate de la conscience humaine, comme l'est la liberté, même si, comme on le sait, celle-ci est régulièrement bafouée. Ce qui est en jeu n'est donc pas l'existence de la conscience morale, mais son acceptation ou non. Voilà pourquoi je continue à soutenir que l'obligation morale suprême de l'homme en modernité n’est rien d’autre que de continuer-à-vouloir-vivre-humainement personnellement et socialement.

Vouloir vivre humainement, personnellement et socialement, est assurément le fondement de la paix intérieure avec soi et de la paix avec autrui. Car ce vouloir de l’humaine vie implique l'ouverture conviviale, la confiance, la compréhension et le respect mutuels, tandis que la sauvage vie est faite de méfiance, de mensonge et de violence, son corollaire naturel.

On peut ainsi dire que c'est parce que le droit de tout homme à une humaine vie n'a pas été la préoccupation primordiale du projet européen de civilisation à la Renaissance aux XVe-XVIe s., que l'état sauvage de guerre a été maintenu en modernité, même si l'Europe a voulu sauver les meubles, en restaurant l'esprit des Lois.

Au lieu de promouvoir l’édification d'une maison humaine commune où il fasse bon vivre pour tous, la modernité a plutôt décerné un brevet de moralité à la sauvage vie et à son corollaire, l'état de guerre. C'est en vain qu'elle croit que l'idée d'une communauté des nations constitue l'antidote au retour de la barbarie. Car cette communauté des nations n'est pas une « communion humaine des peuples », loin s'en faut.

Cela étant, il est vraiment naïf de penser que la communauté internationale a intérêt à défendre à tout prix la souveraineté du Congo. Si dur à entendre que cela puisse être, le Congo restera maintenu en état de guerre, comme le monde moderne d'ailleurs. Son drame est qu'il n'a pas les moyens crédibles d'y faire face honorablement, comme d'autres pays, qui ont su prendre la mesure de ce monde cruel et dangereux.

Ainsi, qu'on ne se fasse pas d'illusions. Quand bien même le Gouvernement prendrait l'option d'assurer l'amélioration très sensible des conditions de vie du Congolais, en vue de lui faire mener une humaine vie, sans laquelle il n'y a aucun espoir de mettre fin à l'état de guerre au Congo, il n'est pas sûr que les puissances le laisseraient faire.

En effet, la restauration de la dignité du Congolais par l'amélioration sensible de ses conditions matérielles de vie, nécessaire pour stabiliser le Congo de l'intérieur, ne peut être à l'ordre du jour des puissances prédatrices, qui ont plutôt besoin de l'instabilité induite par la pauvreté grandissante des masses congolaises !

Aussi doit-on s'attendre à ce que ces puissances suscitent d’autres guerres, quand celle de l’Est cessera, si elle cesse jamais !

En effet, on ne voit pas bien pourquoi ces puissances, toujours gloutonnes, laisseraient le Congo tranquille, aussi longtemps qu'elles continueront à obéir à la logique de la jungle sauvage, qui autorise le plus fort à écraser le plus faible impunément et sans états d'âme.

C'est dire qu'en dehors de l'improbable promotion de la l'humaine vie pour tous la survie du Congo, notre pays, est compromise.

Voilà comment pourrait être philosophiquement perçue la tragédie congolaise et dans quelle direction se trouve la solution.

Le lecteur doit avoir bien vu que je me suis attaché à faire comprendre que la guerre à l'Est n'est pas un fait isolable du destin du Congo, ni de celui du monde moderne.

Nous avons supposé connu le fait que l'Europe, créatrice du Congo, est aussi l'architecte du monde tel qu'il fonctionne aujourd'hui, avec ses valeurs sophistiques, anomiques et nihilistes à la Prolus, à la Thrasymaque et à la Prodicos[6]. C'est à ce titre que, se considérant comme le meilleur connaisseur de son mode d'emploi, elle se croit en droit d'expérimenter sur le Congo les nouvelles « valeurs modernes»[7].

On a sans doute aussi bien compris que l'Europe n'était prête ni à renoncer à la logique de sauvage vie, qui lui a tant rapporté, ni à écouter la voix de la conscience morale universelle, qu'elle a mise sous le boisseau, son développement s'étant fait par-delà le bien et le mal.

Pour terminer, il reste de savoir si la volonté européenne de puissance a ruiné irrémédiablement la conscience morale universelle au point qu'on doive désespérer de la paix à l'Est du Congo ?

Je répondrais que l'espoir reste intact. Car, comme nous l'avons déjà noté, c'est dans les puissances pointées aujourd'hui du doigt par les Congolais qu'a eu lieu, il y a 100 ans, le plus grand nombre de réactions d'opposition à l'exploitation esclavagiste de Léopold II au Congo et que c'est à un Anglais que nous devons le premier mouvement international de défense des Droits des Congolais ?

On pourrait, certes, dire que ce n'est là qu'une goutte d'eau dans l'océan du monde anomique moderne. Je soutiens au contraire que c'est beaucoup. Car l'univers de la morale a ceci de particulier que l'idéal peut être incarné par un seul homme et servir de phare à tous !

L'état de guerre au Congo peut donc être vaincu, parce que d'autres Morel, George Washington Williams, William Sheppard, Joseph Conrad et Adam Hochschild[8] peuvent surgir et réussir à décourager la poursuite de l'exploitation « esclavagiste » au Congo, sous quelle que forme et quel que prétexte que ce soit.

D'Amérique, d'Europe, d'Asie, d'Afrique peuvent s'élever, très nombreuses, des protestations vigoureuses pour faire échec au projet de partition du Congo, en faveur duquel les guerres sont financées et organisées à l'Est avec les complicités internes et externes que l'on sait.

Dans tous les pays du monde, y compris dans les plus fidèles adeptes du matérialisme moderne, existent des hommes et des femmes profondément acquis à ce que soutient la philosophia perennis (la sagesse), depuis les Maîtres Africains, hélas méconnus, de Pythagore, Solon, Socrate et Platon, à savoir, la primauté des valeurs spirituelles, source de paix, sur les valeurs matérielles, dont la promotion à tout prix est source de tant de conflits entre les hommes et de guerres entre les nations !

C'est dire que le peuple congolais n'est pas irrémédiablement condamné à l'asservissement. Une lueur d'espoir existe, qui ne demande qu'à être transformée en projecteur par nous, les intellectuels Congolais, afin qu'il éclaire puissamment le monde entier sur la tragédie congolaise et l'amène à y mettre fin.

Mais quand on observe chez ces derniers, y compris chez les philosophes, hommes libres par définition, le goût pour la servitude volontaire, en échange de quelques miches de pain de la part de l'ordre euro-occidental et, conséquemment, l'absence presque totale de souci de vie souveraine, pour nous-mêmes et pour notre pays, je dois reconnaître que problématique demeure la fin de la tragédie congolaise.

Notre peuple n'est pas dupe. Il voit bien que c'est notre égoïsme d'intellectuels complices de l'ordre euro-occidental dominateur et prédateur, qui est la cause principale de la persistance de la tragédie congolaise.

De fait, quand près de 50 ans[9] après l'Indépendance, nous persistons, à travers nos programmes d'études, depuis la Maternelle jusqu’à l'Université, à nous préoccuper de reproduire, sans correction significative, l'ordre euro-occidental, cette machine froide à fabriquer les inégalités, parce que guidée par la logique darwinienne du rejet des inaptes, pourquoi notre peuple nous jugerait-il plus favorablement ?

Comment peut-il nous pardonner notre appui inconditionnel à l'abandon sans appel et méprisant par l'ordre euro-occidental de l'ordre originel du savoir, celui des Maîtres Africains, favorable au bonheur pour tous, à travers son projet de connaissance-sagesse, pour le perfectionnement humain, l'harmonie des familles, la bonne gouvernance des Etats et la reconnaissance de la divinité, comme autorité régulatrice[10]?

Comment peut-il comprendre notre acceptation du discours sophistique de nos maîtres Blancs disant que l'Europe a conçu le meilleur des mondes possibles, avec ses cogitants et ses cogités, ses savants et ses ignorants, ses maîtres et ses esclaves, ses colonisateurs et ses colonisés, ses riches et ses pauvres, ses vainqueurs et ses vaincus ? Comment peut-il nous supporter, quand nous trouvons normal que les Européens soient d'office placés par nous du bon côté et les Africains du mauvais, faisant du coup des Européens d'office les penseurs et les concepteurs, des Africains, les consommateurs, des Européens les savants, des Africains, les ignorants, des Européens les maîtres, des Africains, les esclaves, des Européens les colonisateurs, des Africains, les colonisés, des Européens les riches, des Africains, les pauvres, des Européens les vainqueurs, des Africains les vaincus !

Ainsi, c'est en victimes bien consentantes qu'en échange de quelques miches de pain nous avons renoncé à notre droit d'aînesse en sagesse humaine, opté pour l’amoralisme et le nihilisme sophistiques européens et condamné du coup notre propre peuple et nous-mêmes à une tragédie sans fin, notre incapacité à donner le moindre signe sérieux de vouloir nous en sortir étonnant même nos pires ennemis.

C'est pourquoi, si tel est le contexte dans lequel a vu le jour le projet des 5 chantiers branché sur un ordre autre que l'ordre euro-occidental, que nous représentons et défendons, en tant qu'intellectuels occidentalisés, nous devons prendre garde de ne pas le gêner uniquement par principe.

Car, sa réalisation est peut être la seule chance de salut qui reste à notre pays, puisque très improbable est la transformation, par nous en projecteur, de la lueur d'espoir que nous offrent les idéalistes occidentaux, à cause de notre honteux matérialisme à courte vue.

On peut comprendre donc qu'au-delà de toute autre considération, même plausible, on puisse appeler à son appui massif par le peuple congolais, qui a tout intérêt à résister à la servitude volontaire, dans laquelle nous l'avons plongé et qui ne lui a apporté que la misère[11] !

Par mon humble voix, la philosophie s'implique, s'insurge contre la tragédie congolaise et cherche à l'éradiquer, suivant sa modeste méthode, celle d'acculer chacun à sa liberté, laquelle est sans doute insuffisante, voire insignifiante, vu la gravité de la situation.

Néanmoins puisse la philosophie trouver dans notre pays, comme ailleurs, la place de choix qui lui revient, en tant que formatrice universelle de la conscience morale, garante de la liberté imprescriptible de la personne humaine.

Bien sollicitée, elle peut susciter chez le Congolais le souci oublié de vie souveraine personnelle et nationale, de même que le sens, non moins oublié, du travail productif et du partage citoyen !

Fait à Kinshasa, le 06 janvier 2009

                                                   PHOBA MVIKA J.

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

II

PERSPECTIVES ELECTORALES

QUELLE CHANCE ET QUEL DEFI ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

Juin 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Les élections prochaines[12] font couler beaucoup d’encre et de salive et soulèvent de nombreux points d’interrogation. A maintes reprises, des collègues professeurs, des étudiants et autres intellectuels, qui ont connu et lu les 19 premiers numéros de mes Libres Opinions pour mémoire, ne cessent de me demander d’y consacrer un numéro. C’est en réponse à leurs sollicitations que j’interviens, sans être sûr de les satisfaire entièrement, le sujet étant très délicat.

D’entrée de jeu, il faut dire que les questions posées ne le sont pas seulement par les Congolais. Elles peuvent l’être aussi par l’Europe, ancienne puissance coloniale, et par le reste de la communauté internationale.

S’agissant de l’Europe et du reste de la communauté internationale, il y en a qui peuvent très bien vouloir mettre fin au statut de subordonnés ou de locataires imposé aux Congolais, lequel leur rappelle l’époque coloniale, dont ils ne veulent plus du tout entendre parler pour une raison ou une autre. Ils voudraient réellement voir les Congolais prendre en main leur destin et devenir des partenaires libres sur l’océan du monde. Les Congolais saisiront-ils cette chance, le veulent-ils? En ont-ils les moyens moraux et physiques ? Voilà les questions qu’ils  se posent anxieusement.

Quant au peuple congolais, qui n’en peut plus, il se demande si vraiment cette fois est la bonne, si enfin l’étau des puissances sur le Congo va être réellement desserré, si le Congolais, après tant d’espoirs déçus, va enfin pouvoir se choisir librement ses dirigeants et espérer enfin jouir en toute quiétude des richesses de son pays, à l’instar des citoyens des pays libres du monde parmi lesquels le Congo croyait figurer à partir du 30 juin 1960, date de son Indépendance. Toutes ces interrogations le plongent dans l’incertitude et le remplissent d’angoisse pour l’avenir.

Les Congolais savent que dans l’état actuel des choses, ce serait vraiment insensé de croire ou de laisser croire au desserrement prochain de l’étau des puissances sur le Congo. Ils n’ont, en effet, aucun moyen de les contraindre à lâcher prise. Ils n’ignorent pas, en effet, que pour les puissances le Congo est une affaire trop juteuse pour leur être laissée comme ça, d’autant plus que même les Belges, pourtant réputés bons gestionnaires, ont été mal jugés, si l’on en croit la déclaration du Dr J.L. Thomas[13].

Ils sont conscients qu’ils ont encore beaucoup à faire pour mériter le Congo et en devenir vraiment propriétaires, avec pouvoir de décision sur son destin. Leurs élites politiques n’ont pas toujours borne presse à travers le monde. Régulièrement on s’interroge à leur sujet, non sans quelque irritation. Elles ne semblent pas toutes aimer le Congo et son peuple. Certaines se comportent plutôt en mercenaires. Quant à leurs élites intellectuelles, leur plus grand point d’honneur, à quelques exceptions près, parait consister non à penser le Congo pour le bonheur de son peuple, mais à reproduire respectueusement le modèle du maître blanc appris à l’Université. Avec soin les programmes d’études continuent d’imprimer et de renforcer la sainte dépendance par le psittacisme, auquel ils incitent, et le goût pour la servitude volontaire, qu’ils développent.

Voilà comment pourrait se poser le problème, côté congolais. Voyons comment s’y envisagent les solutions.

Les causes de notre incapacité à naviguer honorablement sur l’océan du monde pourraient être résumées dans ce que nous appellerions le grand déficit d’intériorisation de la souveraineté et surtout l’ignorance du monde moderne. La mentalité de la majorité semble être restée à l’âge de la pierre taillée. La foi excessive dans la sorcellerie et le penchant trop marqué, même des élites intellectuelles, pour l’occultisme constituent la preuve que notre société n’est pas encore moderne. La fonction fabulatrice de l’esprit y règne encore en maîtresse absolue, au détriment de la fonction rationnelle. Cela voile la vraie face du monde à notre peuple et l’empêche d’y évoluer avec l’aisance voulue.

Voilà pourquoi, avant de revenir à notre situation, nous nous attacherons au dévoilement pour notre peuple du visage du monde moderne.

  1. LE VISAGE DU MONDE MODERNE

Pour le peuple congolais dans sa grande majorité, le monde, qu’il connait aujourd’hui sous le nom de communauté internationale, est un don de Dieu. Pour lui, comme Dieu, ce monde fait pleuvoir ses bénédictions sur tous, les forts et les faibles, les riches et les pauvres. Il est justice, miséricorde et providence pour tous. C’est pour cela qu’il en attend tout, qu’il trouve normal qu’il intervienne dans te budget du Congo à un pourcentage élevé, qu’il lui organise les élections libres, démocratiques et transparentes, qu’il nourrisse ses populations démunies, qu’il procède à la construction des routes, des hôpitaux, des écoles, des universités, qu’il défende le pays, quand il est attaqué, et en chasse les ennemis.

Il devrait, au contraire, savoir que c’est un monde cruel, égoïste et cynique, fruit d’une volonté de puissance au service exclusif des intérêts de l’homme blanc, à travers l’Europe renaissante. Sous son vrai jour, l’Europe apparaît comme si elle était nostalgique de la puissance perdue de l’empire romain, avec son vae victis (malheur aux vaincus !). Elle ne porte pas Jésus-Christ dans son cœur, dont elle a refusé de faire mention dans sa Constitution, en dépit de ce que son Eglise a fait pour elle. Elle lui reproche d’avoir ruiné les fondements de l’empire en prêchant l’égalité de tous devant le salut de Dieu : « il n’y a plus ni Romains, ni Barbares, ni Grecs, ni Juifs, ni esclaves, ni hommes libres ».

Les inégalités criantes observées dans le monde sont en grande partie son œuvre. Pour exister et s’épanouir, l’Europe s’est offert le monde entier et en a fait sa propriété, assujettissant les peuples et pillant leurs richesses, sans aucun état d’âme. Pour se donner bonne conscience et paraître aux yeux de tous comme fréquentable, elle procède régulièrement à la proclamation des grands principes moraux d’égalité, de fraternité et de justice. Elle s’est faite même championne de la défense des Droits de l’Homme, alors que ses abondantes armes sèment partout la mort d’hommes, comme si c’étaient de vulgaires rats de champs. Elle parle partout d’éthique, d’éthique, d’éthique !

Dieu merci, l’évangile de Nietzsche de mars 1887, La Volonté de puissance[14], a, sans aucune équivoque, remis la pendule à l’heure en bannissant l’hypocrisie de la modernité. Le monde moderne est amoral, areligieux et antichrétien. Il doit être perçu comme tel. A bon entendeur salut !

Rappelons que les piliers, sur lesquels il est monté ont été plantés, à la Renaissance européenne, aux XVè-XVIè siècles, dans l’antiquité classique grecque, avec la volonté déterminée de se dégager définitivement et radicalement de la civilisation égyptienne, pourtant mère de toutes les civilisations occidentales[15] et dont l’inspiration était éthico-religieuse. Ce n’est donc pas par hasard s’il s’est davantage inspiré d’Aristote, le précepteur d’Alexandre le Grand, que de Platon, le bon élève des Maîtres Egyptiens, et des sophistes du Vè siècle, hommes sans foi ni loi, tels que Gorgias de Leontium, Protagoras d’Abdère, Prodicos de Céos, Prolus d’Agrigente, Trasymaque de Chalcédoine, plutôt que de Socrate, le vertueux injustement assassiné. Comme l’arbre de la connaissance, l’Europe a grandi par delà le bien et le mal et a produit des fruits innocents[16].

Pour la sauvegarde de ses intérêts et pour étendre son imperium sur le monde entier, l’Europe reste encore aujourd’hui prête à tout, y compris à réduire en esclavage tous les peuples non européens et piller leurs richesses. Mais elle soigne si bien la forme et sauve si bien les apparences, qu’elle passe aujourd’hui comme la meilleure servante du Droit de l’humanité !

Toujours pour des raisons d’intérêts économiques, elle a introduit le racisme, comme disqualification radicale d’êtres humains et proclamation solennelle de tous les droits de la race supérieure sur l’inférieure. Hélas, contrairement aux Jaunes, les Noirs ont intériorisé l’infériorité que l’homme Blanc leur a inculquée. Pour les mêmes raisons, l’Europe avait réintroduit la loi de la jungle sauvage dans les relations entre humains : « Il faut manger afin de n’être pas mangé».

Devenue trop forte, à la suite du pillage des ressources de la planète, qu’elle s’est permis, et de l’accumulation consécutive du capital, l’Europe impose sa loi sur le monde et n’entend pas lâcher prise, surtout là où la résistance est faible, comme c’est le cas du peuple congolais appauvri et affamé par le pillage éhonté de ses richesses naturelles et de ses ressources physiques et morales. Le monde moderne, on le voit, est loin d’être ce qu’il paraît être. Pour le connaître encore mieux, il serait intéressant de creuser toutes ses caractéristiques : notamment la séduction, le cynisme, le racisme et l’hypocrisie morale. Faute de place, qu’il nous soit permis de ne retenir que l’hypocrisie morale.

A ce sujet, nous aimerions montrer au peuple congolais comment l’utilitarisme moral européen a contourné y compris le prescrit du Décalogue de Moïse, sans l’écarter radicalement. Le peuple congolais sait que le Décalogue de Moïse, promulgué après la sortie des Hébreux de l’Egypte, centre éternel du monde civilisé, est un code moral universel. L’Europe n’a pas hésité à le corrompre en en donnant sa propre version, à travers ce qu’Arthur Hugh Clough (1819-1861) a appelé le Décalogue au goût du jour, que nous reproduisons ci-dessous.

En lisant cette version du Décalogue, les Congolais comprendront aisément qu’ils n’ont pas trop d’illusions à se faire, qu’on ne leur fera aucun cadeau, que même les gestes posés, dont le financement des élections, sont loin d’être innocents. Par exemple, si le Décalogue européen interdit le vol, il encourage la duperie ! S’il recommande de porter secours à des personnes ou à des peuples en détresse, comme c’est notre cas, il n’oblige jamais à résoudre radicalement le problème, à la chinoise, en apprenant à pêcher, mais seulement en fournissant du poisson. S’il interdit l’adultère, ce n’est pas parce que c’est moralement mauvais. C’est simplement parce que c’est rarement utile. L’Europe montre qu’elle ignore la réalité morale du bien et du mal. Elle n’en connaît que les concepts. Le métaphysicien sans métaphysique ou l’auteur de l’éthique à Nicomaque, est passé par là ! S’il interdit la convoitise des biens d’autrui, il encourage leur acquisition par la compétition, que l’Europe contrôle de bout en bout.

Pour permettre la comparaison, qu’il nous soit permis de commencer par reproduire le Décalogue de Moïse (Dt., 5, 6-21 ; Ex., 20, 2-17).

1°. DECALOGUE DE MOISE

« Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi ;

« Tu ne feras aucune image sculptée... ;

« Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux ni ne les serviras... ;

« Tu ne prononceras pas le nom de Yahvé, ton Dieu à faux... ;

« Observe le jour de sabbat pour le sanctifier... ;

« Honore ton père et ta mère... ;

« Tu ne tueras pas ;

« Tu ne commettras pas l’adultère ;

« Tu ne voleras pas ;

« Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain ;

« Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain... ».

 

2°.  DECALOGUE AU GOUT DU JOUR D’ARTHUR HUGH CLOUGH

 

1. « Tu n’auras qu’un seul Dieu ; qui pourrait se permettre de s’en payer deux ?

2. « Tu ne te prosterneras devant aucune image gravée, sauf devant les billets de banque ;

3. « Ne jure pas, car, pour ta malédiction, ton ennemi n’est pas le pire ;

4. « Aller à l’église le dimanche te servira à te garder l’amitié du monde ;

5. « Honore tes parents, c’est-à-dire tous ceux dont tu peux attendre de l’avancement ;

6. « Tu ne tueras pas ; mais tu n’as pas besoin de  t’efforcer obligeamment de maintenir en vie ;

7. « Ne commets pas d’adultère ; on en tire rarement avantage ;

8. « Tu ne voleras pas ; c’est un acte vain quand il est si lucratif de duper ;

9. « Ne porte pas de faux témoignage ; laisse le mensonge voler de ses propres ailes ;

10. « Tu ne convoiteras pas, mais la tradition. approuve toute sorte de compétition »[17].

  1. LE VISAGE DE L’UNIVERS CONGOLAIS

Après avoir décrit le visage du monde, l’heure est venue de jauger nos forces. A ce sujet, nous voudrions nous référer à une déclaration d’historiens, qui nous a frappé, à savoir que ce ne sont pas les barbares, qui ont détruit l’empire romain. Ce dernier serait mort des maux internes. Nous en avons conclu, s’agissant de notre situation, que s’il y a une responsabilité extérieure aux maux, dont le peuple congolais souffre, il faut reconnaître qu’il en a aussi sa part. De ce point de vue, nous considérons comme plus important de nous intéresser à ce que nous sommes capables de faire qu’à ce que les autres pensent de nous et envisagent de faire pour nous ou contre nous.

Quel meilleur message faire au peuple congolais, si ce n’est celui de lui dire qu’il n’y a pas de fatalité à sa mauvaise situation ! Son sort peut être changé, s’il le veut et s’il se convainc qu’il doit le changer.

Certes, cela demande de l’héroïsme. Mais « ils sont toujours là les héros », comme dit le roman[18] ci-dessous. L’héroïne de ce roman montre comment chaque Congolais peut, à son exemple, être héros, s’il se décide de se réveiller et de se lever:

1. « Elle se réveilla... et se leva... ;

2. « Ce matin-là, elle n’en pouvait plus ; son esprit s’obscurcissait ;

3. « Sa volonté faiblissait ;

4. « Elle ne savait plus vouloir, comme si elle venait de comprendre ;

5. « Qu’a-t-elle compris qui l’empêchait de vouloir ?

6. « Elle a enfin compris que cela ne servait à rien ;

7. Tous les jeux étaient faits, disait-elle ;

8. « Dans ce monde, il faut naître du bon côté. Car les côtés ne changent pas ;

9. « C’est le destin ! Bon pour les uns et mauvais pour les autres ;

10. « Regardez les gens, qui ont tenté de changer le monde. L’ont-ils changé ?

11. « Cette question s’imposait de plus en plus à elle. Elle ne la quittait plus !

12. « Pourtant, elle sentait bien qu’elle ne pouvait pas se résoudre à laisser

      tomber les bras. Son sort à elle, le soir de ses siens n’était pas bon !

13. « Pourquoi, se demandait-elle enfin, ne pas vouloir changer ?»

 

Certes, les actions individuelles sont indispensables, mais elles ne suffisent pas à changer une société, à moins d’être coordonnées et orientées vers un but commun. Les sociologues disent, en effet, que les faits sociaux sont globaux. Il ne sert donc à rien de penser, en ce qui concerne la situation congolaise, que l’on peut obtenir un résultat valable en ne prenant en compte que quelques aspects, en négligeant d’autres ou en rejetant, par exemple, la responsabilisé du succès ou de l’échec des élections, pour la réappropriation du Congo par le peuple congolais, sur une seule catégorie de personnes, les intellectuels ou les acteurs politiques actuels.

Quant à la question de savoir avec quelles armes les uns et les autres vont affronter ce monde et faire tirer au peuple congolais son épingle du jeu, la réponse est à chercher dans le chef de chaque Congolais. Qu’est-ce que chacun a fait depuis 1960 pour mériter aujourd’hui la fin, pour les Congolais, du statut de subordonnés ou de locataires maltraités? Mais, au fait, de quels maux souffrent précisément les Congolais ? Qu’est-ce qui les rend si vulnérables? Nous avons déjà eu à le noter plus haut. On pourrait en dresser une très longue liste, depuis le goût des Congolais pour la servitude volontaire, c’est-à-dire la peur de la liberté ou du leadership mondial, la trop grande place accordée à la fonction fabulatrice dans le mental des gens, jusqu’à l’efficacité diabolique de la colonisation et de la néo-colonisation. Ceci n’excluant pas cela, nous pourrions redire ce que nous avons déjà dit. Pour notre part, la cause principale de nos contre-performances en modernité et de notre statut de subordonné est le trop grand déficit d’intériorisation de la liberté humaine personnelle et corollairement de la souveraineté nationale. Tout cela n’est, en fait, que la conséquence de la très mauvaise santé morale des Congolais, laquelle apparaît dans ce que nous avons observé et exprimé sous forme romancée dans la version congolaise, très laxiste, du Décalogue au goût du jour, que voici :

1. « Tu n’auras pas d’autres dieux que toi-même, de peur de devoir obéir à quelque loi ;

2. « Tu te prosterneras devant les dollars à grosse tête, dont tu raffoles ; car tu n’es pas assez fort moralement pour résister à leur attrait ;

3. « Tu ne jureras pas ; car tu n’es pas capable de respecter le moindre engagement, que tu prends ni la moindre promesse, que tu fais.

4. « Tu iras à la messe le dimanche et changeras d’Eglises comme tu voudras, pour faire comme tout le monde ; car tu ne crois en rien du tout ;

5. « N’honore pas tes parents ; car c’est démodé de respecter les vieux ;

6. « Tu ne tueras pas ; car, suivant notre culture, répandre le sang humain rend fou; mais tu n’es pas obligé (e) de tout tenter pour sauver une vie humaine ; ton niveau moral est trop bas pour cela ;

7. « Agité (e) comme tu es, tu n’as que faire de la paix intérieure que procurent la fidélité conjugale et la discipline sexuelle ;

8. « Tu ne voleras pas ; mais ce serait trop te demander d’être honnête partout et toujours ; car la correction morale à toute épreuve n’est pas ton point fort ;

9. « Tu ne porteras pas de faux témoignage, sauf quand tu peux en tirer profit ; ce serait trop bête de ne pas profiter des belles opportunités de la vie pour de simples scrupules moraux ;

10. « Tu convoiteras comme tu voudras les biens d’autrui ; car c’est ta seule façon de jouir des biens, que ton incorrigible fainéantisme t’interdit d’acquérir honorablement »[19].

 

Tel est l’état de santé morale de notre peuple, tel est aussi son moral, c’est-à-dire un moral au plancher avec des motivations égales à zéro. Avec un tel moral, avouons que même ses chances d’imposer les candidats bons locataires sort très minces, encore moins celles de relever honorablement le défi de la souveraineté imposé par les puissances.

Notre peuple reconnaît lui-même dans l’hymne national qu’il se trouve réuni par hasard pour ne pas dire qu’il a été réuni par la volonté des puissances européennes, au XIXè siècle.

Quand il chante qu’il est uni dans l’effort pour l’indépendance, il ne paraît formuler qu’un vœu pieux régulièrement démenti par les faits. Car, il n’a jamais été réellement uni ni hier, ni aujourd’hui pour l’Indépendance, pas plus hier qu’aujourd’hui, pas plus aujourd’hui qu’hier. L’article 3 du Décalogue imaginaire proposé semble, hélas, fonctionner à merveille. L’incapacité pour le peuple congolais de respecter et de réaliser la promesse faite le 30 juin 1960, devant ses ancêtres, le monde et l’histoire, est tout à fait patente. De fait, 45 ans après, cet article s’applique « Ne jure pas, car tu n’es pas capable de respecter le moindre engagement que tu prends, ni la moindre promesse que tu fais» !

A travers les prochaines élections puissions-nous empêcher que le « Debout, Congolais » ne se transforme pour de bon en un « à genoux, Congolais », parce que nous aurions été définitivement convaincus d’indignité et donc, d’incapacité de mériter le Congo, en qualité de propriétaires ! La partie est loin d’être gagnée, avouons-le. L’intérêt actuel de la communauté internationale est, certes, de bon augure. Certes, cela semble montrer que le peuple congolais est nominé pour présenter l’équipe des candidats-bons-locataires, mais cela ne garantit rien du tout.

En effet, comme nous l’avons déjà dit, pour les puissances, le Congo est plus une affaire qu’un pays où vivent des hommes et des femmes, qui ont des droits. Pendant que le peuple congolais s’accroche, sans aucun doute avec raison, à la date du 30 juin, comme date de sa délivrance, les puissances semblent être restées dans la logique de l’article premier de l’Acte de Berlin du 26 février 1885, qui stipule ce qui suit : « Toutes les nations jouissent d’une liberté complète dans le territoire constituant le bassin du Congo et de ses affluents»[20].

Par ailleurs, comme tout propriétaire est libre de choisir le locataire qu’il veut, rien n’est définitivement acquis, d’autant plus que notre comportement pendant les 45 ans d’Indépendance ne plaide pas en notre faveur. Nos ennemis ne se privent pas de le souligner à la face du monde.

A la lumière de toutes les données ci-dessus dégagées, nous pouvons, en ce qui nous concerne, répondre à la double question posée, « quelle chance et quel défi ? » comme suit : les chances pour le peuple congolais de présenter des candidats bons locataires sont, en dépit de tout, intactes. Quant aux chances de recouvrer ce que l’on pourrait appeler le plein droit de propriété, avec pouvoir de décision sur le destin du Congo et d’affectation de ses ressources, elles sont plutôt minces. Car, pas plus qu’avant l’Indépendance, le peuple congolais n’a pas reçu ou n’a pas pu se donner, ces 45 dernières années, les moyens d’une préparation morale et physique adéquate.

Aussi, pour éviter de cuisantes déceptions, qui risquent de replonger le Congo dans le chaos, est-il fortement recommandé au peuple de se mettre au travail dès maintenant, afin qu’il n’attende plus d’ailleurs un bonheur qu’il est seul à devoir créer. Car le monde justice, miséricorde, providence n’existe pas. Le seul monde qui existe c’est le monde travail, travail, travail !

Fait à Kinshasa, le 13.07.2005

                                                                                                         PHOBA MVIKA J.

                                     Professeur Ordinaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

III

LA RESPONSABILISATION PLANETAIRE DES DIRIGEANTS CONGOLAIS DE LA IIIème REPUBLIQUE

A L’OCCASION DE LA PROMULGATION DE LA NOUVELLE CONSTITUTION

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

Février 2006

 

Dans le n° XX, ci-dessus, de nos Libres Opinions intitulé « Perspectives électorales : quelle chance, quel défi ?», l’accent était mis sur l’étau des puissances sur le Congo et, partant, sur les limites des élections, comme moyen de recouvrement de la souveraineté du peuple congolais sur le Congo.

Notre préoccupation était de pousser les Congolais à compter avant tout sur eux-mêmes et à ne pas tout attendre de la communauté internationale. Car celle-ci n’est pas une providence divine, loin s’en faut.

Les Congolais étaient ainsi invités à comprendre que l’aide à leur pays ne pouvait pas être un don gratuit, sans arrière-pensée ni contrepartie. Ce n’est pas dans les habitudes des « Grecs ». Les Troyens l’ont appris à leurs dépens !

Dans le présent numéro, nous osons faire l’hypothèse que l’aide accordée au Congo par la communauté internationale n’est pas une aide à la recolonisation, mais une invitation sincère faite aux Congolais à mériter de devenir des partenaires libres.

Qu’est-il demandé précisément aux Congolais ? Essentiellement une chose : l’acceptation des règles de jeu de la modernité euro-occidentale. Car l’entrée dans celle-ci constitue pour le Congo la seule chance de survie comme Etat souverain.

Pour les puissances, il est, en effet, inconcevable de laisser le destin d’un pays grand et riche en ressources diverses, comme le Congo, entre les mains d’un peuple distrait et insouciant, qui ne se gène pas de vivre en marge de la rationalité moderne.

En d’autres termes, notre hypothèse veut dire que l’aide de la communauté internationale au Congo est à considérer comme une aide à la responsabilisation planétaire des dirigeants issus des élections en perspective[21].

Définir le contenu de cette responsabilité est la raison d’être de ce XXIème numéro de nos Libres Opinions. Nous laissons donc sous silence le danger mortel que la modernité fait courir à l’humanité par son erreur d’aiguillage[22] notamment.

En outre, nous posons que l’appropriation de la modernité occidentale n’est pas impossible pour les Congolais. Il appartient naturellement aux futurs dirigeants de se l’approprier d’abord eux-mêmes et ensuite d’amener leurs populations à faire de même.

En effet, tout le monde peut y trouver son compte. La modernité euro- occidentale est un excellent investissement. Les moyens mis en œuvre n’étaient pas des espèces sonnantes et trébuchantes, mais des idées.

Ces idées, la rationalisation et la mondialisation, s’appuient sur trois conceptions de l’histoire : 1. la conception évolutionniste, 2. la dialectique et 3. L’ambiguë. Toutes sont marquées par la conception linéaire[23] du temps.

Ainsi, l’Occident ignore le défaitisme et la rigidité. Il cultive la souplesse et la capacité de reconsidérer sa position. Il s’interdit la raideur des a priori tenaces et des partis pris inconsidérés, qui peuvent se révéler néfastes.

Le pari que nous avons fait n’est donc pas complètement fou. L’Occident peut vouloir réellement collaborer avec les Congolais et desserrer l’étau. Car il sait qu’on ne collabore bien qu’avec un peuple libre.

En résumé, les trois conceptions de l’histoire qui sous-tendent le montage euro-occidental prônent un monde de progrès continu, où l’homme est déterminé à aller toujours de l’avant et â ne reculer devant aucun obstacle.

Le projet, on le voit, a été conçu sur la base d’une profession de foi formidable dans les capacités de l’intelligence humaine à assurer à l’homme le progrès technique, le développement humain et la prospérité matérielle.

Il visait la création de la prospérité continue censée libérer l’homme des caprices de la nature et des limites d’une culture close et obscurantiste liée à l’environnement pauvre et paysan des sociétés techniquement arriérées.

L’Occident peut être fier de son œuvre. Qu’on s’en félicite ou qu’on le déplore, le monde actuel est profondément marqué par lui. La vie politique, notamment, a été soumise aux idéaux démocratiques et aux règles de la gestion administrative de l’Etat.

En économie, il a prôné l’emballement de la « machine démographique» pour assurer la croissance et la consommation à un niveau compatible. Grâce à l’expansion des moyens de communication, il resserre les liens de solidarité entre les hommes ».

Selon les mots lumineux de François Perroux, tout se passe dans ce monde comme si l’on se trouvait devant une gigantesque entreprise collective au service du plein développement de toutes les ressources physiques et humaines de la terre[24].

En enveloppant l’univers matériel de sa propre pensée, l’espèce humaine, écrit le Père Teilhard de Chardin, force le passage d’une évolution biologique inconsciente à une évolution spirituelle où l’humanité aspire à elle-même comme à un tout[25].

Tout se passe, continue le Père Teilhard de Chardin, comme si l’espèce humaine, en recouvrant la surface de la terre, venait buter en quelque sorte sur elle-même. C’est dans ce phénomène d’implosion que s’opère le passage au stade nouveau où l’humanité crée, par ses ressources intellectuelles, les conditions de survie l’éloignant des déterminismes naturels.

Comme on peut le remarquer, je projet euro-occidental substitue à l’idée d’un monde tout fait, celle d’un monde à construire : l’univers intellectualisé ou noosphérisé, où tout circule, tout communique, tout progresse en s’interpénétrant profondément.

Dans ce monde nouveau, cet univers intellectualisé et à intellectualiser indéfiniment, cette sorte de «noosphère» cosmique, l’humanité n’est plus isolée de l’univers matériel. Elle l’enveloppe et forme avec lui une totalité en expansion.

Voilà pourquoi le projet euro-occidental bannit toute méfiance irrationnelle, toute obsession de l’ennemi, toute préoccupation séparatiste ou protectionniste. Toute idéologie de conflit, comme toutes fractures et autres exclusions.

Ainsi, ce qui pourrait paraitre comme unmontage vil à préoccupations purement mercantiles et terre à terre acquiert une dimension spirituelle et éthique suffisant le rendant digne de considération par les grandes civilisations de la terre[26].

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre qu’un Deng Xiao Ping, par exemple, ait fait entrer la Chine de plain-pied dans la modernité occidentale. Les dirigeants africains peuvent pareillement y faire entrer leurs pays.

La civilisation égyptienne, en tant que mère de toutes les civilisations occidentales[27], est donc mère de la modernité occidentale. A ce titre, embrasser celle-ci ne constitue, pour les Africains, qu’un retour à leurs propres sources.

Il nous faut rassurer nos compatriotes. L’entrée de plain-pied dans la modernité euro-occidentale ne fera pas perdre leur âme aux Congolais. Bien au contraire, ce sera un retour à leurs sources ancestrales les mieux élaborées.

Certes, la méfiance reste tenace entre « Grecs » et « Barbares ». Henri Bergson[28] le constate et le déplore, en disant de Socrate, disciple des Maîtres égyptiens, que le « Grec », qu’il était, a maté l’ « Oriental », qu’il voulait être.

Les « Grecs >, croyant avoir tout inventé, semblent incarner une attitude de si profond mépris des « Barbares » que leurs grands principes d’égalité et de fraternité humaine paraissent comme de la mascarade uniquement destinée à séduire.

A leur tour, les « Barbares », fondateurs de toutes les grandes civilisations, hésitent à entrer de plain-pied dans la modernité occidentale. Sans doute trouvent-ils la civilisation occidentale trop jeune[29] ! En tout cas la méfiance est là !

Près d’un mois après les événements du 11 septembre 2001, M. Renier Nijskens, alors Ambassadeur du Royaume de Belgique en RDC, a tenu, le 6 octobre 2001, une conférence à l’Université de Kinshasa, Faculté des Lettres, sur la mondialisation[30].

Sans prendre des gants, l’orateur a fait comprendre aux étudiants que leur pays, le Congo, avait tout intérêt à jouer franc jeu avec l’Occident. Car la modernité occidentale est son seul salut. D’ailleurs, il ne peut, ni y échapper, ni y résister vraiment.

Face à cc discours pourtant clair, l’auditoire est resté de marbre. Il s’est montré même très méfiant vis-à-vis de la mondialisation tout au long de la conférence et pendant le débat. Ce qui veut dire que l’appropriation de la modernité a besoin de bras.

Ces bras sont, à nos yeux, les dirigeants issus des élections financées par la communauté internationale. Ils auront à promouvoir la création d’une « noosphère congolaise» au diapason de la modernité, afin que le Congo cesse d’être un trou noir.

La tâche est certes, difficile, vu l’obscurantisme ambiant au Congo. Mais le Congo a-t-il d’autres choix ? En effet, ou le Congo se noosphérise en rationalisant profondément tous ses secteurs d’action, ou il restera pour de bon une nation marginalisée.

Il faut bien voir que l’arrimage à l’univers noosphérisé concerne en fait tous les dirigeants des anciennes colonies, Etats-Unis compris. A cet égard, les dirigeants des Etats-Unis ont administré aux autres anciennes colonies une leçon magistrale.

Non seulement ils ont réussi l’arrimage de leur pays, mais ils pilotent l’ensemble de l’univers noosphérisé. Les autres, craignant sans doute les lumières de la noosphère, s’enferment avec leurs peuples dans des cavernes obscures et insalubres.

Après quarante-six ans de pataugeage dans la boue et l’obscurité des cavernes, les dirigeants Congolais de demain pourraient s’inspirer de l’exemple américain, pour ambitionner de faire mieux que les pères de l’Indépendance.

Ils comprendront, croyons-nous, qu’ils doivent faire sortir les Congolais des cavernes au plus vite. Car un trop long séjour dans l’obscurité risque de les condamner à une cécité irréversible. On peut deviner les conséquences pour le Congo !

La petite histoire ci-dessous aidera peut-être mieux le lecteur à comprendre le fond du problème. Il s’agit, en un mot, de sortir les Congolais de la distraction et, conséquemment, de la marginalité, en les noosphérisant à un niveau satisfaisant.

Dans la petite histoire, le Congo est présenté comme un gros bus à l’arrêt, dans un monde, où tout roule, tout communique, au grand dam des voyageurs, qui voudraient bien monter et payer leur course, même au double, voire au triple.

« Il était une fois un homme au volant de son gros bus garé à un arrêt de grande affluence. Chantonnant, fumant, dansant, sirotant une bière, insouciant et fier, il descendait, il remontait. Il redescendait, ouvrait le capot pour vérifier le niveau de I‘huile, le niveau de l’acide dans la batterie, etc.

« Puis il refermait le capot et remontait dans son bus toujours arrêté, tandis que tout autour, tout bougeait, roulait, avançait...

« Il passait derrière, faisant semblant de nettoyer l’intérieur, d’ajuster les sièges des passagers, comme pour un départ imminent. La foule grossissait et se battait à chaque arrivée d’un véhicule. Certains passagers, les yeux rivés sur le gros bus, espéraient et attendaient qu’il démarrât...

« Il était 5 heures du matin, puis 6 heures, 7 heures, 8 heures, 9 heures, 10 heures, 11 heures, 12 heures, 13 heures, 14 heures, 15 heures, 16 heures; 17 heures, 18 heures, 19 heures, 20 heures, 21 heures, 22 heures, 23 heures. Le bus ne démarrait toujours pas.

« La peur de ne pas pouvoir partir, alors que présent et disponible était le moyen de transport, poussa la foule à s’enquérir auprès du propriétaire toujours insouciant s ‘il allait enfin partir et prendre les passagers prêts à payer son prix, même le double ou le triple.

« Avec candeur, il avoua qu’il ne savait pas conduire, que de toute façon il n’y avait ni huile dans le moteur, ni carburant dans le réservoir. Des passagers lui proposèrent alors de payer l’huile et le carburant. Ils lui trouvèrent en outre un bon chauffeur.

« De peur de perdre le contrôle de son véhicule, il refusa d’accepter de bonne grâce ces sages propositions. Il se cabra.

« Alors, passant outre les états d‘âme du propriétaire, la foule impatiente envahit le véhicule, poussa dehors le propriétaire, qui cria aussitôt au scandale.

« Le véhicule démarra et partit, sans le propriétaire éploré et pleurnichant : ‘si j’avais mis non véhicule en marche, si j’avais appris à le conduire moi-même ou si j’avais pris un chauffeur à mon compte, bref si j’avais pris de moi-même l’initiative de rouler, je n’aurais sans doute jamais perdu le contrôle de mon véhicule.

« En refusant et en croyant pouvoir me soustraire à la circulation, alors que mon véhicule était fait pour circuler, je suis allé au devant des problèmes. A bout de patience, la foule s’est sentie en droit de faire rouler le bus contre mon gré. Me voilà déplumé »[31].

Comme on l’aura compris, cette petite histoire montre clairement que la noosphérisation ou la rationalisation profonde de la gestion du Congo n’est pas seulement nécessaire pour les Congolais, mais aussi pour la communauté internationale.

Si les dirigeants Congolais ne s’en occupent pas, la communauté internationale s’en chargera. Elle sera alors définitivement consumée la marginalisation des Congolais, parce qu’ils seront devenus irrécupérables et déclarés nuisibles au progrès humain !

Tel est, en conclusion, le contenu du message non seulement de cette petite histoire, mais aussi et surtout de la communauté internationale, à travers l’aide au Congo. Il s’adresse aux dirigeants de demain. A eux de bien le saisir et de le traduire en actes.

L’échec de l’arrimage est donc interdit. Mais, comme c’est dans les pays pauvres qu’on exploite le moins les richesses quasi inépuisables du cerveau humain[32], l’échec est, hélas, toujours à l’ordre du possible, pour le malheur des Congolais.

Puisse le proverbe chinois suivant guider les dirigeants de demain : « Si tu veux une prospérité d’un an, cultive du riz. Si tu veux une prospérité de dix ans, plante des arbres. Si tu veux une prospérité de cent ans, investis dans l’homme »[33].

Fait à Kinshasa, le 18 février 2006

                                                                                         PHOBA MVIKA J.

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


LIBRES OPINIONS POUR MEMOIRE

SOUS LA DIRECTION DE

PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

IV

QUELLE GESTION DES RESSOURCES HUMAINES POUR UNE NOOSPHERISATION REUSSIE DE LA RDC ?

 

A L’OCCASION DES ELECTIONS PRESIDENTIELLES ET LEGISLATIVES (30.7.2006)

 

 

Par

 

 

PROF. SUNGI MAWANDA [34]

 

Dr en Philosophie et Lettres (Groupe philologie germanique, UCL 1989)

Master en promotion du développement (planification économique, RUCA 1982).

 

 

 

FACULTE DES LETTRES ET SCIENCES HUMAINES

Juillet 2006

 

Conquérir le pouvoir, c’est bien. Mais savoir le gérer, c’est mieux. Telle est la leçon que nous donne l’histoire d’Hannibal (247-183), vainqueur de Rome « Tu sais vaincre, Hannibal, mais tu ne sais pas gérer ta victoire», disait Caton l’ancien (234-149)[35].

Avec la fin des conflits et donc la restauration de la paix et de l’unité nationale ainsi que la mise en place des institutions, qui sortiront des élections[36] à tous les niveaux, tous les espoirs sont permis.

Les Congolais vont enfin pouvoir exceller dans tous les domaines de la vie nationale et ce, dans la légalité et le respect d’autrui. Grand apparaît ainsi le rôle des pouvoirs publics comme organisateurs de la Renaissance de la RDC.

L’épreuve de vérité pour les vainqueurs des élections sera donc de réussir la noosphérisation du Congo, c’est-à-dire sa rationalisation ou sa modernisation à la lumière du projet de société par excellence qu’est la Constitution[37].

Voilà pourquoi les Libres Opinions, soucieuses d’apporter leur modeste contribution à la bonne marche de la nation congolaise, se proposent-elles de rappeler aux futurs dirigeants élus quelques principes de gestion des ressources humaines[38].

La gestion des ressources humaines, qui nous intéresse ici, est celle qui se fait non pas au niveau de l’entreprise[39], mais bien au niveau national, même si entre les deux existe la passerelle qu’est le cadre législatif et réglementaire.

Cette précision étant apportée, que devront faire les nouvelles autorités dès leur installation officielle ? Elles devront se résoudre à gérer les ressources humaines en commençant par accomplir les trois missions essentielles suivantes :

1. Assurer la sécurité[40] du pays, des biens, des systèmes[41] et des personnes pour garantir les activités économiques. Cela revient à former une armée et une police réellement nationales et opérationnelles.

2. Exiger et contrôler l’application de la législation et de la réglementation en rapport avec les ressources humaines dans tous les secteurs. Cela revient à faire jouer pleinement à l’administration publique son rôle[42].

3. Elaborer et exécuter la loi financière ou, plus exactement, un budget réellement national et crédible, qui transcende l’aide au développement[43] et accroît les dépenses du secteur social[44] et l’investissement[45].

Les entreprises8 seront ainsi amenées à bien appliquer la législation sociale en veillant particulièrement au respect des lois et règlements concernant les points sensibles que sont la sécurité, l’emploi et les rémunérations.

En définitive, les futurs pouvoirs publics géreront les ressources humaines dans tous les domaines de manière classique, à savoir légiférer, réglementer, suivre, contrôler et sanctionner.

Quoique indispensable au début, une telle gestion des ressources humaines montrera vite ses limites parce qu’elle s’opère au jour le jour. Elle risque d’être rattrapée par des besoins réels, qui n’auraient pas été prévus.

Les nouvelles autorités devront donc passer d’une gestion à vue à une gestion stratégique des ressources humaines[46], non pas pour les problèmes résiduels de la gestion administrative, mais bien pour l’intégrer et faire plus.

Comment ? Le nouveau Président de la République devra identifier les vrais problèmes et leurs véritables causes, définir une politique, arrêter des stratégies et mener des actions. Il devra procéder de la manière suivante :

1. S’entourer d’une élite compétente, loyale, active et discrète au sein d’un conseil national de sécurité[47], pour recueillir des données, analyser, synthétiser, concevoir des propositions, suivre et évaluer en permanence.

2. Savoir se décider[48], lorsque se présente une alternative ou plus de deux possibilités avant que la proposition faite par le conseil national de sécurité ne soit soumise au gouvernement et au parlement[49].

3. Impliquer les pouvoirs publics dans la gestion des ressources humaines pour légiférer, réglementer, suivre, contrôler et sanctionner. On se référera, pour cela, aux trois missions indiquées ci-dessus[50].

4. Informer et communiquer sur les droits et devoirs des uns et des autres pour mettre les entreprises et la population active en confiance en utilisant le plus possible les médias de proximité.

Le CNS aidera le Président à gérer les ressources humaines de manière stratégique, en mettant la barre très haut[51] pour espérer créer les conditions susceptibles de relancer la RDC et de la laisser rouler régulièrement.

Le développement étant la finalité d’une telle gestion, le Conseil National de Sécurité se trouvera dans un domaine, qui a son propre schéma de résolution des problèmes de développement[52]. C’est à travers lui que s’opérera la noosphérisation.

Ce schéma se présente comme suit : identifier les problèmes et les expliquer (théorie), chercher des solutions (politique), indiquer les voies et moyens pour appliquer les solutions (stratégies), et les appliquer (actions)[53].

  1. IDENTIFIER ET EXPLIQUER LES PROBLEMES

De quelle que manière qu2on retourne la question, le problème-clef reste le sous-développement des ressources humaines, qui ne sont pas valorisées par manque d’ambition pour un grand Congo au service de l’humanité[54].

L’absence de valorisation des ressources humaines se remarque principalement dans les bas niveaux des secteurs suivants: santé, éducation : famille, emploi, rémunérations, sécurité sociale et infrastructures de base[55].

Tous ces problèmes de développement sont la conséquence, aux plans social, culturel, économique, institutionnel et environnemental, de la pauvreté[56], dont la caractéristique principale est la faim, qu’elle soit réelle ou cachée[57].

Le tableau général paraît en effet très sombre. Les indicateurs de base[58] et le vécu quotidien montrent que le développement des ressources humaines en RDC ne répond plus aux normes internationalement admises[59].

La question est de savoir comment mobiliser ou motiver de la manière la plus efficace les ressources humaines pour en tirer les meilleurs rendements possibles[60], alors qu’elles sont rongées par la faim depuis 1973[61].

  1. DEFINIR UNE POLITIQUE

Laquelle? La politique de développement des ressources humaines consiste en une démarche à triple objectif : assurer le bien-être, le rendement ou la productivité et le renouvèlement des ressources humaines.

Le triple objectif dépend de la croissance économique, de la politique de développement, de 1a formation de l’investissement ou de l’équipement[62], du degré de motivation de la population active et de la politique salariale[63].

Pour réussir, la gestion des ressources humaines s’appuie sur des moyens humains, techniques et financiers avec, pour mécanismes de régulation, des principes, comme seul un monde noosphérisé peut le permettre.

  1. ARRETER DES STRATEGIES

Lesquelles ? Les stratégies tiennent d’abord à trois principes de bonne gouvernance : le principe de normalité, le principe d’optimalité et le principe de solidarité[64], il y a ensuite sept principes que j’induis de la situation de la R.DC :

1. Le principe de complémentarité, 2. le principe de péréquation, 3. le principe d’attribution, 4. le principe de subsidiarité, 5. le principe de proportionnalité, 6. le principe de substitution et 7. le principe d’appropriation[65].

Interviennent aussi, comme facteurs de la dynamique sociale, les principes de continuité, d’alternance, d’employabilité, de rétribution, de protection, d’équité ainsi que de suivi, contrôle et sanction.

La mise en œuvre d’aussi délicates mais décisives stratégies exige que les intelligences soient mobilisées dans tous les secteurs en vertu du principe du meilleur (ou d’excellence) pour faire face aux écueils dus à la médiocrité[66].

Elles doivent se soucier de l’intérêt général[67], qui commande de placer l’homme au centre de toutes les préoccupations[68], annoncer la volonté politique de sortir de la pauvreté et donc du sous-développement, et exercer le pouvoir[69].

  1. D.  MENER DES ACTIONS

Il s’agit de fondre en lois et règlements les propositions retenues pour augmenter, réduire, stabiliser, compléter, actualiser, uniformiser, diversifier, standardiser, supprimer, mobiliser, allouer, remplacer, orienter, innover et créer.

Telle est notre modeste contribution au succès de nos gouvernants de demain.

 

Fait à Kinshasa, le 30 juillet 2006.

Professeur SUNGI MAWANDA

 

 

 

 


PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

V

 

 

COMMENT SORTIR DE LA TRAGEDIE CONGOLAISE ?

REFLEXION A L’AVANT-VEILLE DU 50ème ANNIVERSAIRE DE L’INDEPENDANCE CONGOLAISE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

26 Juin 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Il est évident, pour tous, que notre pays connaît une situation difficile, avec moins de 0.20 $ par personne et par jour pour près de 80% de sa population, d’après le rapport de notre Ministère du Plan en 2004[70]. Ce qui le place, au rapport mondial pour le développement humain du PNUD (2005), au 167ème rang sur 177 pays listés.

Les causes de cet état malheureux des choses sont multiples et diverses sont les voies pour sortir de la tragédie congolaise, dont la persistance des effets sur le terrain rend les Congolais peu fiers d’eux devant leurs amis étrangers.

A travers quelques textes, non publiés faute d’éditeur, nous apportons notre modeste contribution à la réponse à la question sus-évoquée. En résumé, nous disons que nous aurons du mal à nous en sortir :

  1. si nous n’abandonnons pas la mentalité affairiste et mercenaire héritée du souverain belge, Léopold II. De l’avis de tous les spécialistes, Léopold II, qualifié de Mammon et Satan en une seule personne par son cousin, l’empereur Guillaume II, considérait le Congo, sa propriété, depuis sa création, plus comme une affaire qu’une nation à faire aimer, servir et défendre par ses citoyens contre le pillage éhonté de ses ressources ;
  2. si nous ignorons le vrai visage du monde et ses écueils. La considération mythique, que les Congolais traînent, depuis leur première rencontre avec les Blancs au XVe s., selon laquelle les Blancs sont leurs ancêtres revenus d’entre les morts avec des pouvoirs spéciaux pour les aider, n’est pas de nature à leur permettre d’avoir une perception correcte du monde, tel qu’il fonctionne. Consciemment ou inconsciemment ils attendent tout des blancs, abdiquant ainsi de leurs responsabilités. Dans le « numéro XX de mes Libres Opinions pour Mémoire, ou la réflexion n° I du présent recueil je dénonce, d’une part, cette mauvaise perception des Blancs et la démission des Congolais et, d’autre part, je propose les corrections nécessaires ;
  3. si nous n’acceptons pas de nous noosphériser, conformément au statut particulier de l’homme dans la nature. J’ai dénoncé la non noosphérisation du Congo et j’ai expliqué, dans la IIIème réflexion du présent recueil et feu le Professeur Sungi l’a fait dans la IVème, comment le Congo pourrait se noosphériser pour se mettre à la hauteur des responsabilités planétaires liées à ses immenses ressources humaines et naturelles ;
  4.  si nos dirigeants et nous-mêmes nous n’accordons pas une place de choix aux priorités éducatives. M’inspirant des proverbes chinois ci-après, j’ai consacré à ce sujet le n° 18 de mes Archives philosophiques : 1. « Ne me donne pas du poisson... ; mais apprends-moi à pêcher »; 2. si tu veux une prospérité d’un an, plante du riz; situ veux une prospérité de dix ans, plante des arbres; mais si tu veux une prospérité de cent ans, investis dons l’homme » ;
  5. si nous ne considérons pas la souveraineté nationale et la liberté personnelle comme des valeurs suprêmes, voire des nécessités vitales. Sans souveraineté, un Etat n’est-il pas l’ombre de lui-même ? Et sans liberté, la vie humaine vaut-elle la peine d’être vécue ? J’explique dans le n°1 de mes Archives philosophiques la nécessité du souci de vie souveraine[71].

S’agissant de la coopération et des actions sporadiques des Européens de bonne volonté au Congo ou ailleurs en Afrique pour soulager la misère des plus démunis, je pense qu’elles méritent d’être encouragées. Elles Sont d’autant plus à encourager qu’elles paraissent s’inspirer de la charte de l’Europe des consciences, dont le contenu permet d’espérer de vaincre un jour la violence qui semble collée à la relation entre l’Europe et le reste du monde, spécialement à celle entre l’Europe et l’Afrique. C’est tout à l’honneur de l’Europe et de l’humanité toute entière.

Toutefois, nous ne devons pas nous faire trop d’illusions. Il est, en effet, difficile d’imaginer qu’un jour la coopération et les actions des ONG atteindront l’ampleur qu’appelle la situation très profondément dégradée de nos pays, laquelle pourrait être comparée à celle d’un comateux, pour qui l’administration des calmants n’est certainement pas la meilleure thérapie !

Certes, aucun Africain raisonnable ne s’attend à ce que l’Europe se substitue aux Etats africains. Mais il paraît raisonnable de s’attendre à ce que l’Europe, du reste pilleuse de l’Afrique depuis l’époque romaine, comprenne le besoin d’aide massive à l’Afrique pour s’en sortir, comme elle-même a eu besoin, pour s’en sortir, de l’aide massive américaine au lendemain de la 2ème guerre mondiale, une aide accordée sans conditions humiliantes.

Qu’on ne nous dise pas que nous ignorons notre part de responsabilité dans ce qui nous arrive. Les textes retenus témoignent de la perception claire que nous avons de nos défaillances. Mais qui ignore ce que la médecine moderne nous apprend, à savoir que le très mauvais état d’un malade exige un traitement choc à administrer sans que des gages de bon comportement après le recouvrement de la santé ne soient exigés au préalable du malade ?

On a beau faire semblant, quelque chose d’essentiel a été brisé chez l’Africain. Réelle et traumatisante est la violence que les intérêts européens ont fait subir et continuent de faire subir à l’Afrique, depuis celle des blessures mortelles infligées aux sociétés africaines avec l’appauvrissement induit de leurs populations, jusqu’à celle toujours actuelle et omniprésente des attitudes blanches, réflexions et paroles inspirées par le racisme idéologique à la Gumplowicz[72].

Le comble est qu’il y a des gens de tout bord, Européens et non Européens, qui dénient tout simplement cette violence, pourtant si évidente, un peu comme les  dénégateurs des chambres à gaz nazies. Parmi ceux qui ne la dénient pas, les uns la tiennent pour un menu détail bien négligeable de l’histoire humaine, qui en a vu d’autres, les autres la jugent nécessaire au salut de l’Afrique, en manque de civilisation européenne et de développement moderne.

Notre seul espoir vient de ce qu’il y a des Européens et d’autres hommes de bonne volonté dans le monde pour qui le lourd préjudice moral et physique subi par l’Afrique de la part de l’Europe mérite et exige réparation. A leurs yeux, il faudrait, pour permettre à l’Afrique de s’en sortir, rien moins qu’une générosité européenne de même ordre que celle de l’Amérique en faveur de l’Europe d’après guerre !

Mais, hélas, quelle maigre consolation ! Car très improbable est une telle générosité de la part de l’Europe. Depuis des années, ne traîne-t-elle pas le pied pour honorer les 0.7 % de son PIB pour l’aide au développement ? Il faut donc bien comprendre que l‘ordre mis en place par l’Europe est une machine à fabriquer les inégalités. Il n’a donc pas vocation à soulager les misères du monde, mais à les créer !

                                                                                       Fait à Kinshasa, le 26.06.2009

                                                                                                     

                                                                                                    PHOBA MVIKA J.

PROFESSEUR ODINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

VI

 

LA SORTIE DE LA TRAGEDIE CONGOLAISE

RAISON D’ESPERER

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

Février 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Fin juin-début juillet 2009, j’ai partagé avec un ami européen ce que je croyais être les raisons d’être de ce qu’il appelait, avec commisération, la déconfiture de l’Afrique et spécialement de la RDC, en comparaison avec l’ascension spectacu1aire de l’Asie, spécialement de la Chine, d’où il revenait. Apparemment il était sincère. Il me paraissait, néanmoins, n’avoir jamais entendu parler ni de Taureau, le philosophe en liberté américain, du milieu du XIXème, qui avait mis, avec brio, ses compatriotes en garde contre la ruée sur les superfluités, à cause de leurs conséquences désastreuses sur eux-mêmes et sur les autres, ni du jeune britannique de Liverpool, Edmund Dene Morel, qui a tenu en haleine, depuis 1898 et ce, pendant près de 30 ans, le monde occidental, en lui dévoilant la nature esclavagiste de l’action de Léopold II au Congo, contrairement à ce qu’il faisait croire. Cela m’a quelque peu étonné. Sans doute avais-je mal compris mes Maîtres Blancs, je croyais que tous les Européens avaient un savoir génial et une grande culture innés et qu’en l’occurrence mon Ami ne pouvait pas ignorer le pourquoi du comment actuel de l’Afrique et de l’Homme Noir.

Pour lui rafraichir la mémoire, je lui ai remis cinq de mes réflexions sur le sujet dans les n° 1, 10 et 18 de mes  Archives philosophiques et les n° XX et XXI de mes Libres Opinions pour mémoire[73]. Pour lui permettre d’y trouver un lien, je les ai introduites par le numéro XXIX des Libres Opinions avec, comme titre, « Comment sortir de la tragédie congolaise ? »[74]. Le tout a été accompagné par la double correspondance des 29 juin et 2 juillet 2009, que je me permets de reproduire ci-dessous.

Je dois ajouter que l’Ami, qui soutient quelques œuvres caritatives dans la capitale et ailleurs, m’a toujours donné l’impression qu’il avait besoin de mon appréciation de ses œuvres.

Voici la première correspondance du 29 juin 2009 :

« Cher M., merci pour les photos. Elles sont bien réussies !

Comme suite à notre entretien du 20 juin chez moi au Plateau des Professeurs de l’Université de Kinshasa sur le Congo et l’Afrique, j’ai déposé, pour vous, le 26 juin 2009, auprès du collègue Y., quelques-unes de mes réflexions sur le sujet.

Je suppose que vous les avez reçues. Vous me pardonnerez,  volontiers, je crois, les coquilles et autres fautes non corrigées dans les exemplaires envoyés. Et mille excuses pour le désagrément éventuel.

Certaines de mes réflexions, je dois vous le dire, pourraient heurter certaines personnes, surtout celles qui sont restées attachées aux préjugés du Moyen Age européen sur l’Afrique.

Comme vous le savez, au nom de ces préjugés de continent sauvage habité par des populations en manque de civilisation européenne, les pillages les plus éhontés y ont été opérés, les pires atrocités commises et une exploitation de l’homme par l’homme inouïe organisée. Et ce n’est pas fini !

Le résultat est celui qui s’étale sous vos yeux et que vous déplorez. Si vous les lisez attentivement, vous remarquerez que l’Afrique, spécialement le Congo, ressemble aujourd’hui à un homme mortellement atteint, qui a déjà perdu beaucoup de sang, qui continue à en perdre et à qui sont refusés les secours appropriés, en l’occurrence, une transfusion sérieuse, mais dont, pourtant, ceux qui ont tiré dessus ne veulent pas avoir la mort sur la conscience ! C’est ce qui justifie les quelques cc qu’on lui consent de temps en temps et ça et là, juste pour le maintenir en vie, jamais pour le sauver vraiment. Car ceux qui ont tiré dessus n’ont nullement besoin qu’il vive, de peur qu’il ne prospère et ne les ignore.

Vous ne devriez donc pas vous étonner de rencontrer ça et là en Afrique et chez nous en RDC des fantômes de vivants, des ombres d’hommes et de femmes, c’est-à-dire des hommes et des femmes, qui affichent davantage un air d’êtres vaincus ou de chiens battus que d’êtres fiers d’eux-mêmes, confiants dans l’avenir radieux de leurs pays et déterminés à le faire advenir.

Je vous souhaite, néanmoins, bon courage dans vos actions. Elles sont sûrement bénéfiques pour ceux à qui vous les destinez. Mais, je me permets de penser que l’on ne peut rien construire de durable avec des êtres, qui ont perdu leur fierté d’êtres humains et dont l’avenir leur aura été confisqué.

Bien amicalement vôtre  et bonne fin de séjour en RDC.  Justin, (29 juin 2009).

Voici la deuxième correspondance du 2 juillet 2009 :

Cher M.,

C’est la deuxième fois que je vous écris. Je regrette que le collègue Y. ne vous ait pas fait parvenir mon premier courrier.

Ce n’est pas bien grave, puisque j’ai l’occasion de vous redire mes vifs remerciements pour m’avoir honoré de votre visite à la maison, dès votre arrivée en RDC, et pour les belles photos. Elles sont si belles.

Venons-en aux réflexions que je vous ai fait parvenir, comme suite à notre entretien sur la tragédie et la déconfiture des pays africains, contrairement au bond en avant des pays asiatiques, comme la Chine, d’où vous revenez.

Je dois vous prévenir qu’il y en a qui pourraient heurter certaines sensibilités occidentales, puisqu’elles mettent ouvertement l’Europe en cause. Je le crains d’autant plus que le virage à droite est de plus en plus manifeste en Europe. L’esprit d’ouverture, de vérité et de quête d’un autre ordre du monde, plus humain et plus juste, jadis rattaché à la Gauche européenne, semble avoir disparu du ciel européen.

Quand le FMI est dirigé par un socialiste, que peut-on attendre encore de qui?

Vous-même et votre action n’êtes-vous pas devenus une espèce en voie d’extinction?

Je vous encourage, néanmoins, à la poursuivre pour l’honneur de votre pays, la France éternelle, qui m’a tant donné, et pour celui de l’humanité sans frontières, à laquelle nous aspirons.

Bien amicalement vôtre.

Justin (2 juillet 2009).

S’agissant de l’appréciation de ses actions en RDC, sur lesquelles mon ami voulait un avis de ma part, on a remarqué que j’ai reconnu dans les deux correspondances qu’elles méritaient d’être encouragées.

La raison de mon attitude d’alors est qu’elles constituaient, à mes yeux, l’expression de l’espoir porté par la Charte de l’Europe des consciences, de 2001, espoir de voir disparaitre, au IIIème millénaire, la violence, qui semble collée à la relation de pillage entre l’Europe et le reste du monde, spécialement celle entre l’Europe et le Congo, depuis la conquête coloniale.

En gros, je voulais croire à la fin possible de la tragédie congolaise, c’est-à-dire au desserrement de l’étau de l’Europe sur le Congo, impliqué par la Charte de l’Europe des consciences et, conséquemment, au renouveau congolais impliqué par l’avènement, en 2006, du premier pouvoir légitime issu des urnes, après les 32 ans de dictature.

Hélas, la crise financière de novembre 2008, qui a renforcé le pouvoir des banques, c’est-à-dire du capital, a ruiné toutes mes espérances et balayé toutes mes illusions. La Charte de l’Europe des consciences n’est, en fait, qu’un chiffon.

Rien n’a donc changé dans le fond. En ce qui concerne notre pays, l’Europe du 21ème s. ne sera pas différente de celles de la traite, de la colonisation et de la néo-colonisation. Elle reste en vigueur l’équation du Général Janssens : « après l’Indépendance = avant l’Indépendance ». 

Il faut même s’attendre au resserrement plus méchant de l’étau sur le Congo de la part de l’Europe en crise. Le Congolais sera davantage saigné. Car moins bien va le Congolais, moins capable il sera de résistance porteuse de libération.

Nous ne sortons donc pas de l’épreuve. Bien au contraire nous y cheminons plus profondément.

L’heure des choix difficiles longtemps différés sonne pour notre pays.

Globalement et symboliquement, il ne s’agit plus, pour nos gouvernants, de se préoccuper seulement de donner du poisson aux Congolais. Ils doivent leur apprendre à le pêcher, pour réduire les importations et économiser les devises.

C’est dire que ce qui est prioritaire aujourd’hui, c’est la parfaite intelligence de la situation. Elle, seule, permet l’affectation judicieuse des maigres ressources de la nation aux postes réellement productifs dans la durée, à savoir l’éducation et 1a formation des Congolais.

Les Chinois, admirés aujourd’hui dans le monde entier, pour leur productivité, ont investi dans l’éducation et dans la formation des Chinois, de façon significative.

En 1949,  apprenons-nous, 80 % de la population chinoise était illettrée, tandis qu’en 1992, 97.9 % des enfants en âge scolaire fréquentaient l’école[75].

Ne disent-ils pas qu’on peut se contenter de planter du riz si l’on veut une prospérité d’un an, des arbres si l’on veut une prospérité de 10 ans ? Par contre, si l’on veut une prospérité de 100 ans, il faut investir dans l’homme !

Ce proverbe nous enseigne l’obligation qui incombe à nos dirigeants d’une gestion méticuleuse du peu de moyens, dont nous disposons, pour dégager le soutien indispensable à la formation des intelligences et à l’éducation aux valeurs citoyennes.

A cet égard, la gestion de la grève actuelle des Professeurs, qu’on peut déplorer par ailleurs, constituera pour le Gouvernement un test intéressant. Elle permettra à l’observateur attentif de la politique congolaise de savoir si le premier pouvoir légitime, après la dictature, prend ou non ses distances par rapport aux réflexes hostiles de cette dernière vis-à-vis de l’université.

Aucun observateur sérieux n’a oublié, en effet, le sort de l’université, sous la dictature. Pour elle l’université ne pouvait être que le bastion d’un pouvoir malfaisant et les Professeurs, gardiens des valeurs de l’université, des ennemis à mettre hors d’état de nuire en les appauvrissant, avec des salaires de misère.

A travers notre Gouvernement, c’est l’ensemble du peuple congolais qui est ainsi à la croisée des chemins. Du choix qu’il fera dépendra, à la longue, la sortie ou non de la tragédie congolaise. Nos dirigeants peuvent faire le bon choix.

C’est là la raison majeure d’espérer la sortie de l’étau.

Reconnaissons, toutefois, que la tâche libératrice de nos dirigeants ne sera pas facile. Car, ils ont à faire face, d’une part, aux puissances, qui ne désarment pas, avec leurs Nègres de service, qui sont partout, et, d’autre part, au goût induit des populations pour la servitude volontaire, sous la pression permanente des besoins matériels immédiats. Leur demander d’accepter de penser et d’investir dans la durée, quand ils vivent ou survivent au jour le jour, c’est tout simplement leur demander l’impossible et leur enseigner l’incompréhensible.

Upton Sinclair disait: «Il est difficile de faire comprendre une chose a quelqu’un, quand son salaire repose d’abord sur la nécessité qu’il ne la comprenne pas »[76].

Ainsi devons-nous nous rendre compte qu’elle reste problématique la détermination de l’ensemble du peuple congolais à sortir de l’esclavage et à lutter résolument pour le desserrement de l’étau des puissances étrangères.

Le peuple congolais est épuisé. Il est à bout de force. Son union chantée dans la lutte pour l’indépendance a du mal à se traduire dans les actes.

Il revient donc au pouvoir de la IIIème République, issu des urnes, de prendre son courage à deux mains pour faire le seul choix nécessaire aujourd’hui, à savoir investir le peu de ressource disponible dans l’éducation et la formation du Congolais. C’est la seule voie sûre pour mettre fin au calvaire congolais. Aurait-on tort d’espérer que ce choix sera fait ?

Fait à Kinshasa, le 25.02.2010

 

                                                                                                           PHOBA MVIKA J.

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

                         VII

 

 

LA DESAFFECTION POUR LES SCIENCES DITES INUTILES

OU

LE PIEGE MORTEL DE LA TROPICALISATION DE L’UNIVERSITE CONGOLAISE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

Mai 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le sentiment d’aller tout droit au mur, quoi que l’on fasse, est de plus en plus répandu et partagé par tous les intellectuels éveillés, comme celui d’impuissance à empêcher le désastre, tant le piège tendu à notre pays est diaboliquement génial.

De même qu’il a fallu à Champollion le Jeune du génie et beaucoup de sueur pour décrypter les hiéroglyphes égyptiennes, en 1822, de même il nous en faudra pour dénouer l’écheveau congolais et libérer le Congolais du goût induit pour la servitude volontaire, laquelle est, de tous les effets pervers de la colonisation, la pire et la plus nuisible des choses qui nous soient arrivées. Car, quand la fierté et le ressort moral sont brisés, il n’y a plus rien à faire. On est une proie facile à la merci de tous les prédateurs. Et Dieu sait s’il y en a en modernité occidentale !

Après l’assassinat de Lumumba, salué par l’Occident comme un acte héroïque de libération de l’espace, toutes les velléités de le récupérer, pour le compte des Congolais  en priorité, connaîtront une riposte, dont la nature est insoupçonnée, les leçons des vagues faites par la disparition tragique de Lumumba ayant été soigneusement apprises. Désormais, on ne tuera plus trop ouvertement. On tuera à petit feu, proprement et sans faire de vagues. Aussi peut-on dire que la mort tragique de Laurent Désiré Kabila est une exception qui confirme la règle.

Dans le même ordre d’idées, les prédateurs n’agiront plus à découvert, ni au grand jour. Ils useront plutôt de duperie, parce que c’est plus lucratif,[77] suivant le huitième commandement du Dica1ogue au goût du jour d’Arthur Hugh Clough (1819-186l).

Je me rappelle très bien les terribles réflexions de deux Ambassadeurs accrédités dans notre pays, à propos de l’Authenticité mobutienne, lancée à Dakar, au Sénégal, en 1971, devant l’Union progressiste sénégalaise.

L’Ambassadeur d’Allemagne ne comprenait rien au sens positif de l'Authenticité mobutienne. Il se demandait ce qu’un pays qui aspirait au développement économique moderne gagnerait à faire l’apologie de l’arriération.

J’avoue que sur le champ je réagis mal à cette réflexion, surtout au jugement sévère qu’elle portait sur l’Authenticité. Je l’aperçus, en effet, comme une expression légitime du Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de se développer selon leur génie, à condition naturellement qu’il soit réellement mis à contribution. Ce qui, malheureusement, ne fut pas le cas avec l’Authenticité mobutienne.

Les observations que nous fîmes à ce sujet, lors des rencontres de la N’sele, convoquées par Mobutu, ont été jugées contre révolutionnaires par le dictateur.

C’est la réflexion de l’Ambassadeur du Japon, qui me donna la clé de l’énigme. L’Ambassadeur Japonais se demandait lui, avec quelle voiture notre pays roulerait sur l’autoroute du monde, quand on sait que les Français y roulent avec des R 25, les Italiens avec des Alfa Roméo et les Allemand avec des BMW.

Je compris que, pour eux, le développement était : 1. une chose à prendre ou à laisser, 2. une plate-forme sur laquelle seuls les meilleurs se hissent, 3. un espace aux règles strictes à respecter et â faire respecter sans états d’âme.

Ainsi, si l’Authenticité veut dire que chacun a le droit de rouler avec ses moyens propres et à son rythme, alors elle ne veut rien dire en développement. Car, par exemple : 1. ni les piétons, ni les chariots, ni les vélos, ni les chevaux n’ont de place sur une autoroute et 2. sur une autoroute, faire l’escargot sur la bande rapide, c’est non seulement inqualifiable, mais dangereux !

Voilà pourquoi on peut comprendre le désarroi de nos partenaires face à l’Authenticité mobutienne, dont le sérieux dans ses conséquences pratiques était d’ailleurs sujet à caution.

Demander aux partenaires internationaux de considérer les Congolais comme ils sont et non comme eux voudraient qu’ils soient, à savoir des partenaires du développement économique moderne, c’est vider leur mission de ce qu’elle a de plus noble, à savoir le partage mutuel des expériences.

En effet, à voir les choses de leur point de vue, l’Authenticité mobutienne constituait une véritable cessation de la coopération au développement. Si l’Allemand était venu avec l’intention de partager les lumières d’un Kant ou d’un Hegel, qui ont donné à l’Allemagne un crédit intellectuel considérable dans le monde, il verrait sa mission vidée de sens par l’Authenticité.

II en est de même pour le Japonais, qui envisagerait  de partager les secrets du succès technologique de l’Empire du Soleil Levant et pour le Français désireux de partager les fruits du Discours de la méthode de René Descartes, le fondateur de la pensée moderne.

Notre position est ainsi très difficile. Nous n’avons pas d’autre voie que celle de la pensée, de la bonne pensée. Car c’est quand on pense bien que l’on vit bien.

Or nous sommes comme perdus. Nous ne savons plus où nous en sommes. Les cadres de notre esprit ont eu tendance à se rétrécir. Sous la pression de la misère induite, nous pensons de plus en plus clos, de plus en plus  immédiat, de plus en plus concret et de plus en plus pratique. Nous avons baissé tellement la garde, qu’il n’y a plus de garde du tout et nous nous sommes fait avoir.

Notre désaffection grandissante pour ce qui est abstrait, théorique ou pour tout ce qui ne fournirait pas directement des valeurs matérielles, n’est pas de nature à préparer un avenir radieux pour le Congo. Au contraire, elle signe notre arrêt de mort en modernité. Les défis du 21ème siècle sont tels qu’ils exigent, pour être relevés, une plus grande souplesse de l’esprit, pour un plus grand raffinement de la connaissance.

Au Secondaire, la désaffection touche les études générales, dites Humanités classiques[78]. Disons, en passant, que cela ne veut pas dire que nous consacrons la dépendance africaine vis-à-vis du classicisme européen. L’Afrique a son âge classique, l’antiquité pharaonique, l’une des plus grandes et des plus anciennes civilisations de la terre.

Le Congo a aussi son âge classique, les XVème et XVIème siècles, dans le Royaume Kongo, l’un des mieux organisés de l’histoire de notre pays, et qui a été en contact avec l’Europe, à l’époque du jet des fondations de la modernité, qui s’est imposée au monde entier, avec le tour du monde de Vasco de Gama (1469-1524).

A l’université, la désaffection touche les sciences fondamentales, les mathématiques, l’histoire, les lettres, la sociologie, l’anthropologie et la philosophie. La perte de leur cote auprès des parents et des élèves apparaît clairement, lors des inscriptions.

Depuis quelques années, c’est en vain que des universitaires sérieux, historiens, philosophes, sociologues, physiciens, mathématiciens et anthropologues s’interrogent anxieusement devant la désaffection observée et encouragée par les pouvoirs publics.

Des Départements entiers se dépeuplent, alors qu’on convient que ce dépeuplement est préjudiciable au développement harmonieux du Congo et à l’enracinement de la démocratie dans notre pays.

Certaines Facultés, comme la Faculté des Lettres et des Sciences humanes de l’Université de Kinshasa, auraient depuis longtemps fermé leurs portes, si elles n’avaient pas ouvert en leur sein des Départements des sciences immédiatement utiles !

Si l’on y regarde bien, ce qui est en jeu chez nous, c’est l’existence même de l’Université, en tant que centre de participation à ta recherche mondiale, à la création et à la promotion de la culture scientifique et humaine la plus haute.

Elle est ancienne[79] la question, qui ressurgit ainsi, de savoir si l’homme Noir a les aptitudes voulues pour participer avec fruit à un tel programme.

On se rend ainsi bien compte que c’est à contre-courant que l’Université congolaise est advenue. Pour les tenants de l’infériorité de la race noire et spécialement des indigènes Congolais, ce qui s’est passé avec l’Authenticité mobutienne ne devait pas étonner. Chasser le naturel, il revient au galop, dit-on !

Toutefois, on ne peut pas dire que pendant les premières années, l’intérêt de l’étudiant Congolais pour la pensée abstraite et théorique, qui constitue la marque de la pensée universitaire, qu’elle soit logique, métaphysique ou scientifique, n’ait pas été vif. Aucune pensée, si abstraite fût-elle, ne le rebuta. L’universitaire Congolais d’alors était si fier d’être universitaire qu’il ne se posait pas la question de la quête ou de la sauvegarde d’une quelconque authenticité.

Instinctivement, il voulait jouer le jeu de l’Université moderne à la Humbolt[80], qui est une épreuve pour tous, avec son enneigement diversifié de littérature, d’histoire, de mathématiques et de sciences, même si elle mérite aujourd’hui d’être réformée, pour répondre aux nouveaux défis lancés à l’humanité globalisée[81].

La désaffection observée aujourd’hui chez l’étudiant Congolais pour la pensée abstraite et théorique conforte la thèse raciste, selon laquelle le Noir aurait une mentalité prélogique, indifférente aux grands principes dont dépend le fonctionnement de la pensée logique et scientifique, les principes d’identité et de non contradiction dune part, le principe de causalité d’autre part.

C’est un coup dur pour tous ceux, Blancs et Noirs, qui ont réagi violemment à la déclaration péremptoire, en 1963, de Franz Crahay, premier titulaire du cours de Logique formelle de l’université Lovanium, qui disait que les Africains étaient incapables de décollage conceptuel.

Cette désaffection n’est rien moins que la traduction de la tropicalisation mentale de l’université congolaise.

Sa conséquence pour un Congo pauvre et affaibli c’est le renforcement de notre marginalisation scientifique et de notre exposition au regard de pitié de la part de la communauté scientifique mondiale. Nous n’aurons droit qu’à de la commisération sympathique de la part de nos meilleurs amis.

Ce qui pouvait apparaître aux yeux de tous comme une légitime revendication du droit à la différence s’est refermé sur nous comme un piège mortel.

Dans une réflexion antérieure[82], nous avons dénoncé l’utilitarisme étroit et sans envergure du Congolais. C’est lui qui est à l’origine de la descente aux enfers de notre pays depuis l’Indépendance.

Il est, en fait, la résultante d’une lecture étroite de l’esprit affairiste de Léopold II, dont le sens aigu des affaires et la grande ambition pour le Congo ont fait de celui-ci, objet de grande convoitise, une entité géographique à grand crédit international.

Voilà pourquoi nous avons dit, dans une autre réflexion[83], que mériter le Congo de Léopold II était sans aucun doute l’un des défis les plus difficiles que les Congolais aient à relever.

Pendant plus d’une génération, de 1965 à 1997, sous la mouvance du mobutisme, nous avons cultivé l’engouement pour tout ce qui mène directement à des résultats pratiques et immédiats. La doctrine politique mobutienne, en tant que perçue par certains comme une démarche de libération d’un peuple opprimé, ne manqua pas de séduire l’intelligentsia congolaise et tiers-mondiste.

Mais, dès 1968, le dictateur, n’accordant de valeur qu’à ce qui fournit des valeurs matérielles immédiates, se montra incapable de reconnaître la valeur irremplaçable des hautes théories scientifiques et des hautes spéculations philosophiques. II ne voyait pas non plus l’importance de la physique, des mathématiques, de la chimie et de la biologie

Même la Faculté des Sciences économiques eut sa part d’invective pour inutilité pratique. Les économistes furent traités d’économistes de chambre, parce qu’ils s’opposèrent à des mesures antiéconomiques, comme la zairianisation.

Il faut noter qu’à la réforme de 197l, la Faculté des Lettres, l’ancienne Faculté de Philosophie et Lettres de l’université Lovanium, fut, comme par hasard, parmi les Facultés sommées de quitter la capitale. Comme par hasard aussi, son départ de la capitale s’accompagna de la disparition de la Logique formelle des programmes d’enseignement universitaire, parce que jugée purement formelle et sans intérêt pratique immédiat.

Ce n’est que six ans après, en 1977, lors de la 7ème session ordinaire du Conseil d’Administration de l’ex-Université nationale du Zaïre, que la Logique fut réintroduite dans l’ensemble de l’enseignement supérieur. A cet effet, il a fallu au Ministre de l’Enseignement Supérieur et Universitaire d’alors, le Professeur Mbulamoko, d’heureuse mémoire, une mine d’ingéniosité pour réussir son coup. Son esprit souple d’homme de Lettres lui fit trouver la formule pour faire avaler la pilule au dictateur. Le nouveau cours de Logique formelle s’intitulait désormais :  « Logique, expression écrite et orale »!

C’est à tort, nous dit l’un des plus grands savants du XXème siècle, Albert Einstein, qu’ « aux époques de misère, on ne tient compte habituellement que des besoins immédiats, qu’on ne paie que les productions qui fournissent directement les valeurs matérielles ».

Car, « ...la science, sous peine de s’étioler, ne doit pas viser de buts pratiques ; les connaissances et les méthodes qu’elle crée ne servent, pour la plupart, qu’indirectement à des buts de cette nature, et souvent seulement pour les générations à venir; si on laisse la science sans ressources, on manquera plus tard de ces travailleurs intellectuels qui, grâce à leur manière de voir et à leur esprit indépendant, sont en mesure d’ouvrir de nouvelles voies à l’économie ou de s’adapter à de nouvelles situations »[84].

Dans toutes les anciennes grandes civilisations de la terre[85], « la Connaissance, tout uniment savoir et sagesse, théorie et pratique, science et religion, était une véritable institution et le souci ou l’amour de cette Connaissance constituait la marque des élites, lesquelles jouissaient, de ce fait, d’un prestige social considérable dans la civilisation égyptienne, dont l’Europe a hérité[86], ne retenant que l’essentiel, à savoir l’importance absolue de la Connaissance... Le souci de la Connaissance la plus haute et la plus diversifiée : mathématiques, physique, chimie, médecine, métaphysique, astronomie, magie, était au centre des préoccupations de l’Etat et les scribes, qui l’incarnaient, jouissaient d’un prestige extraordinaire.

C’est ce souci ou l’amour de ladite Connaissance que Pythagore appellera philosophie »[87].

La civilisation égyptienne, notre antiquité classique, ne serait pas un pic de la civilisation humaine si le savoir le plus élevé n’était pas au centre d’intérêt pendant si longtemps, 30 siècles, avec ses hauts et ses bas. C’est lui qui a produit les œuvres et les monuments qui défient le temps.

L’exemple à suivre est là. Ce n’est pas la vallée du Nil, mais sa transformation par les sciences et les techniques. Elle est là, la voie à suivre. Elle ne vient ni d’Asie, ni d’Europe, mais de notre propre mère Afrique, de notre histoire. Ce ne sont pas les immenses ressources naturelles, mais leur transformation par les sciences et les techniques congolaises, qui feront du Congo un pays prospère et respecté.

Puissions-nous nous départir de l’idée que l’attention exclusive à ce qui fournit directement les valeurs matérielles est la voie la plus sûre du développement.

Si nous voulons garantir l’avenir, nous dit Albert Einstein, nous devons accepter l’idée que « la science ne doit pas viser de buts pratiques: les connaissances et les méthodes qu’elle crée ne servent, pour la plupart, qu’indirectement à des buts de cette nature, et souvent, seulement pour les générations à venir ».

Combattre la désaffection pour la pensée scientifique, théorique et abstraite, qui se généra1ise, à cause de la misère g1opante, devient ainsi une exigence citoyenne. Car c’est elle qui constitue notre assurance-vie.

Un pays, dont l’armée ne serait composée que de forces terrestres, sans couverture aérienne, peut s’illusionner. Mais il ne peut espérer gagner aucune guerre. Toute velléité de défense ou d’attaque sera démantelée et étouffée dans l’œuf par l’ennemi qui dispose de forces aériennes performantes.

Aimer la science sous toutes ses formes, des plus abstraites aux plus concrètes, des plus utiles aux plus inutiles, voilà le meilleur investissement pour l’avenir de notre cher et grand Congo.

Déroger à cet amour, propager la désaffection pour les « sciences inutiles », c’est enfermer le Congo dans un piège mortel.

 

Fait à Kinshasa, le 2 mai 2010

                                                                                                      PHOBA MVIKA J.                   

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

      PHOBA MVIKA J.

Dr ès Lettres d’Etat

PROFESSEUR ORDINAIRE

 

 

 

 

 

 

 

VIII

LE SOMMET DE LUANDA

OU  LE BONHEUR PROGRAMME DU PEUPLE CONGOLAIS

POUR 2018

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNIVERSITE DE KINSHASA

Octobre 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au-delà de nos disputes, il importe de bien voir que, grâce à l’entérinement, par le Sommet de Luanda du 24 au 26 octobre 2016, de l’Accord politique issu du dialogue politique de Kinshasa, la RDC a remporté une victoire diplomatique incontestable, mais inespérée, vu l’image dégradée, que nous envoyons au monde.  

Précieux ou contestable, bon ou mauvais, cet Accord, fruit de la sollicitude de la communauté internationale, fait éviter à la classe politique congolaise et à son peuple de perdre complètement la face. La communauté internationale pouvait se lasser de nos disputes et de nos déboires consécutifs.

En entérinant l’Accord, le Sommet de Luanda aide donc la classe politique congolaise à tirer les leçons de son incapacité légendaire de réaliser son programme inscrit dans l’hymne national : « bâtir un Congo toujours plus beau dans la paix ».

En effet, après 56 ans d’Indépendance, la paix est restée une denrée rare au Congo. Ce qui veut dire que nos maigres ressources ont été fortement sollicitées pour tenter de recouvrer cette insaisissable paix si nécessaire au bonheur du peuple congolais éreinté.

Ainsi, aux yeux de la communauté internationale, que nous accusons, parfois avec raison, de tirer les ficelles dans l’ombre, le peuple congolais et sa classe politique sont incapables de relever le double défi de la paix et du développement du Congo attendu par tous, à cause de ses immenses richesses naturelles et humaines.

Elle constate que la paix et la concorde nécessaires pour la réalisation de cet ambitieux programme, aux effets bénéfiques pour toute l’Afrique, ont eu peu de place dans l’histoire de ce pays, maintenu dans l’œil d’un cyclone prêt à tout dévaster, à la moindre occasion.

Craignant que la persistance de la crise politique actuelle autour du respect du délai constitutionnel pour l’élection présidentielle ne donne ce prétexte, le Sommet de Luanda a choisi de calmer le jeu sans autre forme de procès.

Voilà, parmi d’autres, sans doute, l’une des raisons d’être, à nos yeux, de  la position du Sommet de Luanda.

La population a, certes, raison de le suspecter d’avaliser le glissement. Mais, qui sait si la position du Sommet de Luanda ne sauve pas le peuple congolais d’un malheur plus grand ?

Voilà pourquoi, face à la position du Sommet, il ne devrait y avoir ni vainqueurs, ni vaincus, mais seulement un peuple en danger et secouru.

En toute modestie, notre classe politique, consciente des difficultés rencontrées depuis l’Indépendance pour faire le bonheur de son peuple, parce qu’on ne la laisse pas tranquille, devrait plutôt savoir gré au Sommet pour sa position au lieu de le bouder.

Rappelons que c’est parce que le peuple congolais et sa classe politique sont mal en point que le Sommet a pris cette décision, pour sauver les meubles.

Cela dit, à partir de là, il serait plus sage de ne plus chercher midi à quatorze heures. Le monde nous a observés pendant cinq ans. Nous n’avons pas été capables d’organiser les élections dans le délai constitutionnel, sans risque de violences. Par empathie, nos partenaires en ont pris acte.

Les deux ans, qu’ils nous ont concédés, à titre tout à fait exceptionnel, sont là pour nous donner l’occasion de montre à la face du monde que les Congolais, peuple et classe politique confondus, peuvent se surpasser, dans l’intérêt supérieur de leur pays.

Cela veut dire que dès aujourd’hui, une invitation pressante est faite aux formations et regroupements politiques pour qu’ils fassent de la préparation des primaires électorales leur activité principale.

Le temps est venu de donner toute l’importance à la reconstruction du crédit moral nécessaire à la réalisation de l’am